Percer le jour, brûler la nuit

Le grand soir, notion révolutionnaire, trouve dans Le grand soir est-il de Julie Sas une résonance poétique et alternative. Le livre répertorie les arrêtés préfectoraux et les procès-verbaux pris contre la Bande noire au sujet des actions politiques et ouvrières de ce groupe anarchiste dans la région de Montceau-les-Mines en 1882. Ces évènements firent émerger l’expression de grand soir.

Julie Sas | Le grand soir est-il. Zoème, 112 p., 17 €

L’approche est étonnante : à travers les procès-verbaux et arrêtés préfectoraux à l’encontre des perturbations ouvrières, il est question de comprendre comment cette expression passe de l’autorité étatique à l’autonomie révolutionnaire anarchiste. L’argumentation repose sur une définition négative du terme : plutôt que de se demander si le grand soir est, le livre invite à se demander ce qu’il n’est pas, et ce pour tenter de saisir son essence.

Cet ensemble d’archives institutionnelles donne du rythme à l’ouvrage. Les premiers télégrammes échangés entre le ministre de l’Intérieur, le maire et le préfet sont brefs et inquiets. Ils sonnent l’urgence ; le désordre laisse les autorités désemparées ; en un mot : « La panique est générale ». Alors l’autrice tente à son tour de définir ce qui se passe, de saisir conceptuellement ce qui est mis en œuvre, mais cela ne paraît pas aisé : « le grand soir est-il le bruit qui court ? ». Une obsession naît de ces échanges : de quoi cette impulsion révolutionnaire est-elle le nom ?

Les groupes anarchistes – tels que la Bande noire – s’établissent à la marge des normes instituées. Leur possibilité d’existence tient ainsi à un langage codé, définissant par là même la particularité de leur identité politique. Seulement, les noms de code apparaissent comme des objets non saisissables et effrayants par leur capacité à produire des imaginaires pluriels. Plus terrible encore, les noms de code détiennent en eux-mêmes la réalisation de ce qu’ils désignent. Ainsi, ce que la Bande noire appelle « grand jour » et qui sera transformé en grand soir semble condenser tout un projet révolutionnaire dont le substrat échappe aux autorités étatiques.

Au cours de l’ouvrage, se demander ce qu’est la notion de grand soir revient à se demander en quoi ou pourquoi ces collectifs nous intriguent. La dimension cryptique de ces interrogations se loge dans un fantasme collectif à l’égard de groupes caractérisés par leur fonctionnement secret. Pour l’auteure : « le nom de code produit de l’effet. Les effets font peur. La peur fait de l’effet. Les affects ont des causes. Les causes déterminent ».

Julie Sas, Le grand-soir est-il,
« Armée française occupant Montceau-les-Mines en réponse aux troubles de la Bande noire », Le Monde illustré (18 novembre 1882) © Gallica/BnF

Se profile au long de l’enquête une hésitation quant à la matérialité de cette notion de grand soir. Pour se rassurer, les autorités énoncent que le grand soir se définit par un ensemble d’objets : fusil, drapeau, journaux révolutionnaires… Si nous suivons leurs raisonnements, la révolution prend fin dès lors que les révolutionnaires se trouvent dépossédés de leurs objets de révoltes et de leur liberté de circuler. À l’inverse, l’ouvrage considère que la possibilité du grand soir ne se loge pas exclusivement du côté de la matérialité.

Certains des échanges dessinent sur le visage de la.e lecteurice un léger sourire et rendent les procédures judiciaires quelque peu burlesques. C’est le cas d’une lettre chiffrée par un code numéraire adressée depuis Montceau-les-Mines au directeur de la Sûreté générale à Paris le 18 octobre 1882. La situation est claire, l’État fait face à un complot organisé par une société secrète. Mais, tout en recherchant ce groupe politique aux noms de codes mystérieux, les autorités s’emploient, de la même façon, à échanger en langage crypté et dans la plus grande confidentialité !

L’ouvrage se poursuit par les archives du procès, donnant le contexte détaillé des actes d’accusation portés contre la Bande noire. Ces derniers visent de jeunes hommes, majoritairement ouvriers mineurs et manouvriers. Ils se seraient réunis lors de « conciliabules mystérieux, tenus dans la nuit, dans les bois, dans les carrières, quelquefois dans des cabarets ». Les chefs d’accusation sont : « attentats isolés, menaces, dégâts matériels, renversement de plusieurs croix de mission, attaque contre prêtres/membres de chapelle, destruction de biens privés et vol, vandalisme, vociférations, bûcher ». Les buts de leurs actions étaient « l’application de doctrines collectivistes ou socialistes révolutionnaires, la propagande par le fait, la destruction de la propriété bourgeoise et de la bourgeoisie elle-même ».

Mais alors, s’interroge notre autrice : « le grand soir est-il, le nom, l’annonce, l’envers, le revers ? » Tandis que nous cheminons parmi les tentatives des autorités de dire ce qu’est cette mystérieuse impulsion révolutionnaire, l’autrice suppose que le grand soir est un souffle qui dans le noir prend forme : « ses contours se cherchent dans l’expérience d’une masse ». La comparaison sollicitée est parlante : lorsqu’on cherche des clés dans un sac, il faut s’en faire une représentation abstraite qui soit une idée certaine. Alors, le mouvement d’impulsion révolutionnaire du grand soir, c’est un peu ça.

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Tenter de se réapproprier la notion de grand soir participe d’un geste politique. L’ensemble des archives le confirme, ce sont les autorités qui ont tenté de nommer et de définir ce moment révolutionnaire. En questionnant l’émergence de l’expression de grand soir, Julie Sas s’inscrit dans la continuité des travaux menés par Yves Meunier [1]. Pourtant, le mythe du grand soir ne semble pas être interrogé dans l’axe que révélait ce dernier. En effet, il est peut-être malheureux de ne pas trouver de référence au potentiel emploi et à la modification du grand jour en grand soir par Albert Bataille, journaliste conservateur. Comprendre l’histoire politique du terme comme le fruit d’un geste réactionnaire n’engage pas la même réception conceptuelle. De même que l’héritage messianique que peut dévoiler cette expression n’est pas une piste envisagée par l’ouvrage. Mais la forme libre de ce livre croisant archives, réflexions et poésie ne se veut pas académique, ce pourquoi sa première partie se clôt par la lettre de Jean-Baptiste Dumay à Antoine Bonnot le 27 octobre 1881 et par ce fameux : « Soyons énergiques, le grand jour s’approche. » Nous souhaiterions en savoir plus, nous en resterons là.

Ce petit livret de pièces à conviction s’achève par une « Rage Room ». Cette partie ne fait pas office de dernier chapitre mais semble plutôt créer une rupture avec le reste de l’ouvrage. Ce second moment donne à voir comment se situe le grand soir dans l’imaginaire, les couleurs, les représentations et les personnes incarnant les luttes révolutionnaires.

Qu’est-ce que l’image du grand soir ou bien de quoi le grand soir est-il une image ? Au fur et à mesure que les pages se tournent, on s’éloigne de 1882 – et de la Bande noire. L’image du grand soir perdure, « en baskets », « place de la République » et la question se pose : Paris brûlera-t-il ?

Publier une réflexion sur l’origine du grand soir dans notre contexte socio-politique ne revient pas à chercher dans les archives une forme de véracité mais une certaine continuité pour militer. À la lecture, nous ne pouvons que nous rappeler le merveilleux ouvrage de Malcolm Menzies, En exil chez les hommes, publié aux éditions Rue des cascades par Marc Tomsin, narrant les autres aventures révolutionnaires d’un Bonnot, cette fois-ci Jules, et en 1912, mais toujours anarchistes. Finalement, de la Bande noire à la Bande à Bonnot, il n’y a qu’un fil qui tisse silencieusement les prochaines insurrections.


[1]Yves Meunier, La Bande noire. Propagande par le fait dans le bassin minier, 1878-1885, L’Échappée, 2017.