À l’écoute : Être là

Plonger dans les recueils d’Hélène Sanguinetti, Marc Delouze, Mary Oliver ou découvrir le blog des Découvreurs de Georges Guillain, revient à entendre autant de façons de mettre la poésie au cœur du présent, que ce soit par l’atmosphère des contes, la lucidité face à la noirceur, l’émerveillement devant la nature ou l’humanisme.

Hélène Sanguinetti | Do not cross / Ne pas franchir. Lurlure, 120 p., 17 €

Comme le laisse entendre le titre, Do not cross / Ne pas franchir, on n’entre pas si facilement dans le livre d’Hélène Sanguinetti. Il y a à la fois le désir de tenir à distance et d’inviter à entrer, à passer outre à l’interdiction. Du coup, le lecteur a le sentiment grisant d’être en effraction. Cette poétesse a des secrets à défendre ou du moins qu’elle ne peut délivrer qu’à mots couverts et par allusion. La dédicace porte, entre autres, les noms des artistes Kiki Smith et Germaine Richier. Leurs œuvres n’orientent pas pour autant le poème vers une lecture artistique, du moins pas seulement, mais se révèlent être une source féconde d’inspiration animalière qui imbibe l’ensemble, surtout sur le plan de la sensualité : « Devenir un peu loup en t’embrassant, / amour inspire des métamorphoses ».

L’atmosphère est celle des contes, tels Le Petit Chaperon rouge et Le Petit Poucet dont les petits cailloux trouvent un écho dans les multiples points, de suspension et autres, parsemant le livre comme des repères sur un chemin du retour – vers où ? – encore incertain et fragile. Les allusions à l’enfance, à certains jeux plus ou moins interdits, les souvenirs amoureux, les morceaux de vie, le réel, s’inscrivent dans un légendaire intime qui, à la façon de certains rêves, échappe à toute tentative d’interprétation : seul le poème sait où il va. « Ne pas franchir », cette interdiction, Hélène Sanguinetti se l’applique à elle-même. Il y a, dans la forêt de l’être, ce lieu enfoui au plus profond où elle ne pénètre pas : « On va pousser le livre jusqu’au bord de la forêt, pas / y entrer, laisser passer les êtres fabriqués par / maladie / d’enfance… »

Ce poème, à plusieurs voix intérieures, est une sorte de théâtre mental, qui met en scène des personnages énigmatiques inspirés par les sculptures de Kiki Smith et Germaine Richier, « avalées, digérées et transformées ». L’impression domine que ce poème, incantatoire, doit être lu à voix haute, « piquetée grignotée ». Et, comme l’écrit Hélène Sanguinetti : « il s’agit d’histoire humaine, en raccourci, vue à travers / œil de judas sur le palier du 47, ou derrière la vitre du train ». Alain Roussel

Marc Delouze | Tout va bien et le roman noir d’une guerre commencée. Les Lieux-Dits, 124 p., 15 €

Voilà un livre qui prend à bras-le-corps la matière sombre de notre époque. Depuis maintenant plusieurs années, nous lisons régulièrement sur les réseaux sociaux des poèmes de Marc Delouze qui réagissent à la noirceur du monde, avec la tenue face au désespoir que permet la forme poétique. Ce nouveau livre fait leur place à ces chroniques poétiques (Ukraine, Gaza, l’Amérique d’aujourd’hui, les violences faites aux femmes…) entrelacées à des poèmes pour saluer le départ d’amis ou d’auteurs qui comptent, de Bernard Noël au cinéaste hongrois Béla Tarr. Et ponctuées par les brefs chapitres d’un roman noir où apparaît un idiot du village moderne et inquiétant, surnommé le Spam qui témoigne de la guerre qui a commencé.

Le tout se lit d’une traite, comme un récit, mais au fil des pages le lecteur rencontre de nombreux bonheurs d’écriture qui prouvent que la poésie n’est pas morte et qu’elle nous sauve de l’indifférence. « Leurs ailes interdisent aux oiseaux de se pendre » ; « 11 septembre 2001, le lait du monde a tourné » ; « On n’est jamais seul dans sa solitude » …

On connaissait la poésie de Marc Delouze qui était apparu dans les années 1970 avec Souvenirs de la maison des mots, préfacé par Aragon, puis qui s’était révélé un remarquable traducteur (L’Incitation au Nixonicide, de Pablo Neruda aux EFR, ou les poètes hongrois). Puis il est resté longtemps sans publier. Pas pour autant inactif car il est le créateur et l’animateur depuis des années des Parvis poétiques. Et il était revenu à la publication avec un livre au titre fort : T’es beaucoup à te croire tout seul (La passe du vent, 2000).

Avec ce nouveau livre, Marc Delouze se confirme comme un poète de la lucidité. Sans fatalisme et sans prendre les gens de haut. Comme nous le souffle l’idiot du village : même quand ils votent comme des cons, il ne faut pas prendre les gens pour des cons. Francis Combes

Chronique À l'écoute
Qu’est-ce qu’un poème ? © Louis Tartarin
Mary Oliver | Amérique primitive. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Cécile A. Holdban et Thierry Gillybœuf. Poesis, 128 p., 12 €

Qui connaît en France Mary Oliver (1935-2019) ? Si son œuvre a été récompensée de plusieurs prix aux États-Unis, dont le prix Pulitzer en 1984 pour American Primitive, il aura fallu attendre 2026 pour que ce livre soit enfin traduit en français, par Cécile A. Holdban et Thierry Gillybœuf qui signent par ailleurs l’éclairante préface. On a pu comparer cette poétesse à Thoreau, la même attirance pour la vie sauvage, mais l’un, dans Walden ou la vie dans les bois, mène à la fois une réflexion sur la société de son temps et sur sa pratique d’un retour à la nature, alors que Mary Oliver adopte une attitude plus contemplative lors de ses promenades en forêt, prenant garde à ne pas déranger l’ordre des choses. Il y a, chez elle, l’étonnement d’être là, « dans des moments chargés de lumière », à observer minutieusement la vie dans son « inventivité infinie », champignons, taupes, lynx, rivières, au rythme des saisons. Chaque jour, la nature nous donne « une leçon de création », pour peu que nous soyons attentifs, que nous apprenions à regarder le monde comme si c’était la première fois.

Cette « mariée à l’émerveillement » sait que la terre est « profondément aimante ». La lisant, on passe « d’une vision lumineuse à une autre » par la magie d’un langage simple et juste, apte à traduire tous ces signes discrets que nous fait la nature et qui nous rendent complices du mystère du monde sans pour autant chercher à le résoudre : « La rose est sans pourquoi », nous dit Silesius. À partir d’un « maintenant qui n’est nulle part », Mary Oliver nous entraîne dans une quête du bonheur, en se réconciliant avec une nature qui ne nous appartient pas et qui pourrait tout aussi bien exister sans nous. Elle aspire à une tendre communion, sans pour autant ignorer l’âpreté des choses, la vie et la mort intimement liées dans un même mouvement, mais où ce qui meurt se régénère d’une façon ou d’une autre. « Ce qui trace le chemin n’est pas nécessairement beau », écrit-elle, mais « il y a au fond de la terre noire des pépites de joie / encore fumantes ». Alain Roussel

Georges Guillain | Le blog des Découvreurs. ou la belle utopie d’un humaniste d’aujourd’hui

Lançant en 1998, l’aventure des Découvreurs Georges Guillain a ouvert de nouveaux horizons à des générations de lecteurs. Son projet a tout d’une utopie humaniste : faire « lire, découvrir, des œuvres ignorées des circuits médiatiques » afin de permettre à tous de « ne pas se voir dicter ses goûts, ses pensées, sa vie, par les puissances matérielles qui tendent à régir le plus grand nombre ». Et force est de constater qu’il l’a merveilleusement réalisée : son blog compte à ce jour 900 articles pour un nombre de vues total de plus de 930 000. Parallèlement, il aura mis à disposition plus de 200 dossiers contenant des présentations détaillées accompagnées de longs extraits dialoguant avec des représentations picturales. Ajoutons à cela ses Cahiers de Partages et les Dossiers réalisés pour le Prix des Découvreurs (150 poètes sélectionnés entre 1998 et 2024). Une somme : des milliers de pages de poètes vivants ! Et un partage actif : 500 à 600 et jusqu’à 1 000 visiteurs par jour !

Humaniste, ce projet surtout le demeure par la conception de la poésie qu’il défend, « restitu[ant] au langage un peu de sa forme et de sa force primitives » pour « artistiquement se colleter en vivant, au vivant » : « on n’écrit pas pour faire joli. On écrit pour voir clair. Plus clair ». Par l’exigence de sa posture critique, d’une profonde acuité, d’une bouleversante finesse, d’une absolue sincérité. Toujours assumant sa sensibilité de sujet, l’ambition de ses choix, son ouverture aux « diverses formes prises par les écritures actuelles ». Par son érudition, la précision de ses analyses et le dialogue qu’il entretient entre la poésie et la théorie littéraire, l’histoire, les sciences humaines et sociales, les autres genres littéraires et les autres mediums artistiques, en particulier la peinture. Par la générosité enfin d’un geste dédié à ses pairs mais par la force aussi de sa propre voix de poète, à qui je souhaite laisser les derniers mots : « marchant nous n’usons pas la terre ne fatiguons ni l’air ni le soleil l’espace où nous entrons ne le déplaçons pas mais sommes à cet instant parcelle aussi du feu caillou roulant du sol puis atteint le sommet grande paroi de souffle ailes planant glissant tout ensemble marchant » François Coudray