L’idée de départ de Nicolas Chaudun tient en quelques mots : le cheval et le pouvoir sont étroitement liés depuis des temps immémoriaux, et l’homme qui maîtrise et conduit cet animal prouve ainsi sa capacité à gouverner. À partir de cet argument, La cavalcade des princes nous entraîne dans une vaste fresque, brossée à gros traits mais avec fluidité et un sens aigu de la formule.
Cette promenade à travers les âges, les mythes et les œuvres est centrée essentiellement sur l’Europe et fortement axée sur l’iconographie, la sculpture et la peinture. Nicolas Chaudun ne prétend pas proposer une nouvelle histoire du cheval, mais il sait utiliser celles qui existent, sans toutefois réserver à la somme incontournable de Daniel Roche la place centrale qu’elle mériterait : La culture équestre de l’Occident. XVIe-XIXe siècle (Fayard, 2008-2015) n’est citée qu’une seule fois, alors que le deuxième tome de cette trilogie, La gloire et la puissance. Essai sur la distinction équestre, traitait précisément du sujet du présent essai. Il est vrai que l’auteur veut élargir la focale, remontant aux origines de la relation particulière entre les êtres humains et cet animal à part, déjà traité différemment des autres par l’art pariétal.
Le cheval a fasciné l’homme dès avant sa domestication, ce dont témoigne sa surreprésentation, sa position souvent centrale sur les parois ornées. Impossible, pour cette époque, d’envisager un lien quelconque entre la domination d’individus sur les autres et la présence équestre dans l’iconographie ; mais il y a peut-être là les racines d’un attachement puissant. On tâtonne beaucoup à propos de ces temps reculés et les origines de la domestication sont tout aussi obscures : « Subsiste un flou tel que c’est à la hache qu’il faut tracer un cheminement, immanquablement hypothétique », admet l’auteur. C’est vers 5000 ou 5500 ans avant notre ère que l’homme a pu apprivoiser le cheval, dans les steppes du Kazakhstan, d’abord pour en consommer la viande. Quant à le monter, ce fut une autre affaire et les archéologues ayant cru identifier parmi les Yamnayas du Nord-Caucase les « premiers cavaliers de l’humanité » ont vu leurs conclusions très contestées.

Le Titien (1547) © CC0/WikiCommons
Ce qui est mieux assuré, c’est que les premières traces d’un char de combat sont sumériennes et datent environ de 2500 avant notre ère. Cette invention eut un succès rapide et durable, asseyant la domination militaire de nombreux peuples, ce dont témoignent sculptures et bas-reliefs. Les Scythes, ensemble de peuples aux origines incertaines, dominèrent la steppe eurasienne à partir du VIIIe siècle avant J.-C., en un « mouvement perpétuel » de chars et de chevaux harnachés avec luxe, fascinant Hérodote par leurs rites funéraires macabres et grandioses.
Cet étalage d’érudition peut paraître parfois hors sujet, mais celle-ci est utile pour comprendre dans la longue durée la singulière aura du cheval dans de multiples civilisations, alimentant la puissance politique de qui domine et maîtrise son destrier. L’évolution de la figure du centaure est à cet égard très éclairante. D’abord plus bestiale qu’humaine, l’association hybride n’est d’abord qu’un être assez repoussant pour devenir, chez Xénophon, une combinaison cumulant le meilleur de ses deux composantes : puissance et vélocité du cheval, cerveau et mains de l’homme, soit « mobilité et hauteur de vue ; vitesse et dextérité », le gage de l’omnipotence du chef : « Autrement dit, la formule magique du pouvoir ».
Nous voici au cœur de l’affaire et, pour Nicolas Chaudun, en terrain plus familier. La vision d’un Moyen Âge violent et sombre, parcouru de chevauchées de pillards, aurait sans doute pu être affinée, car les médiévistes ont beaucoup nuancé le tableau depuis maintenant quelques décennies. Reste que l’époque vit évoluer le cheval, dans sa morphologie et son harnachement, afin de l’adapter aux usages guerriers se généralisant en Europe après l’an mil. Le pouvoir naît alors de la force exercée sur les « piétons » et cette force est procurée par l’animal que les chevaliers savent mener en ligne ou « en haie ». La supériorité dans le combat produit des effets sociaux et culturels manifestes dans « l’idéal chevaleresque » imprégnant la culture aristocratique du XIVe et du XVe siècle, aux échos déformés et poétisés jusqu’à Walter Scott, un imaginaire qui « produisit de folles figures de centaures bardés de fer et noyés sous des flots d’étoffe ».
La statuaire équestre proliféra après le XVe siècle, et l’auteur consacre de belles pages à la statue du condottière Bartolomeo Colleoni, monument érigé à Venise en 1486, « incarnant pour l’éternité le capitaine idéal ». On est encore dans le parallèle entre combat et pouvoir, mais la fin de la chevalerie comme technique guerrière efficace, liée à différents facteurs dont l’apparition de l’arquebuse et du pistolet, transforme l’affrontement chevaleresque en simples escarmouches accessibles aux roturiers. Peu à peu, l’art équestre s’éloigne des jeux martiaux pour devenir ballet chorégraphique, les carrousels royaux se substituant politiquement, entre le XVIe et le XVIIe siècle, à d’autres exercices moins pacifiques.

Jacques-Louis David (1780) (détail) © CC0/WikiCommons
Ainsi, la monte du cheval devint-elle la métaphore du « juste gouvernement des peuples », au moment même où s’affirmait l’absolutisme. Le portrait équestre connaît alors son apogée, et Chaudun, qui lui a consacré un précédent ouvrage au milieu d’une copieuse littérature (La majesté des centaures, Actes Sud, 2006), s’y attarde avec délectation, perdant parfois le fil de l’étude historique et sociale au profit de l’interprétation esthétique, qu’il cherche à teinter de politique. Ainsi voit-il dans le cheval de Charles Quint, portraituré en 1548 par le Titien, dans ce « monstre d’énergie, fantasque, excité par d’hypothétiques frayeurs », une représentation du peuple : « Le cheval-peuple, désormais, son prince impassible le maîtrise ». Il s’agit dès lors de démontrer un savoir-faire politique procuré par la virtuosité équestre.
Ce ne sont que des images, mais elles sont frappantes et appelées à diffuser dans le peuple la figure souveraine. Même si, dans le cas du comte Potocki peint à cheval par David (1781), la représentation princière s’inscrit à rebours de la réalité politique de la Pologne. Il faut plutôt voir dans ce portrait celui d’un sportsman, pratiquant déjà l’équitation comme un loisir. Le XIXe siècle vit ainsi glisser le portait équestre « dans la peinture animalière comme dans un piège. Et ce piège fut son tombeau ». Pourtant, le cheval n’avait pas perdu son importance dans l’histoire humaine, massacré sur les champs de bataille des guerres napoléoniennes ou sacrifié par le travail industriel qui, contrairement aux idées reçues, fut un énorme consommateur d’énergie animale. La Belle Époque connut l’âge d’or des équipages aristocratiques et bourgeois et la mécanisation de la Grande Guerre n’empêcha pas les généraux victorieux de défiler à cheval, perpétuant cette tradition du condottière triomphant. Pourtant, ce conflit marqua l’effacement presque total d’une civilisation équestre plurimillénaire.
Achevant son périple par quelques évocations de notre époque, Nicolas Chaudun mentionne la polémique née en 2021 de l’œuvre d’un plasticien ayant suspendu le moulage en résine du squelette de Marengo, la plus célèbre monture de Napoléon, au-dessus du catafalque de l’empereur aux Invalides. Les protestations portèrent sur la trivialité du matériau et sur l’identité même du squelette, Marengo ayant été capturé par les Anglais à Waterloo. Mais personne ne contesta la présence macabre du cheval auprès des cendres de son souverain, signe que la proximité entre l’animal et le pouvoir suprême est toujours ancrée dans les esprits.
