Récit d’enquête et réflexion sur l’impunité des criminels d’État, 38, rue de Londres de Philippe Sands manie l’art du thriller pour narrer les rebondissements juridiques qui ont suivi l’arrestation d’Augusto Pinochet à Londres en 1998. Il élucide en parallèle les liens que l’ancien dictateur et la police secrète chilienne entretenaient avec le « nazi de Patagonie » Walther Rauff.
Cela se passe à Londres en 1998, à la toute fin du siècle dernier. Il est onze heures du soir, le 16 octobre. Le général chilien Augusto Pinochet est arrêté par des policiers de Scotland Yard dans la clinique où il se remet d’une légère opération. Le jour même, le juge espagnol Baltasar Garzón avait rédigé et fait parvenir à Londres une ordonnance d’arrestation en vue de l’extradition en Espagne de l’ancien dictateur pour les crimes de torture, de terrorisme et de génocide.
Le procès de Nuremberg est alors déjà loin, pour lequel le juriste international britannique Hersch Lauterpacht avait développé le concept de crime contre l’humanité tandis que son confrère américain Raphaël Lemkin forgeait celui de génocide. Mais la longue lutte du droit international allait connaître à Londres une nouvelle bataille historique assortie de moult rebondissements. Pour la première fois, en effet, l’inculpé était un ancien chef d’État arrêté dans un pays tiers à la demande d’un juge d’un pays étranger. Nombre de questions juridiques se posaient dès lors au regard du droit international dans son rapport à celui de chacun des trois pays intéressés : Chili, Grande-Bretagne et Espagne. Dans le cas de ces deux derniers, différaient, par exemple, les régimes d’intégration au droit national de la Convention européenne d’extradition de 1957. L’immunité dont jouissait l’accusé en sa qualité d’ancien chef d’État et de sénateur à vie serait-elle jugée valide ? Car s’il « était [dans ces années 1990] largement admis qu’un ancien chef d’État, accusé d’un crime international, ne pouvait pas faire valoir son immunité devant une cour internationale. Au regard des tribunaux nationaux, l’appréciation de ce point était différente ». Quel était, selon les législations nationales, le délai de prescription des crimes qui lui étaient imputés ? Quels chefs d’accusation, jugés internationaux, pouvaient-ils être portés contre lui ?
Lui-même avocat international de grand renom et professeur de droit à l’University College de Londres, Philippe Sands confirme avec éclat son talent d’écrivain dans son dernier ouvrage de non-fiction. Tout comme Retour à Lemberg (2017) et La filière (2020), 38, rue de Londres. De l’impunité, Pinochet et le nazi de Patagonie tient du récit d’enquête, de la chronique et de l’essai. C’est en paladin du droit international, en authentique citoyen du monde, en narrateur hors pair qu’il parvient à tenir ses lectrices et ses lecteurs en haleine au long de ce « thriller juridique » qui entrecroise brillamment les histoires d’Augusto Pinochet et de Walther Rauff, le « nazi de Patagonie » du titre, tous deux morts impunis.

Philippe Sands aime à rappeler que « tout est lié ». Nul hasard si le criminel nazi Rauff, réfugié en Équateur puis au Chili après la Seconde Guerre mondiale, a échappé en 1962 à son extradition, qu’avait demandée l’Allemagne fédérale. Accusé de complicité de meurtre – haut gradé des renseignements de la SS, il avait conçu des camions d’extermination à gaz dont il suivit les opérations en Europe orientale –, il le fut ensuite de génocide. La Cour suprême du Chili rejeta la demande d’extradition de l’Allemagne fédérale au motif que, selon la loi chilienne, le délai de prescription de quinze ans ne permettait pas de juger des actes commis en 1942. L’ambassadeur de la RFA au Chili, un ancien membre du parti nazi, avait, de sa propre initiative, pris conseil auprès du professeur de droit chilien Miguel Schweitzer Speisky. Ce dernier deviendra ministre de la Justice de Pinochet ; son fils, Miguel Schweitzer Walters, devait plus tard assurer le conseil juridique de l’ancien dictateur face à la justice britannique. Lors des successifs jugements autour de l’extradition de Pinochet à la Cour d’appel des Lords, il sera l’aimable et parfumé voisin de siège de Philippe Sands, lequel défendait la partie adverse. Le monde est petit, s’amuse à constater l’auteur, qui a le bon goût de ne jamais se départir d’un humour tout britannique.
Le monde est petit, en effet, et les complicités entre l’ancien nazi et les militaires chiliens avaient opéré au mieux. Si Walther Rauff s’était établi au Chili, c’était sur les conseils d’un certain Augusto Pinochet, alors major, avec lequel il s’était lié d’amitié en Équateur dans les années 1950. Après le coup d’État de la junte militaire chilienne le 11 septembre 1973, qui fit bientôt place au gouvernement du seul général Pinochet, Rauff put confier par courrier à son neveu qu’il était « protégé comme un monument culturel ».
Le monde est petit. Terriblement. Les liens familiaux que se découvre Philippe Sands avec des victimes de Rauff et de Pinochet le confirment, qui renforcent encore, s’il se peut, son engagement personnel dans la double enquête qu’il mène sur les circonstances de l’impunité de ces deux criminels notoires. Le diplomate hispano-chilien Carmelo Soria, l’une des victimes de la DINA, la police secrète du régime militaire chilien, dont la binationalité justifiait, parmi d’autres cas, la poursuite engagée contre Pinochet par la justice espagnole, s’avère être un lointain cousin par alliance de l’auteur. La cousine de sa mère, Herta Gruber, disparue au ghetto de Litzmannstatd en 1942, durant la période où opéraient dans la région les fameux camions à gaz conçus par Rauff, fait probablement partie des 97 000 personnes exterminées dans ces véhicules.
Le coup de théâtre que fut le retour au Chili d’Augusto Pinochet pour raisons de santé alors qu’à Londres était enfin gagnée la bataille juridique pour son extradition en Espagne est interrogé jusque dans ses ressorts les plus secrets. Objet d’insistantes rumeurs mais aussi de témoignages, la collaboration technique et intellectuelle de Walther Rauff avec la DINA motive la deuxième et très tenace enquête de 38, rue de Londres. Le nazi de Patagonie aurait aidé la police secrète de la junte à systématiser ses pratiques de torture, d’exécutions clandestines des opposants et d’élimination de leurs corps. Philippe Sands esquisse, entre autres pistes, un parallèle entre le maniement des camions à gaz dans l’Allemagne du Troisième Reich et l’utilisation avérée d’une flotte de camions frigorifiques pour transporter séquestrés et cadavres dans le Chili de la dictature. Car c’est une pêcherie-conserverie réquisitionnée par la DINA qui disposait de ces véhicules sur la côte, non loin de Santiago, et Rauff dirigeait alors, en administrateur exemplaire aux yeux de ses patrons, une semblable entreprise à Punta Arenas en Patagonie. Des années auparavant, lors de l’échec de son extradition, Neruda avait ironisé sur l’expertise de Rauff en matière de camions.
La double enquête de Philippe Sands fonde son ampleur, sa rigueur et sa précision sur une abondance de sources écrites et orales de nature fort diverse, depuis des documents consultés dans des archives publiques et privées jusqu’à des entretiens avec témoins et acteurs des faits en passant par la lecture de témoignages mais aussi d’œuvres littéraires. C’est en confabulateur qu’il salue le caractère visionnaire du roman Nocturne du Chili de Bolaño, la sensibilité aux aspects inquiétants de la réalité patagonienne que déploie Bruce Chatwin dans En Patagonie, l’ingéniosité satirique et poétique du Museo de la bruma du Chilien Galo Ghigliotto, qui prête une salle consacrée à Rauff à un musée imaginaire de Punta Arenas. Mais il arpente aussi les lieux des crimes, se rendant à Punta Arenas, Porvenir et l’île Dawson sur le détroit de Magellan, à San Antonio sur la côte Pacifique, dans l’effroyable Colonia Dignidad fondée par des Allemands non loin de Concepción, dans les lieux clandestins de détention et de torture de Santiago, dont le 38, rue de Londres. Enfin, ayant joui du statut d’observateur direct lors des jugements londoniens du cas Pinochet, il en restitue le suspense en conteur consommé ; en souligne la valeur historique en expert du droit international ; en exploite le caractère théâtral, avec le talent d’un metteur en scène goûtant l’ironie légère.
Malgré la profusion et la précision des détails, l’ensemble du récit se distingue par une tenue digne de l’art du roman – de non-fiction. Si 38, rue de Londres s’achève sur l’impunité de Pinochet, son épilogue doux-amer affirme qu’une bataille du droit international a été gagnée lors de cet épisode de l’arrestation, la détention, les jugements londoniens autour de l’extradition de l’ancien dictateur. Cité, Roberto Bolaño déclarait lors d’un entretien en 1998 : « Ce fut comme un tremblement de terre à tous les niveaux. Je crois que les choses ne redeviendront plus jamais comme elles étaient auparavant. » Osons l’espérer, car la portée, la pratique et la mise en application du droit international se révèlent, ces temps-ci, plus que jamais indispensables. En attendant, lisons Philipe Sands avec la juste passion qu’éveille son 38, rue de Londres.
Cet article a été publié sur le site de notre partenaire Mediapart.
