Anarchisme actuel

En faisant paraître Les fruits de l’anarchisme de Tomás Ibáñez, L’Atelier de création libertaire met en lumière l’une des tentatives les plus revigorantes de réactualisation de l’anarchisme, dans le sillage du geste foucaldien contextualiste et iconoclaste. Cet infatigable compagnon de route libertaire s’y fait théoricien d’anarchismes débarrassés de leurs pesanteurs passéistes. Aux lendemains qui chantent et aux passés qui hantent, Ibáñez préfèrera toujours les présents qui tentent.

Tomás Ibáñez | Les fruits de l’anarchisme. Déambulations de Bakounine à la pensée critique contemporaine. Atelier de création libertaire, 144 p., 12 €

Souvent caricaturé comme l’éternel enfant rebelle et capricieux des socialismes, l’anarchisme ne manque pourtant pas d’idées sérieuses, et même neuves. Pour ne rien arranger à sa réputation d’idéologie désuète, les théoricien·nes contemporain·es de l’anarchisme comme Ibáñez souffrent d’un considérable déficit de notoriété et d’une faible réception de leurs idées, pourtant disponibles en quelques clics. Cet ouvrage permet aussi de mettre à l’honneur le travail d’infatigables revues (Réfractions au premier chef) et maisons d’édition ferraillant à dépoussiérer l’anarchisme et à en révéler la vitalité théorique.

Au fil de ce recueil de conférences et d’articles récents, le lecteur découvre la pensée bouillonnante d’un long compagnon de route libertaire, cocréateur du A cerclé, devenu professeur de psychologie sociale à l’Université autonome de Barcelone. S’il est littéralement iconoclaste, et parfois irrévérencieux, il reste toujours modeste. À le suivre, l’anarchisme ne serait pas mort, il ne ferait que se réactualiser ! Il ne pourrait être la propriété d’aucun gardien du temple autoproclamé. Pour ne pas confiner à la patrimonialisation d’un anarchisme de grimoires, Ibáñez n’y récite aucune des recettes théoriques venues d’un autre siècle (Proudhon, Bakounine ou Kropotkine). Aussi, il se refuse à verser dans l’héroïsation, dans la mythification des luttes passées (La Commune de Paris, la révolution espagnole…), qui conjuguerait l’anarchisme au passé (révolu). Plus encore, l’encroûtement et la muséification iraient à l’encontre du geste moteur inhérent à cette famille politique : l’autocritique. L’anarchiste soucieux de réactualisation regarde droit dans son passé, non pour le commémorer, mais pour mieux sonder les (dis)continuités souterraines et le faire résonner avec son présent.

Quand Ibáñez relit Michel Bakounine, ce « révolutionnaire à plein temps », c’est pour en extraire une conception « fanatique » de la liberté qui irrigue toujours notre temps. Chez lui, la liberté d’autrui est la condition même de la possibilité de la liberté de chacun, ce qui en exclut toute coloration solipsiste. Ibáñez met en garde toutefois son lecteur : Bakounine appartient à un siècle scientiste, obsédé par l’autorité de l’État et travaillé par une eschatologie révolutionnaire de la classe ouvrière. Il serait malhabile d’importer tout entier Bakounine aujourd’hui, époque marquée par la fin des transcendances, la montée du néofascisme technologique et l’attention à la multiplicité diffuse des dispositifs d’oppression. Il en va de même pour la révolution espagnole dont il rappelle autant les faits d’armes inspirants que la progressive et inquiétante bureaucratisation sous la houlette de la CNT (Confédération nationale du travail).

 » L’anarchiste », Félix Vallotton (1892) © Gallica/BnF

Ibáñez fait ainsi le constat, ou plutôt le pari, qu’aujourd’hui l’anarchisme n’a jamais été mieux servi que par les autres, ceux qui peuplent « ses confins ». L’anarchisme extra-muros, voilà une hypothèse bien peu consensuelle, qui célèbre des anarchismes sans anarchistes. De Mai-68 à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en passant par les manifestations de Seattle en 1999, il cite également certains philosophes, dans le prolongement d’Au voleur ! de Catherine Malabou, comme Reiner Schürmann ou Michel Foucault, et leur ajoute Cornelius Castoriadis ou, plus étonnamment encore, Richard Rorty.

Placé à la confluence de diverses influences socio-historiques récentes, l’anarchisme constituerait moins une ontologie ou un dogme qu’un « nœud de relations » tissées au fil d’hybridations et de rencontres improbables. Comment peut-on dès lors caractériser ce néo-anarchisme, ou du moins l’identifier ? Paradoxalement, par son absence de fondation, ce que l’auteur nomme le « non-fondationnel » auquel le « a » privatif d’anarkhè correspond. Absence de gouvernement, certes, mais aussi absence de principe premier fondateur (la science, etc.) et de finalités directrices préétablies et prescriptives (le Grand Soir, etc.). Dépouillé de ses présupposés modernistes, l’anarchisme « non-fondationnel » assumerait alors pleinement son caractère fragile et imparfait, dans la place qu’il accorde aux insolubles apories qui l’assaillent. Tiraillé entre ses exigences éthiques d’« indominance » pour ne jamais (re)produire de dominations en son sein et ses efforts de transformations radicales du réel, il doit trouver son équilibre sur cette vertigineuse ligne de crête.

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Ibáñez met en avant surtout la puissance résolument négative de la résistance et de l’ingouvernabilité libertaire. À l’être anarchiste, il faut substituer un « faire » anarchiste qui consiste dans la réitération sisyphéenne d’actions de résistance traquant chacune des formes de domination qui pourrissent nos quotidiennetés. Mais l’anarchisme se résumerait-il alors à n’être qu’un principe réactif et hyper-localisé répondant sporadiquement à des forces techno-fascistes globalisées qui lui dicteraient son tempo ? Comment peut-il plutôt embrasser un avenir pleinement (re)constructif ? Ici les dilemmes ne manquent pas non plus. Parfois déflationnistes, les propositions préfiguratives d’Ibáñez suggèrent de revenir à « l’a priori pratique » (l’idée naît de l’action et doit y retourner). Par la multiplication infiniment plurielle d’espaces et d’expériences d’émancipation hic et nunc, il s’attèle à la resubjectivation de tous depuis nos désirs de résistances et de révolutions, abandonnant intellectuellement, toutefois, l’idéalisation des révolutions préprogrammées et dogmatiques.

Ces quelques textes forment ainsi une formidable introduction à la pensée d’un auteur précieux, mais jouissant encore d’une maigre notoriété en dehors des cercles anarchistes. Ils sauront agacer les quelques allergiques aux théories post-structuralistes mais susciteront, à n’en pas douter, de réjouissantes réflexions, même si parfois inextricables ! D’ailleurs, ce petit livre pourrait se clore sur une dernière aporie : l’élargissement continu, pour ne pas dire l’abolition, de toute définition fixiste de l’anarchisme pourrait revenir paradoxalement à le provincialiser, ou du moins à lui ôter toute forme d’autonomie. L’anarchisme passerait pour un signifiant vide, et, pire encore, à fort capital cool.


Léo Grillet est doctorant en théorie politique à Sciences Po Paris. Il travaille à une histoire environnementale des anarchismes depuis 1871.