Les treize nouvelles de Teatro Grottesco donnent la pleine mesure de la singularité de Thomas Ligotti, dont le fantastique se situe à l’intersection de Lovecraft et de Kafka. Dans un monde de délitements grisâtres, des artistes ratés, des employés névrosés n’ont pas de destin plus enviable que de disparaître. Recueil majeur, Teatro Grottesco couvre le front de ses personnages, et bientôt de ses lectrices et lecteurs, de la moite sueur de l’angoisse, lorsqu’on en vient à douter de la pertinence de l’existence même.
On ne s’aperçoit qu’après coup, à la fin, qu’il existe une progression insidieuse dans Teatro Grottesco, quand on se rend compte qu’on est près d’adhérer à la thèse du narrateur de la dernière nouvelle, « L’ombre, les ténèbres » : le genre humain n’existe pas, seule se meut une collection de corps agis par une force bien sombre.
Avant cela, nous aurons parcouru maintes ruines, où le quartier d’à côté est toujours pire que celui que l’on quitte, déjà en plein délabrement. Chez Ligotti, non seulement l’univers décrit est désespérant, le gris, la ruine dominent dans toutes leurs nuances, mais parce que la situation peut empirer, elle empire inévitablement. Le père de « Pureté » échoue une nouvelle fois dans ses recherches, et il faut encore déménager. Pire, alors que le jeune narrateur est fasciné, émerveillé par le « climat de ruine et de naufrage » qui baigne invariablement leurs nouveaux logements, logements où donc il se plaît à peu près, il découvre qu’un des « trois obstacles à la pureté » est la famille. Le problème ne réside pas à l’extérieur mais bien à l’intérieur d’une cellule qui ne se révèle pas plus protectrice que l’environnement.
Dans « Le régisseur municipal », l’action d’une administration dictatoriale vise à entraîner toujours la ville vers le bas, en imposant des « changements jamais absolument nuisibles », mais presque. Le narrateur essaie d’échapper à cette entropie, mais s’y trouve inexorablement ramené. De même, dans « Notre superviseur temporaire », l’autorité, plus par influence délétère que par contrainte explicite, pousse au pire, faisant des ouvriers eux-mêmes les agents de la dégradation de leurs conditions de travail, les aiguillonnant par l’angoisse à accélérer les cadences. Dans « Pour une justice rétributive », les employés eux-mêmes s’infligent des horaires infernaux et absurdes. Celui qui rue dans les brancards est exclu. Plusieurs fois, dans Teatro Grottesco, le marginal se transforme physiquement – puisque seuls existent des corps, nous dit le recueil – en monstre.
« Notre superviseur temporaire » et « Pour une justice rétributive » se trouvaient déjà, pour des raisons éditoriales, dans le précédent recueil de Ligotti aux Monts Métallifères, Mon travail n’est pas terminé. Dans un ensemble de fictions sur le travail, elles appelaient à être lues comme des dénonciations du capitalisme. Au sein de Teatro Grottesco, elles participent d’une angoisse non pas liée à un monde extérieur oppressif, et peut-être améliorable, mais à une nature humaine corporelle et ténébreuse. Le père l’affirmait déjà dans « Pureté » : « Ce n’est pas le grenier qui te hante, c’est ta tête qui fait qu’il est hanté ».
Avec sa production manufacturée gagnant en dégénérescence et absurdité, « La Tour Rouge », peut également apparaître comme une dénonciation du capitalisme, mais là encore l’horreur tend à devenir universelle. Dans cette nouvelle, s’exprime le plus clairement peut-être la dialectique des couleurs chez Ligotti : dans un monde dont la grisaille, la brume, le crépusculaire marquent la déliquescence, surgissent des touches de rouge, souvent des braises, des lueurs dans un bâtiment. Mais ce rouge annonce toujours une corruption plus rapide, une atrocité plus franche.

Il n’est alors pas surprenant que le thème du spectacle soit majeur dans Teatro Grottesco. « Baraques de foire et autres contes » s’ouvre par le constat d’un écrivain désabusé : « Tous les mythes de l’humanité ne sont que du spectacle […] tous les principes supposés ordonner nos vies et jusqu’à notre mort […] du spectacle, du spectacle, du spectacle ». « Le pantin de Pierrot » se conclut de même : « Tous les endroits où j’étais allé dans le cours de ma vie n’avaient jamais été que des endroits où délirer à propos d’un pantin » ; le narrateur comprend que ses hallucinations ne sont pas personnelles, mais l’essence du monde. « Les foires aux stations essence » décrivent une nouvelle sorte de spectacles absurdes et de caricature d’humain si effrayant qu’il ne peut être perçu que de dos. On y retrouve l’opposition du gris-noir et du rouge : « À l’extérieur du Cabaret Carmin, le monde était pluie et ténèbres », où le rouge ne se distingue du gris que par sa force de révélation. Les perceptions ne permettent aucune connaissance. Êtres et états – rêve, conscience, évanouissement – se brouillent.
La nouvelle éponyme met en scène des artistes face à l’alternative suivante : soit végéter dans la médiocrité, soit « se rapprocher » du Teatro Grottesco, ce qui entraînera la fin de leur carrière artistique et leur disparition. Un auteur essaie de faire de ses « proses nihilistes » des instruments de lutte contre le Teatro mais, au bout du compte, le spectacle l’encercle et la seule fin reste la disparition, qui ne semble pas individuelle : « Les doux astres noirs ont déjà commencé d’emplir le ciel ». On pense aux « étoiles noires » du Roi en jaune de Robert W. Chambers, œuvre marquée par le théâtre et la folie et souvent rapprochée de celle de Lovecraft.
La pension de Mme Pyk d’« Une ville étrangère, en pays étranger », énorme maison lugubre au sein d’« un quartier résidentiel jadis opulent mais désormais désert pour l’essentiel », ou le logement de « Pour une justice rétributive » évoquent les bâtiments lovecraftiens, avec leurs grattements dans les murs et leurs mansardes aux angles impossibles. Mais, comme si soixante-dix ans effectifs les avaient délabrés, dissolvant tout vestige de grandeur, tout signe de puissance, toute possibilité de nostalgie. Ne restent chez Ligotti que la lente décrépitude – grise – ou la destruction maligne – rouge.
Reviennent aussi, récurrents, les maux de ventre. Ils précèdent l’« effondrement », chute physique sur le sol. On peut y lire des symptômes de l’angoisse, car bien souvent le narrateur finit par pressentir qu’il est l’auteur des « délires scabreux » dont il se croit d’abord victime. Une solution pour supporter ce monde crépusculaire est de se bourrer de médicaments, obligeamment délivrés par les médecins aux ordres de la Société Quine qui domine toute la région de la ville près de la frontière nord. Chez Ligotti, l’existence rend littéralement malade.
Si on prend plaisir à lire ces nouvelles, c’est parce qu’elles nous disent quelque chose que, pour n’être pas littéral, on sent profondément juste concernant la condition humaine. Si la notion de condition humaine a un sens… « il n’y a personne ici. Il n’y a que ce corps, cette ombre, ces ténèbres ». Même si on ne suit pas Ligotti jusqu’au fond de son obscurité, il est bizarrement réjouissant de se rapprocher du Teatro Grottesco, de suivre les descriptions des absurdes labyrinthes de Drôleville et de la Tour Rouge, de s’effrayer de pantins à l’expression « intensément maléfique et perverse » qui surgissent obstinément jusqu’à ce qu’on comprenne qu’ils sont l’essence du monde, de grincer des dents à l’humour gris et rouge.
