Katherine Mansfield : « Hors concours »

Quelle joie, en cet automne 2026, de se replonger avec joie dans l’œuvre fourmillante de Katherine Mansfield (1888-1923). L’occasion de s’égarer dans l’intégralité de ses nouvelles dans la Pléiade et de se délecter d’une remarquable anthologie de ses poèmes intitulée L’oiseau du karaka.

Katherine Mansfield | Nouvelles et autres écrits. Édition de Véronique Béghain et Laurent Bury. Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1 552 p., 72 €
Katherine Mansfield | L’oiseau du karaka. Poèmes traduits et présentés par Florence Pazzottu. Lanskine, 120 p., 15 €

Dans un compliment possiblement à double tranchant, John Middleton Murry écrivit de Katherine Mansfield, dont il fut l’époux et le bien nommé exécuteur testamentaire, qu’elle était résolument « hors concours [1] ». Sans rivale, donc, au vu de ses qualités exceptionnelles, mais également inapte à véritablement concourir avec ses contemporaines (Virginia Woolf) et contemporains (D. H. Lawrence), en raison, imagine-t-on, de son statut particulier de nouvelliste « du bout du monde », comme on appelait à l’époque l’écrivaine néo-zélandaise.

De fait, Mansfield aura longtemps été perçue comme une exilée, une étrangère, une outsider « condamnée aux seuils et entre-deux », ainsi que l’écrivent excellemment les deux maîtres d’œuvre du volume de la Pléiade. Mais plutôt que de faire fond sur la part allogène (ou perçue comme telle) de sa création, Véronique Béghain et Laurent Bury ont préféré, non sans raison, éclairer le positionnement moderniste de la nouvelliste, appelée, sinon à subvertir, du moins à faire bouger de l’intérieur les lignes du modernisme britannique, dont Mansfield fut une personnalité à la fois centrale et marginale. Centrale, parce que Virginia Woolf, pour ne citer qu’elle, jalousait son talent autant qu’elle le craignait, marginale parce qu’on se plut, par pur snobisme intellectuel et social, à la reléguer aux confins de la culture londonienne. Ne fut-elle pas régulièrement traitée de « civette qui s’est mise à faire le trottoir » (Woolf), ou bien de « putois démoniaque » (Hastings) ?

La nouvelle, selon Alain Nadaud, « c’est la guérilla [2] ». « C’est par des coups de main, dont l’audace parfois même effraie, qu’elle vise droit au but, changeant perpétuellement ses angles d’attaque pour traquer et saisir au gîte ce qui, hors de l’espace de l’écriture, et bien que toujours sur le qui-vive, n’aspire qu’à se dérober. » On ne saurait mieux dire. Chez Katherine Mansfield, née Kathleen Beauchamp, décédée à trente-quatre ans des suites de la tuberculose, la nouvelle, ce fut aussi, et peut-être même surtout, « le souffle coupé ». Dans un ouvrage intitulé Le souffle coupé. Respirer et écrire (Gallimard, 1984), le clinicien François-Bernard Michel se penchait sur le cas de ces écrivains souffrant d’asthme ou de tuberculose. Chez eux (Proust, Kafka, Barthes…), la maladie et ses symptômes renvoie, intimement, à une difficulté à rendre l’ineffable. Avec Mansfield, il s’agissait moins d’une incapacité chronique à tenir le fil du récit sur la longueur que d’une habitude, vite contractée, consistant à calquer son écriture sur la durée d’un spasme, d’une quinte de toux, d’un appel d’air manqué. Au creux de cette étroitesse constitutive, l’écrivaine à la coupe au carré très courte et très sombre et à la poitrine « creuse » se sera lovée comme un jeune félin, ne dormant que d’un œil, concentrant ses forces – elle n’en manquait pas – sur l’art et la manière de sauter sur sa proie.

Katherine Mansfield dans le jardin de la villa Isola Bella, (Menton, France, 1920) © CC0/National Library of New Zealand

Aussi, à côté des nouvelles amplement déployées qui ont toujours eu les faveurs du public, notamment anglophone (« Le prélude », « La baie »), sans doute parce qu’on les devine « grosses » de développements virtuels (mais toujours avortés), on trouve des récits courts, aux antipodes de l’embryon, car plus proches de l’effet perçant induit par un « clou ». Ainsi « Le canari », nouvelle ultime, où figure en bonne place une pointe encore fichée dans le mur, à laquelle fut accrochée une cage, aujourd’hui vide. Laquelle trace résiduelle d’un chant amuï point, douloureusement, renvoyant à la souffrance de la maîtresse endeuillée. Une troisième veine, enfin, voit la nouvelliste s’épanouir et prospérer, façon de parler, dans l’irrésolution. « La bêtise consiste à vouloir conclure », disait Flaubert. Mansfield s’interrompt sans conclure, sur de l’indécidable ou du suspens. Du reste, c’est à ce « je-ne-sais-quoi », ce « presque-rien », si chers à Vladimir Jankélévitch et sans cesse repris, qu’on la reconnaît entre mille : « quelque chose de léger et de triste – non, triste n’était pas vraiment le mot » (« Miss Brill ») ; « ce qu’était la vie, elle ne pouvait l’expliquer » (« La garden-party »), etc.

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La frustration guette – Mansfield souffrait manifestement de devoir se cantonner à la nouvelle – mais le plaisir éprouvé par le lecteur reste intact, décuplé par le bonheur que procurent deux vrais « pros » de la traduction, Béghain et Bury, auxquels il convient d’ajouter Françoise Pellan, sollicitée pour son expertise woolfienne. À ce titre, la nouvelle cocassement nommée « Un cornichon à l’aneth » frôle la perfection : entrée in medias res, tranchant des formulations, clarté de la situation, chute abrupte cisaillant en plein vol la rhétorique oiseuse de l’amant éconduit une seconde fois, sans oublier, cerise sur le gâteau, la saveur acidulée du « cornichon », préparé à la russe, comme il se devait de la part de l’immense adepte de Tchekhov que fut Mansfield. Délectable mise en bouche, façon zakouski, qui se répète, en se renouvelant, plus de deux cents fois (deux cent vingt-six, si on a bien compté) dans ce très riche volume de la Pléiade. Le choix y est fait, dans une perspective de critique qu’on devine génétique, de présenter l’ensemble des écrits fictionnels, textes inachevés, esquisses et premiers états compris. Ici, c’est bien le « processus créatif » dans son ensemble, preuve de singularité de l’approche à la française, qui retient l’attention.

Scrupuleuse d’honnêteté, l’Introduction donne aussi la parole aux censeurs impénitents et souvent féroces. George Orwell, en particulier, éreinta son style plat, ses intrigues sans intérêt, sa sensiblerie, restée victorienne à ses yeux. Depuis la fin des années 1970, les plus grandes, Angela Carter, Joyce Carol Oates, ont toutefois remis les pendules à l’heure. Et puis on est enfin sorti du biais imprimé par les choix éditoriaux, tout à fait contre-productifs, imposés par Murry.

Autre changement bienvenu : on (re)découvre que la nouvelle, chez Mansfield, s’exerça « parallèlement à sa pratique assidue de la poésie » (Bury, Béghain). Ce qu’illustre avec éclat la parution du recueil L’oiseau du karaka, dans une traduction (laissant parfois à désirer) de Florence Pazzottu. Les souvenirs d’une enfance passée en Nouvelle-Zélande y occupent une place de choix :                 

                                   c’est perdu,

            Ça a disparu… Mémoire

            Se lamente dans ma maison lointaine.

(« Chant de mer »)

Témoins de la culture maori, dont Mansfield resta très proche, la faune et la flore, ainsi que les éléments naturels, vibrent, sous sa plume, d’une intensité sans pareille. Rappelant en cela une certaine Emily Dickinson, Mansfield apostrophe la Mort, joue, ou feint de jouer, avec « Dieu le Père », tantôt perçu comme « minuscule », tantôt redouté parce que Majuscule. Assise sur une tête d’épingle « plus petite que la plus petite mouche » (« La tempête »), elle dépeint des drames cosmiques (« Un coucher de soleil ») ou débusque de délicats rires d’enfant. Et de non moins rimbaldiens élans : « Cours ! Cours ! Vers le Soleil ! / Soyons des enfants à nouveau. » (« Ailes protectrices ») Le mode (faussement) mineur, de la femme-enfant ou de la femme-fleur, qu’elle cultive assidûment, lui tient lieu de bréviaire, en un flirt poussé trop loin, à l’occasion, avec le gnangnan. On croit pouvoir dire que ses poèmes, souvent énigmatiques (« Que s’est-il passé ? Quoi, dans ce tout petit moment, / S’est envolé ? » (« Lueur du feu »), bruissent de ce que Nathalie Sarraute appelait en son temps des « tropismes » – en clair, des mouvements intérieurs, spontanés et presque invisibles qui agitent la conscience et se produisent en réaction à un stimulus extérieur :

            Dehors, dans l’obscurité venteuse, dansante,

            Quelqu’un secrètement met de l’ordre,

            Quelqu’un tout doucement avance, avance.

                                   (« Dehors, dans le jardin »)

Ces vers, le plus souvent très simples, portés par une forme de sous-conversation, Florence Pazzottu les traduit « à la vitre », se voulant littérale dans sa traque de ce qui, chez Mansfield, épouse au plus près le littoral. Une traduction moins ponctuellement erronée aurait toutefois mieux servi ce louable dessein. Les « clochettes bleues » sont, en réalité, des jacinthes ; des « fleurs roses », des œillets (pinks) ; twain désigne, en contexte, une mélodie, et non pas l’absurde « souche » censément reprise en écho (!) ; quant à l’enfant impudente « Qui veut s’asseoir dessus » (?), elle mérite pour de vrai qu’on lui flanque une bonne fessée. Demeure l’essentiel : une enfance mythique passée « sous la mer » des Antipodes, que la poésie aura travaillé, depuis l’Angleterre et la France (où Mansfield trouva la mort), à rapatrier.


[1] Rapporté, « en français dans le texte », par Virginia Woolf, Un esprit terriblement sensible, trad. de l’anglais et préfacé par Fanny Quément, Rivages poche, 2026.

[2] Alain Nadaud, Voyage au pays des bords du gouffre et autres nouvelles, Denoël, 1986.