Des animaux bons à penser

Dans le sillage de Jean-Claude Schmitt (Le corps des images, 2002), Pierre-Olivier Dittmar nous propose L’invention de l’animal, un Essai d’anthropologie médiévale d’une grande sagacité et d’une grande richesse, notamment iconographique. Les images ne sont pas ici seulement illustratives, l’auteur les interprète comme il interprète les textes anciens, pour nous aider à voir l’animal comme on le percevait en Europe au temps de saint Thomas d’Aquin.

Pierre-Olivier Dittmar | L’invention de l’animal. Essai d’anthropologie médiévale. Gallimard, coll. « Bibliothèque illustrée des histoires », 448 p., 32 €

Dans une fameuse scène du Grand sommeil (Howard Hawks, 1946), Vivian, interprétée par Lauren Bacall, prononce cette tirade, bientôt ornée d’une fumée de cigarette : « À propos de cheval, j’aime les monter moi-même. Mais j’aime bien les voir s’entraîner un peu d’abord, pour voir s’ils sont du genre à courir en tête ou à se traîner derrière. » Quand Marlowe lui demande comment elle-même galope sur une longue distance, elle répond : « Ça dépend beaucoup de qui est en selle. » Mille sept cent quarante-six ans plus tôt, loin des caméras, Clément d’Alexandrie notait dans l’un de ses écrits : « Le goût de la jouissance, quand il a dévié jusqu’à la satiété, est capable de bondir, de se cabrer et de jeter par terre son cavalier. » Preuve de la longévité de nos métaphores et de la pertinence de fouiller les temps anciens pour y trouver (parfois) l’abécédaire de nos pensées de modernes.

Inspecter les temps révolus, et plus précisément la longue durée du Moyen Âge, est le métier choisi par Pierre Olivier Dittmar ; dans ce livre copieux, rempli de victuailles pour l’œil et donc pour l’esprit, il étudie les noces de l’être humain et de l’animal. Il prévient d’emblée qu’il n’y a pas d’animal au Moyen Âge, précisant qu’il « n’existe pas dans ces mondes anciens de terme courant désignant alors l’ensemble des animaux sauf l’homme ». Ça semble être un paradoxe, en vérité c’est un point d’appui : en scrutant de près les bestiaires, les fables, les psautiers, les miniatures, les portails d’églises et les culs-de-lampe, Dittmar cherche à comprendre de quelle manière, au fil des siècles, l’humain s’est ingénié à comprendre les bêtes ; au cours ce qu’il nomme un essai d’anthropologie, il veut saisir le moment où l’animal sort des bois médiévaux.

Mais il reste prudent : il sait faire la part du révolu, il ne force pas les traits anciens pour en faire la prophétie du présent ; comme Carlo Ginzburg, il respecte ce qui, dans telle ou telle culture, « reste indéchiffrable et résiste à toute analyse », tout en s’interdisant de « céder à la fascination de l’exotique et de l’incompréhensible ». Équilibre d’autant plus délicat quand on étudie une « période de transformation ontologique où les rapports […] aux formes de vie animales foisonnent, se contredisent, se corrigent et semble paradoxaux ». Il se méfie des « effets de sources », il cherche à « mettre la documentation en dialogue […] en favorisant l’hétérogénéité » ; il ouvre grand les yeux quand les sources écrites viennent à manquer, pour mieux regarder les images. Voilà pourquoi les images, dans ce livre comme dans son travail, occupent une place considérable (enchanteresse pour le lecteur) : elles ne viennent pas illustrer après coup une idée née et conservée dans les lettres, mais servent d’indices, affirment, réfutent, suggèrent, éclairent et déroutent ; le devoir du médiéviste consiste à ne jamais les considérer comme de simples ornements.

« Elephas », Jacob van Maerlant (1340-1350) © CC0/WikiCommons

Pas d’animal, donc, au Moyen Âge, en tout cas pas les nôtres, mais des catégories fondamentales (l’opposition pecus/bestia, bête domestique et bête sauvage), à leur aise dans un monde christianisé : longtemps avant Descartes et ses animaux-machines, saint Paul et compagnie ont radicalement, pour des siècles, déterminé notre rapport aux bêtes. Pierre-Olivier Dittmar, à la suite de François Sigaut, rappelle que le christianisme est, à quelques exceptions près, une religion sans sacrifice animal, sans interdits alimentaires ni abattage rituel (il parle plus loin du jeûne, de l’immangeable et de la tue-cochon). Ces marques apparentes de respect sont en vérité l’origine d’une certaine indifférence et, sur cet élan, d’une incitation à la possession omnivore : dans les Actes des Apôtres, les mots d’ordre ne sont pas « prends, lis », mais un plus roboratif « tue et mange », remplaçant le marque-page par un couteau de boucher.

Le monde chrétien scruté par l’auteur est aussi celui d’un Créateur, d’un univers créé et de l’irréfutable présence des créatures, un monde peuplé d’espèces nommées au commencement (ou appelées) par Adam, un monde traversé de temps à autre par l’inquiétude d’une résurrection à venir exclusivement humaine (idée combattue notamment par Jean Scot Érigène) ; c’est le monde de saint François s’adressant aux oiseaux « soit pour leur demander de louer Dieu, soit pour qu’ils se taisent ». C’est le monde de Dieu, des anges et des démons, invisibles, mais omniprésents et décisifs : « dans l’immense majorité des cas, lorsqu’une bête prend la parole, ce n’est pas elle, mais Dieu, un ange ou un démon qui s’exprime par sa bouche ». Aux yeux des théologiens, si l’animal est la voix de Dieu ou du diable, il mérite soit la prière soit l’exorcisme, voilà pourquoi les quelques procès d’animaux ne sont pas toujours de leur goût : « en reconnaissant une responsabilité pénale ou civile à des animaux, les procès rompent avec cette tradition. Postuler le libre arbitre des bêtes revient à nier qu’elles puissent être les agents des invisibles ».

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C’est le monde de la faute originelle, de la chute de l’homme et de l’expulsion hors du jardin d’Éden, un monde où les bêtes plutôt câlines du Paradis sont devenues nocives afin de punir l’homme, de le corriger ou de lui donner une leçon, un monde où chacun de nous se résigne au devenir et à laisser paraître, de temps à autre, sa part animale (comme, on l’a vu, Lauren Bacall face à Humphrey Bogart). Sur ce sujet, saint Augustin vient tempérer les diatribes des gnostiques, en faisant preuve, comme il aimait le faire, d’une subtilité déroutante : le lien entre l’animal et l’âme (anima) n’est pas seulement un hasard de l’étymologie.

Pierre-Olivier Dittmar, L’invention de l’animal
Drôlerie médiévale mettant en scène des lapins © CC0/WikiCommons

C’est le monde où le monstre doit être accueilli comme un signe (« un monstre est une vie signifiante »), où chaque anomalie doit être envisagée dans le cadre d’une harmonie supérieure, générale, sans doute divine, et où l’unicité de l’humain se définit par une opposition tranchée à la bête – Augustin, encore lui, ayant déclaré avec son autorité habituelle que « tout animal à la fois rationnel et mortel est considéré comme un descendant d’Adam ». (À la lecture de ce livre, on constate une fois de plus l’importance de saint Augustin – curieusement absent de l’index, sans doute par humilité, ou par ruse : il donne son avis sur le sacrifice animal, il « offre une leçon d’une remarquable intelligence sur les liens unissant les animaux et le verbe », il rappelle « qu’on peut donner aux mêmes choses des significations différentes », il réfute la métempsycose, interprète la Genèse, dicte notre rapport aux dépouilles mortelles, coupe la chique aux gnostiques, fait de l’homme l’intermédiaire entre bêtes et anges, et quand il ne parle pas de bêtes sauvages il nous explique le mystère du temps.)

« L’animal est bon à penser », affirmait Claude Levi-Strauss, cité par Pierre-Olivier Dittmar – qui ne se prive pas de penser au fil de ces quatre cents pages, ni de partager avec le lecteur le résultat de ses spéculations. Parmi d’autres chapitres passionnants (sur le parchemin, sur les bestiaires, sur les relations entre espèces plus importantes que les espèces elles-mêmes, sur les oiseaux de la poésie des troubadours, sur le cochon, l’ours et le chien, les trois « bêtes singulières », sur la gueule et la bouche, sur le monde bestourné, sur les drôleries, sur les hybrides et les chimères, sur l’image étonnante d’un serpent à tête de femme), les pages consacrées aux marginalia sont parmi les plus captivantes. Le long de ces marges, superbement reproduites, l’œil de Dittmar se promène, admiratif et inspecteur, pour y découvrir un monde intermédiaire, si différent du monde peint dans les lettrines elles-mêmes. La marge est cet « espace où l’on représente le monde mélangé du siècle », mais aussi une « zone de contact matériel entre le lecteur, qui y pose les doigts, et le texte […] une troublante zone intermédiaire entre le monde vécu et le monde des représentations qui accompagnent le texte sacré » ; elle est un jeu entre le centre et les bords, et, comme elle est souvent le lieu d’un renversement (le lièvre y chasse le chien), elle incite à s’interroger à nouveau sur ce qui constituait jusqu’alors le centre. Le Jardin des délices de Jérôme Bosch, reproduit dans les dernières pages, apparaît comme un aboutissement possible de ces jeux de retournement, plaçant cette fois les marges au centre et le centre sur les côtés.

Augustin n’y a pas trouvé sa place, mais l’index de L’invention de l’animal vaut le détour : le lecteur y trouvera la mouche juste après Montaigne, le hérisson avant Hildegarde de Bingen et une souris après Socrate. L’index, comme il se doit, referme le livre ; il peut tout aussi bien ouvrir l’appétit.