Après le Mur

Durs Grünbein est considéré comme un poète majeur de l’Allemagne contemporaine, qui a reçu dès son troisième recueil, Plis et replis, en 1995, le prix Büchner, la plus haute distinction pour un écrivain de langue allemande. Cette anthologie établie par le poète lui-même donne la possibilité de découvrir une poésie puissante et ambitieuse, souvent allusive, dure dans sa vision et virtuose dans le maniement du langage, réaliste, voire nihiliste en apparence, mais qui tend vers une forme d’universalité par les références que lui offrent l’Antiquité, l’histoire des sciences, les sciences naturelles, selon une tradition lointainement goethéenne. Comme l’écrivent les traducteurs de ce qui se veut « presque un chant », Jean-Yves Masson et Fedora Wesseler, « c’est le mythe de la civilisation postmoderne que sa poésie s’attache à créer ».


Durs Grünbein, Presque un chant. Poèmes choisis par l’auteur. Trad. de l’allemand par Jean-Yves Masson et Fedora Wesseler. Gallimard, 231 p., 23 €


Le décor n’est pas gai. Né à Dresde en 1962, Durs Grünbein a passé ses années d’enfance et d’adolescence dans cette ville qui a longtemps porté les stigmates des bombardements de février 1945 : « Ce que j’aperçus en premier, écrit-il dans une « Note sur moi-même », ce furent des fragments de murs gris, des brèches entre les maisons, […] le sol éventré et fouillé » ; « Ma ville natale avait été détruite par la guerre », « cruellement rejetée un siècle en arrière par les bombes ». À quoi est venu s’ajouter l’échec silencieux de l’utopie socialiste de la RDA. Le paysage urbain qui en découle, c’est, pour le poète, une « zone grise » – son premier recueil, de 1988, s’intitule Zone grise le matin (Grauzone morgens) –, la zone floue que veut bien tolérer la bureaucratie, cette « institution invisible » qui détruit « chaque instant un peu joyeux ». « Il n’y a guère de quoi rire le matin », note le jeune poète pour qui les trams bondés et le béton gris sont les emblèmes de cette existence sans imaginaire, de ce matérialisme triste, et Durs Grünbein de relever l’ironie involontaire du régime qui, dans une insulte aux Muses, baptise « École des beaux-arts » « un palais gris béton » (« Vita brevis »).

Enfant, « il a reniflé les relents des décharges publiques, les miasmes / Des cantines et des abattoirs, et la puanteur des trams bondés » et cette « saison en enfer » qu’il dit avoir vécue lui impose, à lui aussi, un devoir de sincérité et de lucidité, le devoir d’« être absolument moderne ». Au regard de cette expérience, difficile d’accorder encore crédit à la poésie conventionnelle, un « fatras » mensonger et sans utilité. Son entrée en poésie se fait avec Rimbaud, synonyme pour lui d’une « déflagration » intime qui libère des énergies nouvelles : c’en est fini avec lui des formes classiques, traditionnelles, et il admet « la suavité qu’il y a dans la destruction des formes », même s’il pourra par la suite choisir de conserver la structure classique de l’élégie, de reprendre le cadre serré du sonnet ou de s’inspirer des haïkus de Maître Bashô.

Durs Grünbein, Presque un chant

Durs Grünbein © Tineke de Lange SV

« Presque un chant » : le titre de cette anthologie est aussi celui d’un poème d’une intense mélancolie de la part d’un poète qui s’avoue « écœuré » : « Tout commence à être / compliqué / quand le gris d’éléphant de ces murs de banlieue te tape sur le système / au point que tu / ne fais plus attention aux innombrables / moments positifs ». Reste à écrire de « patientes élégies », malgré tout, pour enregistrer « le retour régulier du bonheur », de « ce moment où l’on se sent une partie vivante de l’univers ».

Les circonstances ont fait de Durs Grünbein, à sa manière, un poète engagé, le poète de la chute du Mur (« Sept télégrammes ») et de la sobre période qui a succédé à cette péripétie historique. Un recueil intitulé Leçon crânienne de 1991 (Schädelbasislektion), reprenant le cadre immémorial de l’élégie, dit un « Adieu au quinternaire » : l’expérience de vivre en RDA, dans sa singularité, trouve ici sa formulation la plus concentrée. Le régime, ne pouvant malgré ses efforts appréhender en définitive ce qu’on appelle « âme », « conscience » ou « Moi » – mots démodés –, s’est acharné avec méthode à mobiliser au moins les corps, à l’usine, au service militaire, dans les stades. À les confisquer : c’était une proie facile, le corps aime à jouer le vassal (« Cours de gymnastique).

À l’inverse, la poésie, la vraie, celle qui sait « donner un éclat nouveau aux choses », demeure une affaire individuelle, et l’expression d’un individu « non conforme » qui a appris à être seul et n’est l’obligé de personne, qui n’est d’aucune Église politique ou religieuse. Elle se définit, pour Durs Grünbein, comme un « exercice d’introspection radicale », comme une entreprise individuelle qui sape les grands récits mensongers, les « généralisations », le « roman de l’Histoire ».

L’enfant de l’Elbe n’a pas été totalement privé d’expériences esthétiques, d’illuminations profanes, de moments de bonheur, par exemple lorsqu’il se promène, intrigué, dans les musées de Berlin (« Une enfance en diorama ») : « Les plus beaux papillons, grands comme la paume de la main, / Il les observait épinglés ». Les animaux sont très largement et fraternellement présents dans cette poésie, objets d’une compassion impuissante, qu’il s’agisse du chien de Pavlov – symbole de l’ancien régime – ou des petits animaux morts le long des routes, la taupe écrasée, le lapin « dans l’œil d’une buse », la merlette de la voie romaine. Ce sentiment de fraternité semble naître de poèmes comme « À un chimpanzé du zoo de Londres », ou de cette vision du pingouin maladroit de l’aquarium de New York : « quelle perfection dans son inaction […] quand il sortit sans faire la révérence ». « Nous sommes des animaux difficiles car plus rien ne tombe juste » (» Valse biologique »).

Durs Grünbein, Presque un chant

Dresde (septembre 1945) © Richard Petter

Mais peut-être sont-ce les références culturelles qui révèlent l’ambition philosophique de cette poésie qui sait évoquer les « jours de novembre » de l’histoire allemande (le meurtre de Rosa Luxemburg, la chute du Mur, le putsch de 1923) ou retrouve les accents de Juvénal pour parler de Hitler (« le grand couilles-molles »). Dans le tissu de références empruntées à l’histoire et à la culture occidentales, l’Antiquité est particulièrement présente, comme une sorte de repère, qu’il s’agisse des formes poétiques de la tradition (élégie, satire) ou des objets : elle est un « talisman » comme le tétradrachme d’argent d’un poème intitulé « Intérieur avec chouette ». Mais ce n’est pas l’Antiquité noble et classique des grands ancêtres, à la Schiller, mais une Antiquité des ruines et des latrines, des fragments, des artefacts obscurs et des monuments perdus comme le pont de Tibère à Rimini.

Peu à peu, au fil des recueils, la science et la technique sont confrontées à la poésie, par exemple dans le récent recueil Cyrano ou Le Retour de la Lune de 2014, qui se place sous l’invocation de Novalis : « Nous rêvons de voyages à travers l’univers : l’univers n’est-il pas en nous ? » Le poète semble dans ces tercets se donner pour tâche de combler l’abîme entre ces deux activités de l’esprit et de l’imagination, quand il rend hommage aux émules et aux ancêtres de Cyrano de Bergerac, aux pionniers de la science, mais ce sont des savants un peu rêveurs, des amateurs de spéculations (de science-fiction ?), et la science dont il est question ici relève plus du cabinet de curiosités baroque que du froid laboratoire de la science contemporaine. Ce dont rêve en fait Durs Grünbein, c’est d’une « épiphanie », celle qui consisterait à rencontrer des centaures : « De tous les animaux fabuleux / La plus grande énigme, c’est vous, hommes chevaux. » Mais ces « héros du vieux monde » ont disparu avec les forêts (« le Péloponnèse ombragé ») où ils vivaient et qui ont été abattues.

Et le poète s’inquiète dans « Mélèze et scies », à propos des frères Grimm et de leur Dictionnaire, de l’effondrement des contes et de l’appauvrissement de la langue, cette si riche langue allemande, « indestructible » sans doute, mais souvent « violée » et malmenée, dont il est à l’évidence amoureux et qui l’inspire : « la poésie vous garantit qu’il valait bien la peine d’apprendre votre langue maternelle ».

Jean Lacoste

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