Un écrivain mondial

Nous avions été impressionnée par le recueil La nostalgie (P.O.L, 2017), texte de jeunesse de Mircea Cărtărescu qui témoignait déjà d’un rapport à l’écriture et au réel d’une grande richesse. Solénoïde, traduit par Laure Hinckel, est un défi, pour le lecteur comme pour l’écrivain lui-même, et confirme le formidable talent de l’écrivain roumain.


Mircea Cărtărescu, Solénoïde. Trad. du roumain par Laure Hinckel. Noir sur Blanc, 800 p., 27 €


Le défi est d’abord de se laisser absorber par l’immensité de Solénoïde. Il ne s’agit pas du nombre de pages, ou du sujet en tant que tel. Certes, l’œuvre de Mircea Cărtărescu est imposante, mais on ne se laissera pas décourager par quelques centaines de pages. Quant au sujet, le roman se présente comme le journal d’un professeur de roumain, enseignant dans une « école de la périphérie », dans la Roumanie communiste, professeur plutôt asocial qui aurait pu devenir écrivain. Rien là non plus qui pourrait nous effrayer. Les premières pages sont assez prosaïques, le narrateur relatant ses déboires réguliers avec les poux qu’il ne manque pas d’attraper au contact de ses élèves. Mais, très rapidement, au bout de quelques pages à peine, le lecteur bascule. Peut-être au moment de ce long bain au cours duquel le narrateur se tripote le nombril pour en extirper des choses étranges, petits paquets de ficelle utilisés vingt-sept ans auparavant pour « ligaturer un ombilic dans une crasseuse maternité ouvrière », recrachés régulièrement par ce drôle de corps, ou, un peu plus tard, lorsqu’en sortant de son bain le même narrateur se livre à une observation soigneuse des poux recueillis dans un lavabo, ces parasites faits de la même matière que lui, qui voient la même réalité, ou encore, juste après, lorsqu’il se couche avec, entre autres trésors, une boîte de tic-tac contenant ses dents de lait et une boîte d’allumettes remplie des vieux bouts de ficelle ombilicale. Il sera donc question de se gratter le nombril ou de jouer avec ses dents d’enfant avant de s’endormir.

Mircea Cărtărescu, Solénoïde

Mircea Cărtărescu © Silviu Guiman

L’écriture est rapidement présentée comme une des raisons de vivre de ce professeur, qui ressemble à s’y méprendre à ce que l’on appelle communément (et bien à tort, d’après Cărtărescu) un écrivain raté. En effet, l’auteur voit dans celui qui vit comme de la vermine l’apothéose de la création. Loin de la reconnaissance de ses pairs (il a été totalement banni de la vie littéraire bucarestoise dans une scène qui n’est pas sans rappeler ce que Cărtărescu a lui-même vécu pour ses premiers textes, rassemblés dans La nostalgie), le narrateur se consacre d’autant mieux à l’écriture. Il s’agit d’une activité totale visant les vérités universelles auxquelles il n’aurait pu même prétendre en étant un écrivain reconnu. En cela, il incarne un idéal artistique et éthique, loin de toute fabrication narrative. Il est primordial à ses yeux de « chercher dans la réalité, dans la réalité de la lucidité, du rêve, du souvenir, de l’hallucination, et dans toute autre réalité. Bien qu’elle soit source de peur et d’horreur, [sa] quête [le] satisfait pleinement, comme les arts méprisés et non homologués du dressage de puces ou de la prestidigitation ». Les portraits que l’écrivain fait de ceux qu’il rencontre ou avec qui il travaille sont frappants, parfois assez drôles ou tout au moins cocasses, et de cette galerie étrange se détachent des femmes, ambivalentes et mystérieuses, mais fondamentales, dominées par la fantastique Irina, celle qui est de toutes les expériences, y compris les plus incroyables.

Le défi pour le lecteur de ce roman incandescent réside aussi dans une initiation quasiment métaphysique à laquelle il faut consentir. La capacité prodigieuse de Mircea Cărtărescu à inventer des mondes multiples est une invitation à voyager sans plus regarder derrière soi, en acceptant de laisser de côté ses certitudes et ses repères. L’univers est pluriel pour l’écrivain roumain tout comme pour le narrateur du roman, et, là où nous pourrions rendre hommage à son imagination folle, il répondrait qu’il ne s’agit ici que de la réalité, de la somme des réalités, de ces univers infinis qui constituent la réalité, de ces souvenirs auxquels il est nécessaire de donner la couleur des rêves, y compris des rêves de l’enfance. La maison dans laquelle le narrateur vit une fois adulte (achetée pour le prix d’une Dacia), et dont il n’a jamais pu savoir combien de chambres, d’escaliers, de vestibules et de couloirs elle comportait, demeure qu’il traverse comme il traverse les différentes réalités, est construite sur un solénoïde, ce qui ajoute encore à l’étrangeté de son existence et de ses expériences. L’écrivain imagine en effet que se trouvent, dans le sous-sol de Bucarest, des solénoïdes, capables d’entraîner à la surface des mouvements de lévitation. De là à imaginer Bucarest quasiment en ruines, mais flottant au-dessus de la Roumanie, il n’y a qu’un pas que Cărtărescu nous engage à franchir.

Mircea Cărtărescu, Solénoïde

Bucarest (2005) © Jean-Luc Bertini

Le fantastique est omniprésent dans un récit qui relève aussi par mille détails du réalisme le plus cru, y compris dans le rapport au monde qui entoure immédiatement le narrateur, et ce au risque parfois d’égarer le lecteur par la méticulosité de certaines descriptions. L’intérêt de l’écrivain pour les sciences et les techniques, mais plus généralement pour la matière, est manifeste. De cette matière, y compris du corps, le sien propre et ceux qui l’entourent, l’auteur tire une prose extrêmement inquiétante, dans laquelle la mort est omniprésente, qu’on peut sentir dans ses os tant on la désire, ou contre laquelle on peut manifester, pancartes à l’appui.

L’étrangeté des réalités décrites par le narrateur reflète son intérêt marqué pour ces « anomalies » dont il veut dresser un « compte-rendu ». Le boulevard Stefan cel Mare, centre névralgique du roman mais aussi de l’existence de l’écrivain, est le berceau d’une enfance et d’une adolescence vécues dans une solitude et une introversion absolues. Les déambulations dans une ville d’où émane une mélancolie intense entraînent le lecteur dans une Bucarest fantomatique où se mêlent poétique des ruines, critique sévère du régime communiste et goût pour l’exploration d’une ville imaginaire. L’espace qui pourrait donner au roman sa structure lui prête au contraire des contours étranges, étrangeté encore accentuée par le rapport au temps que le narrateur creuse alors qu’il fait mine de le dérouler. Exploration des limites du monde, de ce monde que Cărtărescu, à l’image du narrateur de son roman, essaie d’épuiser, les rêves et visions contribuent également à la démesure du roman.

Mircea Cărtărescu, Solénoïde

Le narrateur consacre son existence à l’écriture, mais il est aussi un immense lecteur et il entrevoit dans chaque livre une fente qui ouvre sur un crâne unique : « J’ouvrais chaque livre comme un chirurgien aurait trépané un crâne, avec l’étonnement du médecin qui, au lieu de trouver toujours les mêmes circonvolutions et la même substance gris-beige irriguée par l’arborescence des vaisseaux sanguins, aurait découvert autre chose dans chaque dure-mère ouverte : un enfant recroquevillé, prêt à naître, une araignée énorme, une ville aux premières heures du matin, un gros et tendre pamplemousse, une tête de poupée aux yeux tournés vers l’intérieur. » C’est de la plongée par la fente de ce crâne que nous devrons nous remettre, sans nous laisser totalement gagner par une inquiétante mélancolie. L’écriture de Cărtărescu est vision, qui « calcine » parfois le cerveau du lecteur.

Il s’agit dans Solénoïde de donner à ce qui est écrit une autre dimension, de faire du livre un « paysage » plutôt qu’une « carte » pour accéder à la « page cubique où la réalité serait sculptée ». On pourrait mentionner les auteurs auxquels il est difficile de ne pas penser en lisant Solénoïde, de Borges à Kafka en passant par Calvino et Dostoïevski, mais l’œuvre de Cărtărescu est absolument unique. L’écrivain appartient bien à la littérature mondiale, il suffit de lire ce fantastique roman pour en être définitivement convaincu.