Repousser la nuit

Péter Nádas est l’auteur d’une œuvre importante dont une bonne partie n’est pas encore traduite en français. Histoires parallèles (Plon, 2012 pour la traduction française) avait durablement marqué le lecteur français, non seulement par son format, mais aussi par l’acuité des analyses explorant chaque nuance de l’âme et du corps liés à l’Histoire européenne du XXe siècle. C’est avec Le livre des mémoires (trad. fr., Plon, 1998) que Péter Nádas s’est fait connaître, roman extraordinaire au succès retentissant qui a fait de lui un des écrivains majeurs de notre temps. Or, Almanach, paru aujourd’hui en français aux éditions Phébus, succède de peu au Livre des mémoires (paru en 1986 en Hongrie), dans un temps et un espace en suspension.


Péter Nádas, Almanach. Trad. du hongrois par Marc Martin. Phébus, 329 p., 22 €


Au moment de la parution du Livre des mémoires, l’auteur hongrois quitte Budapest pour s’installer dans un minuscule village, Gombosszeg, près du lac Balaton, peuplé de quelques dizaines d’habitants seulement. Péter Nádas se fait alors l’observateur de son environnement, au fil des saisons, dans un récit en dix parties qui couvre une année entière. Almanach, traduction littérale du titre hongrois Évkönyv, rappelle l’origine astronomique du terme mais aussi sa propension à développer une parole qui dépasse le cadre intime pour englober la question collective et politique. Les dix sections temporelles sont davantage des prétextes à divers développements que de véritables limites chronologiques. L’observation de ce qui l’entoure mais aussi la plongée dans des souvenirs intimes et historiques sont une manière pour l’écrivain de réfléchir au temps à venir, le sien propre comme celui de toute une société, ambition reconnue dès le début du récit « car dès qu’on demande où l’on est, on plonge dans le passé, se donnant ainsi matière à réfléchir au futur, au lieu de céder aveuglément aux diktats des besoins immédiats ».

Le style et l’analyse marchent de conserve chez Péter Nádas : chaque mot, chaque proposition approfondit une nuance qui avait d’abord échappé au lecteur. Almanach est assez insaisissable dans son contenu, alors même que sa forme a priori chronologique fait mine de lui donner un cadre. Réflexion sur l’existence humaine et sur ses différentes épaisseurs temporelles, celles des amours et des amitiés adolescentes, puissantes, celles des souvenirs d’enfance aussi, liés à l’Histoire de la Hongrie parfois. Chaque partie a pour titre une phrase ou deux de la section, ainsi mises en exergue et qui sonnent comme des maximes. Almanach est jaloux d’un secret qui ne peut jamais se révéler totalement, à l’image du baiser entre l’écrivain adolescent et une jeune femme, baiser bouches fermées, « sans jamais s’ouvrir au vide, à l’obscur gouffre secret où le désir invite à plonger dans l’infini ».

Mais le récit dans son entier est une invitation à plonger sans peur dans cet infini. C’est toute la subtilité de l’écriture de Péter Nádas d’osciller entre l’analyse intime de sentiments et d’événements quasi microscopiques et le désir d’en tirer non pas une leçon ou un enseignement, termes qui seraient inappropriés pour un auteur aussi dénué de didactisme, mais matière à réflexion sur sa propre existence. C’est dans ses ramifications mêlées d’observations, supports de la réflexion, et contre le « refuge de l’imaginaire » que l’auteur fait naître des récits à part entière. L’écriture se développe en des réseaux de phrases et d’idées denses, comme dans Le livre des mémoires ou plus tard dans Histoires parallèles, ces romans dans lesquels l’écrivain fait saillir grâce à la magie de sa syntaxe des rapprochements inouïs qui dévoilent au lecteur une réalité jusqu’alors inconnue, alors même qu’elle est là, sous ses yeux, depuis des années.

Péter Nádas, Almanach

Peter Nadas © Gaspar Stekovics

Outre les détails dont Péter Nádas tire des récits complets, Almanach explicite cette manière d’explorer des réseaux souterrains. Les pensées échappent aux liens habituels de la logique mais pourtant se succèdent par un enchaînement secret que l’écriture, dans son déroulement, peut réussir à mettre au jour, deux pensées étant liées entre elles par une troisième idée si distante que c’est cette distance même qui attire l’attention de l’écrivain, ce « je ne sais quoi de grave et de fondamental ». C’est cela qui est perceptible dans le récit de l’auteur, ce qui est grave et fondamental, qui semble oublié et qui ressurgit alors.

Le lien entre l’individu, qui écrit, et le cosmos devient tangible alors même qu’il est secret, lié à la terre et à des activités a priori secondaires : « Il n’est pas exagéré de dire qu’à ma mesure j’agis dans l’histoire de la terre, ou plutôt qu’elle et moi interagissons, et que l’élément dont je suis pétri n’est autre que celui auquel je m’arrache à chaque foulée. » La course à pied, dont il est question à plusieurs reprises dans Almanach, activité que pratique l’écrivain, est emblématique de cette capacité à donner à chaque mouvement du corps, à chaque sensation, une intensité poétique impressionnante. Ses yeux sont les mêmes que ceux d’une jeune femme admirée, qui voient au-delà du visible, tout en lui accordant toute son importance, capable de « discerner les causes premières et leurs effets, comme si son regard embrassait un champ visuel bien plus large que nature et ne distinguait pas comme nous les objets et les phénomènes du monde extérieur, mais leur surface soumise à l’usure du temps ». Des événements capitaux de l’histoire de la Hongrie surgissent en filigrane, et la façon qu’a Péter Nádas d’en rendre compte se situe bien au-delà du simple récit. Il manie l’art de la suggestion, embrasse immédiatement l’analyse dans ses différentes temporalités, recourant à l’histoire romaine quand il le juge nécessaire, comme s’il épousait cette réflexion d’un de ses voisins, « paysan sagace aux yeux rieurs » : « Mais sait-on jamais, au fond, comment les événements se trament ? Toute-puissante est la nuit. La lumière du petit matin projette une ombre bleu acier ; ce qu’elle fait depuis l’origine et fera jusqu’à la fin des temps. »

Alors que Péter Nádas commence cet Almanach dans le fantasme de sa mort imminente, après la publication du Livre des mémoires, on peut se demander si l’écriture elle-même ne repousse pas la fin, ou du moins la toute-puissance de la nuit, dans son extraordinaire capacité à faire s’éloigner les zones d’obscurité, sans jamais pourtant leur faire perdre leur part inaltérable de mystère.

Gabrielle Napoli

Tous les articles du numéro 79 d’En attendant Nadeau