Dans Dernières folies, Marie Derrien et Mathilde Rossigneux-Meheust proposent dans une enquête incarnée l’histoire complexe de la psychiatrisation de la vieillesse. À travers les archives institutionnelles et le discours médical, les deux historiennes s’intéressent à ces « vieux fous » qui n’ont jamais cessé de hanter nos sociétés depuis le XIXe siècle. Un ouvrage nécessaire qui braque le regard sur l’histoire de maux que l’on a encore bien du mal à lire.
Marie Derrien et Mathilde Rossigneux-Meheust sont des historiennes qui n’ont pas peur de se confronter à des objets de l’histoire que, reconnaissons-le, nous n’aimons guère regarder en face. Pourtant, les sujets de Dernières folies font partie de notre quotidien : ces femmes et ces hommes qui, quand l’âge vient, commencent à « dérailler », à « perdre la tête », à « être dans les choux », on les juge « gâteux », « séniles » ou « ramollis » ; on les pense hors du temps et survivant dans un ailleurs. Mathilde Rossigneux-Meheust avait signé un précédent et remarqué ouvrage dont les protagonistes étaient les vieillards indisciplinés, à partir notamment des fichiers tenus dans certains asiles sur les pensionnaires particulièrement réfractaires au respect des règlements intérieurs. Elle récidive, en compagnie de Marie Derrien, avec cette étude en profondeur de la chronique des invisibilisé·es de nos sociétés contemporaines, celles et ceux qui « déconnent ». Parce qu’ils rappellent à leurs contemporains que « ça » pourrait bien leur arriver, parce que leur présence dérange dans les familles, parce que la nuit ils empêchent tout le monde de dormir dans les hospices, cette population n’a jamais cessé de poser problème.
C’est le premier constat à la lecture de cet essai : à l’asile comme dans nos EHPAD contemporains, ces sujets ne trouvent pas leur place ; ils sont « inclassables ». Ils errent, à l’image de ces individus qui font continument l’objet de brèves dans la rubrique des faits divers : « Disparition. Nous nous empressons de porter à la connaissance de toutes les personnes qui pourraient se trouver à même de donner des renseignements la disparition d’un vieillard nonagénaire, M. Pretté, père de l’aumônier de l’asile de Neuilly. Monsieur Pretté père est sorti seul du domicile qu’il occupe avec son fils, 15 cité Masséna à Neuilly samedi dernier, dans la journée, il n’a pas reparu depuis. Les facultés mentales du respectable vieillard, qui étaient restées intactes jusqu’en ces derniers temps, avaient baissé sensiblement depuis quelques semaines. » (Le Figaro, 16 mars 1880) « Disparition. Une vieille femme âgée de 70 ans, complètement dans l’enfance, nommée Marie Lac, Veuve Saudiette, a disparu depuis mercredi matin de son domicile, route de Paris, 21. » (Journal de Roanne, 29 avril 1888). « Pauvre vieille ! Elle est venue à Paris pour voir ses enfants mais elle ne peut dire ni leur nom ni leur adresse » (Le Journal, 7 octobre 1912). « À Lens, un vieillard amnésique passe deux nuits dans un chantier. Retrouvé, il succombe à une congestion (La Voix du Nord, 14 novembre 1961).

Dernières folies nous plonge dans ces fins d’existence, avec un ton et un regard attentif et bienveillant, sans jamais tomber dans le misérabilisme. C’est en historiennes que les autrices s’interrogent d’emblée sur les mots à utiliser pour ne pas rejouer les gestes de discrimination, de catégorisation sans cesse à l’œuvre. Le récit qu’elles produisent se tient sur un fil tendu par le souci de savoir et à une hauteur sensible dangereuse. Elles ne poétisent pas la vieille dame perdue. Elles la regardent, lui redonnent une histoire dont elle avait été privée. Car si la majorité des sources mobilisées sont institutionnelles (celles souvent grises des administrations publiques), par la connaissance qu’elles ont des fonds, notamment ceux de la préfecture de police de Paris mais aussi des Archives de Paris, Marie Derrien et Mathilde Rossigneux-Meheust donnent chair à ces individus qui ne sont souvent que des noms sur des registres ou sur un dossier d’hospitalisation.
Le choix d’ouvrir le livre sur les lettres d’Alphonse E., admis à l’asile de vieillards de Villers-Cotterêts en 1951 où il mourut dix-huit années plus tard, n’est pas un effet de style mais la marque de cette manière d’écrire l’histoire en s’appuyant, même s’ils sont rares, sur les mots de celles et ceux qui en sont les principaux protagonistes. En dépouillant les deux cents lettres « décousues » d’Alphonse, les historiennes s’approchent d’une réalité que même ses contemporains ne connurent pas. Pour autant, leur discours ne se donne jamais comme surplombant. Elles connaissent la fragilité de l’analyse de ces documents, lecture qui vient se heurter à celle des circulaires et autres règlements. Il s’agit d’aller sans cesse des uns aux autres.
Les historiennes mettent en évidence, loin des idées reçues, que les affections mentales de la vieillesse n’ont pas été réduites à la seule « démence » pendant deux siècles ; elle n’occupe une place à part ni chez les aliénistes ni dans la psychiatrie moderne post-asilaire : elle est le « miroir grossissant » d’une clinique de l’incertitude, amnésique de sa propre histoire, qui ne cesse de trouver de nouveaux termes pour qualifier des troubles déjà largement documentés. Les vieilles et vieux n’ont pas non plus été négligés par l’institution judiciaire. Dernières folies livre ainsi tout un ensemble de mesures prises pour protéger cette population. « La maltraitance à domicile semble banalement inscrite dans l’ordinaire de la fin de la vie et des relations familiales, n’épargne aucun milieu social et frappe bien plus fréquemment les femmes. »
La séquestrée de Poitiers, séquestration à domicile dénoncée par André Gide, est un des exemples des scandales qui animent l’opinion publique depuis le XIXe siècle. Il faut néanmoins attendre les années 1960 pour assister au développement d’un droit des « majeurs protégés » – au-delà de la seule question de leur patrimoine – qui accorde une place grandissante aux libertés individuelles des personnes âgées atteintes de troubles psychiques. Pour autant, « la vieillesse n’a pas été érigée en statut d’âge suffisamment pertinent pour susciter une matière de droits spécifiques, notent les autrices, alors même que la justice est depuis deux cents ans requise de plus en plus dans la régulation des difficultés liées au grand âge : la perte de mémoire, les changements brutaux de l’humeur, l’altération de l’entendement constituent autant de motifs de troubles à l’ordre public ou de menaces à la sécurité individuelle des personnes ». Et avec l’allongement de la durée de vie, on a assisté à une croissance du nombre de procédures impliquant des sujets âgés.
Ce changement démographique a eu pour effet de renforcer une vieille rengaine, celle d’un encombrement. Nos vieux prennent de la place et coûtent cher ; selon le docteur Dubreuil, que citent Derrien et Rossigneux-Meheust, dans le service à l’asile de Villejuif qui accueille, en 1955, 390 hospitalisés de plus de 65 ans, dont 123 de plus de 75 ans, la plupart des patients « ne sont pas, à proprement parler, des malades mentaux, mais des séniles qui gênent leurs familles et celles-ci s’en débarrassent en les dirigeant sur les HP ; ils devraient être envoyés dans des hospices ». Ces allers-retours semblent aujourd’hui encore être le lot de beaucoup.
Cet ouvrage sans complaisance s’achève sur une histoire des alternatives à la médicalisation avec, en particulier, le projet apparu dès la fin du XIXe siècle des colonies familiales. Il s’agit de permettre une prise en charge institutionnalisée de la vieillesse dans un cadre domestique. À la manière des enfants de l’assistance publique, les protagonistes de ce système sont les « nourriciers », des familles de substitution qui accueillent chez elles les malades. Initiée d’abord en Belgique et en Écosse, la « colonie familiale » est expérimentée durablement à partir de 1892 en France à Dun-sur-Auron dans le département du Cher avant que ce modèle soit étendu à d’autres communes. Pendant plus d’un siècle, avant l’adoption d’une règlementation en 1992 exigeant un « agrément », il existait des « villages de folles en liberté ».
Les historiennes rapportent d’autres contre-modèles comme les « CANTOU » qui naissent à la fin des années 1970, dans l’esprit de l’antipsychiatrie, notamment à Rueil-Malmaison. Aussi peu médicalisé que possible, le Cantou est un lieu qui accueille des pensionnaires qui sont confiés non pas à des médecins ou à des soignants mais à des « maîtresses de maison » dont la tâche est d’assurer l’entretien des locaux, de faire les courses, mais aussi et surtout d’« écouter, apaiser, consoler, embrasser, cajoler » et de régler les conflits. Ces femmes n’ont pas de formation spécifique car dans les Cantou on rejette et les hiérarchies et les protocoles associés au monde hospitalier. On tente en somme de faire exister des contre-espaces sensibles.
Si le livre s’achève sur ces lieux autres, ce n’est pas par hasard. Les deux historiennes – et c’est sans doute aussi une des manières de lire le titre qu’elles ont choisi – déminent le champ, sans sous-estimer les problèmes, mais, par ce travail archéologique, elles n’envisagent pas la vieillesse comme « un douloureux problème » mais comme un objet qui impose d’imaginer d’autres modèles d’organisation sociale, d’autres manières de penser l’altérité et tout simplement de vivre nos existences dignement.
