Un pays vendu à la brocante

Médiéviste et historien de la Première Guerre mondiale, Nicolas Offenstadt ne fait pas seulement le grand écart entre les siècles, il peut aussi enjamber les frontières et délocaliser ses objets de recherche. Pour preuve, cet ouvrage de facture peu conventionnelle sur un pays disparu pour lequel il s’est pris d’une passion : la République démocratique allemande, jadis appelée l’autre Allemagne, engloutie par celle de Helmut Kohl il y a près de trente ans et pour laquelle il s’est mu en explorateur urbain (« urbexer »).


Nicolas Offenstadt, Le pays disparu. Sur les traces de la RDA. Stock, 432 p., 22,50 €


Rien ne prédestinait Nicolas Offenstadt à aller chiner dans les brocantes et greniers de la RDA pour en rechercher les traces, n’eût été l’invitation à enseigner à l’université de Francfort-sur-l’Oder, ville située à la frontière germano-polonaise et proche du fleuron de l’industrialisation socialiste que fut Eisenhüttenstadt (Stalinstadt de 1953 à… 1961) où l’on trempait l’acier. Et puis, cette phrase forte retenue d’un de ses maîtres selon laquelle l’expérience ratée des pays socialistes aurait constitué le plus beau cadeau fait au capitalisme. Pour autant, cette exploration des décombres laissés par la vague de désindustrialisation liée à la réunification de l’Allemagne, si elle témoigne bel et bien de la violence du processus, n’a pas pour objectif de susciter une quelconque nostalgie de l’ancien régime. Citant les travaux de Marina Chauliac, Nicolas Offenstadt prend soin de la distinguer d’emblée de la fameuse Ostalgie, soit « le regret de la RDA non pas telle qu’elle était, mais telle qu’elle aurait dû être ». (Curieusement il existe en France une école informelle de très bons chercheurs sur cette autre Allemagne qui, n’ayant alors pour elle que sa légendaire grisaille, avait soulevé fort peu d’intérêt avant sa chute [1].) Notre historien-arpenteur, comme d’autres sont écrivains-voyageurs, sortira résolument des sentiers battus, ne jetant pas un seul regard aux mises en mémoire officielles de la RDA, qu’il s’agisse du DDR Museum, en bordure de la Spree dans le centre de Berlin, qui ridiculise à bon compte le socialisme à l’allemande (ah ! le design vieillot des objets de consommation made in DDR !) ou de la prison de Hohenschönhausen, transformée en mémorial de la répression politique qui, elle, le criminalise en bloc.

Armé lui aussi d’un appareil-photo, Nicolas Offenstadt rappelle un instant la démarche de photographes comme Jean-Claude Mouton, ou encore Dominique Treilhou, que l’on put voir en 2009 lors de l’exposition « Berlin, l’effacement des traces » au Musée d’histoire contemporaine aux Invalides. Le premier avait suivi pendant deux décennies l’effacement progressif des traces du Mur, tandis que Dominique Treilhou avait photographié et filmé la tonitruante destruction radicale, méthodique et fort coûteuse du Palast der Republik, siège de l’ancienne Chambre du Peuple de RDA. On avait eu un aperçu du goût de Nicolas Offenstadt pour les reliques du pays disparu dans ses commentaires des photos de Pierre-Jérôme Adjedj exposées à l’Institut français de Berlin l’été dernier. Le présent livre était déjà en gestation et, cette fois, ce sont ses propres photos, « d’amateur » tient-il à préciser, qui illustrent ses propos.

Nicolas Offenstadt, Le pays disparu. Sur les traces de la RDA

Pendant plus d’un an, il a donc promené son œil expert et ses guêtres à travers la quasi-totalité du territoire de l’ex-RDA. Une performance, car il semble bien n’avoir rien laissé échapper, l’avoir sillonné de part en part et avoir même été rechercher des traces hors frontières, comme à Bochum ou Hambourg où il a réussi à dénicher d’improbables « Ostalgiques » parmi des communistes vintage qui n’avaient jamais connu l’Est. Tantôt « chasseur » à la manière dont Carlo Ginzburg avait présenté sa méthode dans Mythes, traces et emblèmes, tantôt fouineur – limite intrusif – et obstiné à la manière de l’inclassable Sophie Calle, Nicolas Offenstadt nous raconte – et le fait fort bien – l’histoire de la RDA à partir de bouts de rien du tout et d’infimes indices comme des pancartes à moitié effacées, des friches industrielles, des habitations délabrées et abandonnées, des pans de vie trouvés dans des dossiers personnels dispersés sur le sol, archives d’entreprises définitivement mises au rebut sur lesquelles il bute en s’infiltrant à ses risques et périls dans les bureaux désaffectés d’anciens hauts lieux de la RDA, ainsi le célèbre site industriel de Schwarze Pumpe.

Ces histoires de vie jetées à la poubelle, il va les faire parler au sens propre du terme, recherchant les noms dans l’annuaire du téléphone puis sonnant aux portes. Il les retrouve parfois dans leur Plattenbau d’origine, ces barres d’habitation en dalles de béton préfabriquées, emblématiques du paysage de l’ensemble du territoire de l’empire soviétique et dont certaines, heureux effet de la réunification cette fois, ont bénéficié depuis d’une rénovation « douce ». Il reste que c’est dans ces logements-là, lorsqu’ils n’ont pas été désertés puis détruits, qu’on trouve aujourd’hui le plus fort taux de chômage, ainsi que le plus fort sentiment de déclassement. Dans les länder de l’ex-RDA, où les élites de l’Ouest ont investi tous les postes de pouvoir, de l’économie à l’université, l’historien recueillera des récits de vie où l’anecdotique se mêle à l’évocation historique dans un savant montage qui fait défiler, à travers des trajectoire personnelles, toute l’histoire du Volk de la RDA : un peuple dont le père sévère a disparu, et avec lui la mère protectrice, belle métaphore du mode de domination du bien réel régime socialiste. Une leçon pour ceux qui pensent pouvoir faire de l’histoire contemporaine sans recourir au témoignage et à l’histoire orale.

Après un coup d’œil panoramique sur des non-lieux délaissés qui « échappent à un quelconque ordre urbain », c’est vers les brocantes et musées nés d’initiatives privées que va se tourner l’historien en recensant toutes les tentatives de redonner vie, d’une manière ou d’une autre, à la RDA. Ainsi, le musée « Olle DDR » (la bonne vieille RDA ?) situé dans la ville sinistrée d’Apolda exhibe-t-il un bric-à-brac « clairement ostalgique » et va jusqu’à proposer l’asile politique à ceux qui en auraient besoin. Une façon de rappeler « la solidarité socialiste », un des dogmes de la RDA qui accueillit deux mille Chiliens après l’assassinat d’Allende en 1974 (et même des Républicains espagnols, auxquels l’historienne Aurélie Denoyer a consacré un livre au beau titre L’exil comme patrie), qui, dans l’ensemble, n’ont pas gardé un mauvais souvenir de leur séjour en terre est-allemande. Traces de l’effacement, mais aussi traces de la résistance. Il y eut des batailles épiques pour conserver des noms de rues, des statues, comme la bataille autour de la tête de Thälmann, ce dirigeant du Parti communiste allemand (KPD), assassiné à Buchenwald, ou bien autour de la statue de Wilhelm Pieck, premier président de la RDA rapatrié de Moscou à peine le drapeau de l’Union soviétique flottait-il au sommet du Reichstag.

Nicolas Offenstadt, Le pays disparu. Sur les traces de la RDA

Destruction du Palast der Republik, à Berlin © Roland Moritz

On rappellera ici pour mémoire l’œuvre d’une autre historienne férue de traces du même passé, Régine Robin, avec notamment son dernier Roman d’Allemagne (2016). C’est, bien entendu, autour de l’héritage antifasciste qu’ont eu lieu les plus fameuses controverses. Il convenait certes de passer cet héritage sur lequel la RDA avait fondé sa légitimité au « tamis d’une critique radicale », mais au point de nier le combat antifasciste des communistes ? La manifestation de cette négation se trouve dans le musée du mémorial de Buchenwald où Stefan J. Zweig, l’enfant juif sauvé par les prisonniers politiques allemands, a disparu de l’exposition, enfant jeté avec l’eau du bain puisque la RDA avait fait de lui une icône et un symbole de l’humanité des prisonniers antifascistes et qu’il s’agissait désormais de les discréditer. Rien n’y fit pour sauver cet héritage dévoyé une première fois par la politique officielle de la RDA, une seconde fois par celle de l’Allemagne réunifiée. Nicolas Offenstadt recense bien ces résistances, mais quel poids pouvaient-elles avoir dès lors que la parole d’autorité, jadis monopole du Parti, est passée du côté des politiques et d’historiens de l’Ouest qui la proclament du haut de leurs chaires ?

C’est par un tour d’horizon impressionnant de l’activité artistique (littérature, théâtre, cinéma, etc.) que Nicolas Offenstadt achève son enquête : il a raison, c’est là que se trouvent des traces de la RDA qui, elles, ne s’effaceront pas aussi aisément que les traces physiques et façonneront la mémoire collective. Il évoque entre autres, Weissensee, une série télévisée – ce puissant mode de transmission et de représentation du passé – qui relate une saga familiale peu avant la chute du Mur, en rupture, dit-il, avec le grand récit ouest-allemand de la RDA. Vue sous l’angle de la ruine des idéaux, la RDA – ou plutôt son peuple – émeut.

Afin de ne pas se laisser prendre au piège de l’émotion, l’historien cite une uchronie parodique : « Rote Wende » (le tournant rouge), de Reinhold Andert, où l’auteur imagine ce qui se serait passé dans le cas où l’Ouest aurait été soumis à l’Est…  Il n’empêche, saturée d’histoires de la Stasi, dont les archives au demeurant recèlent davantage de traces de résistance que de collaboration (ce qu’il ne faut surtout pas dire), la vision de la RDA ici exposée constitue tout à la fois une manière originale de pratiquer l’histoire et une sorte d’anti-guide ou d’antidote au discours dominant outre-Rhin. Braconner en terre étrangère a bien souvent d’étonnants résultats. Ainsi ce jeu de piste à travers un pays disparu permet-il, aussi, de mieux comprendre ce qui se passe aujourd’hui à Dresde et à Chemnitz.


  1. Ceci est à mettre au crédit de cet observatoire de la mutation de l’Europe de l’Est créé à Berlin par le CNRS après l’effondrement du monde soviétique qu’est le Centre Marc Bloch, qui accueille doctorants et chercheurs confirmés.

Sonia Combe

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