Dans François et ses frères. Biographie collective de François d’Assise, Sylvain Piron reconstitue, par un examen minutieux des sources, le parcours moral, intellectuel et pédagogique de l’illustre saint médiéval et de ses premiers compagnons.
Pourquoi « biographie collective » ? Parce qu’au lieu de refaire « la biographie d’un homme exceptionnel », Sylvain Piron entend « le situer au sein du collectif qui s’est formé autour de lui ». Sans ces frères d’élection, François d’Assise serait peut-être resté un simple ermite au service des lépreux, dont l’histoire aurait perdu la trace.
Des épisodes qui ont pu paraître teintés de mièvrerie, comme cette façon d’appeler frère ou sœur les bestioles croisées en chemin, reprennent leurs couleurs quand Piron montre qu’il ne s’agit pas simplement de leur témoigner de l’affection, mais d’affirmer ainsi leur égale dignité et les remercier d’aider à rendre possible la vie sur Terre. C’est le premier pas d’une réflexion complétée lors du voyage de François en Orient : « La rencontre de l’altérité la plus grande, celle de l’ennemi infidèle qui se révèle être lui aussi dévot au même créateur », si bouleversante qu’elle le conduit à exprimer un amour inconditionnel de toutes les créatures.
Le jeune fils de marchand, « folâtre et enjoué » aux dires de ses premiers biographes, n’a ni instructeur ni guide quand il crée un collectif sans commandement, sur le modèle de la vie des apôtres, une fraternité d’égaux inspirée des chevaliers de la Table ronde. Il ne connaît ni ne prêche d’autre doctrine que les Évangiles, et entraîne sa petite troupe par la radicalité de son exemple : dénuement absolu, refus de tout contact avec l’argent ; foi dans la Providence qui assurera leur subsistance au quotidien ; accomplissement des tâches les plus humbles et les plus dures dans la joie du Seigneur. Après avoir rejeté le premier projet de vie présenté par François en 1209, Innocent III l’aurait vu en songe soutenir la basilique du Latran, un rêve immortalisé par Giotto. Et il autorisa les frères à prêcher en dehors de leur diocèse. C’est ce premier projet, ses motivations et ses principes, que Piron s’applique à reconstruire, car l’ordre va évoluer sous les pressions au fil du temps. La fameuse Règle, conclue et validée en 1223, quatorze ans après la première visite à Rome, est le fruit d’une élaboration progressive.
Comme le dit joliment son auteur, cette biographie collective est une recherche d’anfractuosités dans les silences de la grotte où François se retire pour prier, méditer, lutter contre les démons. L’historien procède par recoupements dans un enchevêtrement de quelque vingt sources étalées sur plusieurs décennies, plus ou moins fiables, confuses, embellies par la transmission orale qui mérite elle aussi considération, truffées d’anachronismes, de dérives hagiographiques, ou de visées polémiques. Des documents donnés en annexe précisent l’enjeu des débats au sein des études franciscaines. Le Saint François d’Assise de Jacques Le Goff, qui proposait déjà ce que Marc Bloch appelait une « histoire globale », brille par sa quasi-absence, tandis que des témoignages dédaignés car peu crédibles livrent des détails parlants, tel le récit par Roger de Wendover de l’entretien avec le redoutable Innocent III. Piron fait le tri avec maestria. S’il doute de la rencontre avec le loup de Gubbio, par exemple, c’est que tous les animaux appelés frères par François sont des bêtes pacifiques. L’oxymore qu’emploie frère Gilles, « obéissance libre », et le conseil que lui donne François, « va là où tu voudras aller », maintiennent l’exercice de la conscience individuelle. Comme le service aux pauvres et aux lépreux, l’obéissance est la voie du parfait dépouillement de soi, soumise à la hiérarchie ecclésiastique dans la mesure où celle-ci observe la règle évangélique. Que les frères n’hésitent pas à admonester leurs ministres s’ils s’en écartent, mais aussi qu’ils acceptent leurs vexations.

D’où les relations complexes avec l’autorité papale, et « l’inévitable montée des frères lettrés dans des positions de gouvernement ou de prédication » dont François craint qu’ils ne tombent dans l’orgueil. La papauté se méfie de la prolifération d’ordres religieux, et tente de les encadrer, de préférence dans des monastères. Selon le scénario reconstitué, le méchant de l’histoire, c’est le riche et puissant cardinal Hugues d’Ostie, futur Grégoire IX, qui veut aligner le mouvement sur le modèle cistercien. Après leur bras de fer, épuisé, malade, François donne sa démission, prononcée « dans une parfaite sérénité : « Désormais je suis mort pour vous« », mais il ne renonce pas à sa responsabilité spirituelle envers une fraternité qu’il refusait de convertir en ordre religieux.
Deux ans plus tard, face au cardinal, François proclame que Dieu a voulu qu’il soit « unus novellus pazzus in mundo » – en latin de cuisine, un nouveau fou dans le monde – et obtient l’autorisation exceptionnelle de rédiger sa propre règle. Convié à la table du banquet de son adversaire, il mange peu, puis sort discrètement pour aller mendier son pain dans la rue, comme chaque fois qu’il se trouve dans la demeure d’un riche. Le cardinal reproche à « frater mi simplizone », mon frère simplet, de l’avoir humilié en refusant la nourriture offerte, ce à quoi François riposte avec un sermon sur la valeur d’une aumône sanctifiée par l’amour et la louange de Dieu. La scène ne provient pas de la première hagiographie, Vie de François d’Assise, un récit de propagande commandité par Hugues d’Ostie à Thomas de Celano, mais des souvenirs de frère Léon qui avait accompagné François à Rome. Le dernier épisode du scénario reconstitué, tiré lui aussi du récit de Léon, résume la nature du conflit : la Règle primitive, dictée sous inspiration divine, apparaît dans les strates du document final, mais l’un des versets fondateurs, « N’emportez rien en chemin », a été retiré à la demande des ministres provinciaux qui obtinrent des aménagements avant de l’approuver.
Quant aux phénomènes mystiques qui ponctuent l’itinéraire du saint, révélations, stigmates, miracles, la plupart posthumes, il importe de les replacer dans leur contexte. Cela dit, malgré une empathie manifeste, Piron fait parfois preuve d’incompréhension, ainsi quand il trouve « étonnante » la conduite de l’ami qui attend François devant la grotte au lieu de lui apporter eau et nourriture – autrement dit, joue les tentateurs en l’incitant à rompre son jeûne. L’historien n’est pas non plus à l’abri des préjugés et jugements moraux : la folle générosité de François « tranche avec l’avarice coutumière à la profession de marchand ». Qu’il n’ait pas exprimé de remords d’avoir versé le sang pendant sa carrière militaire constitue un « indice négatif », comme si jamais un soldat ne versait son sang et celui des autres au service d’une cause juste.

La quête des anfractuosités s’achève sur une « lacune étonnante » des biographies, dévoilée sur un pan de mur dans une chapelle du monastère de Subiaco. Frater Franciscus y figure pieds nus sans stigmates, face à une inscription énigmatique évoquant une retraite de deux mois dans la grotte voisine où Benoît de Nursie entama sa vie religieuse. Un raisonnement par élimination la situe en été 1222, à une période de tension maximale entre fidélité à son projet évangélique et soumission aux prélats romains. Même s’il n’en adoptait pas la règle, François a cherché plusieurs fois la sérénité dans des monastères bénédictins. Ici Piron avance l’hypothèse que ce fut lors de son séjour dans cette grotte qu’il reçut les stigmates inscrivant dans sa chair sa dévotion à l’exemplarité du Christ. Peut-être même a-t-il fait halte au mont Cassin où Benoît rédigea sa propre règle.
Les miracles rapportés dans divers récits permettent de suivre ses itinéraires de voyage, dont les derniers passent par les sanctuaires de saints thaumaturges, où il espérait peut-être un soulagement des maladies contractées en Orient. C’est avec allégresse qu’il accueille la nouvelle de sa fin prochaine : « Bienvenue, ma sœur Mort ». Des chants d’alouettes, oiseaux du matin, accompagnent son ascension le soir de son décès. Et les querelles recommencent, au mépris de ses principes fondateurs. Se targuant d’une connaissance intime des intentions de François, Grégoire IX, fraîchement élu pape, défait une à une les dernières protections mises au projet initial, et fait transférer ses restes dans l’édifice somptueux de la nouvelle basilique. Très peu de documents ont survécu sur les frères demeurés fidèles à l’observance primitive.
Piron est si savant qu’il en oublie parfois de préciser le contenu d’épisodes évoqués en passant, comme cette allusion à frère Grégoire de Naples, responsable de la province de France, démis de ses fonctions « et demeurant emprisonné à Paris ». Pourquoi ? mystère. Sur son rôle au sein de l’université de Paris, « où il mena l’insertion de la fraternité », une note renvoie au Tractatus de Thomas d’Eccleston, qui n’en dit guère plus : Grégoire fut justement démis de ses fonctions et emprisonné à cause de ses démérites. Il aurait notamment poursuivi de sa tyrannie les frères les plus zélés, mais nul ne lui était comparable dans toute l’université de Paris et tout le clergé de France comme prédicateur et gouverneur. On ne connaîtra pas non plus le contexte de ces « aphorismes latins dénués de toute ambiguïté, tels que : « Paris, Paris, pourquoi détruis-tu l’Ordre de saint François ? » » cités dans la Vie de Gilles, l’un des vétérans rétifs à l’évolution de l’Ordre, sinon que « Bologne, Padoue et Paris contribuaient à renforcer l’orientation pastorale, sans toujours cultiver le souvenir des débuts ». Après cette riche exploration, il faut espérer que Sylvain Piron poursuive ses recherches et éclaire la suite tumultueuse de l’histoire de l’Ordre, la querelle des Spirituels, frappés d’hérésie et livrés à l’Inquisition, la rivalité avec les dominicains, mais aussi l’empreinte des philosophes franciscains sur la pensée médiévale et leur influence à travers le monde, commémorée en notre temps par le pape jésuite François.
