Parler pour soi, parler de tous

L’Ours Blanc, c’est un comité de rédaction composé de Vincent Barras (VB), Cléa Chopard (CC), Cécile Fasel (CF), Baptiste Gaillard (BG), Hervé Laurent (HL) et Julia Sørensen (JS). Plutôt que de déléguer à l’une ou l’un le rôle de porte-parole ou d’essayer d’accorder les différents points de vue, nous avons choisi de laisser s’exprimer chacune et chacun selon ses choix. Cependant, il ou elle parle pour l’ensemble du comité mais en son propre nom.


L’Ours Blanc publie toujours deux numéros ensemble. C’est peu courant. Comment vous est venue cette idée étonnante ?

BG : Chaque numéro de la revue est un petit livre, pensé dans cette cohérence et avec cette autonomie. Pourtant, un numéro après l’autre, c’est une revue qui prend forme. Nous ne pensons pas à des liens directs ou explicites entre eux, mais nous les pensons ensemble dans un esprit de programmation. Souvent, l’un des numéros est consacré à une ou un auteur de Suisse et l’autre peut venir de l’étranger, qu’il s’agisse d’un texte en français ou d’un travail de traduction.

Vous faites découvrir des voix, des formes, des tonalités poétiques diverses. Comment constituez-vous ces paires ?

JS : Elles émergent de façon aussi construite qu’aléatoire: la programmation de L’Ours Blanc se dessine au fil de textes choisis en comité parmi ceux que nous recevons, sollicitons ou proposons individuellement – le nombre de projets en attente d’être publiés détermine en partie le degré d’aléatoire dans leur constitution.

"Sous la voix", L’Ours Blanc, n°44 (2025) © Héros-Limite
« Sous la voix », L’Ours Blanc, n° 44 (2025) © Héros-Limite

Cela induit une manière de lire différente ! Ensemble, en autonomie, en concurrence, en combinaison ? Vous le voyez comment ?

BG : Chaque texte peut se lire de manière autonome, le format de la revue rend possible cette attention qui nous semble plus que jamais nécessaire et à défendre. Mais il y a néanmoins ce sommaire fantôme, qui se construit peu à peu et dans lequel s’intègre chaque numéro. J’aime beaucoup, à titre personnel, le fait qu’il y ait une sorte de tonalité commune aux textes de L’Ours Blanc, mais que cette tonalité ne soit pas une identité ni quelque chose de sclérosé ou de programmatique.

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Sans réfléchir, vite, vite, les premiers textes qui vous viennent. Pourriez-vous expliquer vos choix ?

JS : Erica Van Horn, Le Pas du Coq (traduit pas Cléa Chopard) et Ondes des lingo-pensèmes de Jean-René Lassalle.

Le premier est proche et le second plutôt éloigné de mes lectures « habituelles ». Le format de L’Ours Blanc permet d’entrer dans des propositions très diverses sans s’y perdre, dans le sens où chaque texte est à la fois suffisamment long pour que la rencontre se fasse, et suffisamment court pour ne pas se décourager lorsqu’on manque de repères. Chaque numéro est une expérience. 

HL : Les deux derniers parus : Peter Waterhouse, Le pinson pensant, et Vincent Broqua et Anne Portugal, C’est d’un tout autre genre… parce que ce sont les deux qui m’occupent le plus l’esprit maintenant.

CC : Bénédicte Vilgrain, introduction à Chou, Cia Rinne, l’usage du mot, Elke Erb, Sonance (traduit par Vincent Barras), Peter Waterhouse, Le pinson pensant (traduit par Marion Maurin)

Je n’aime pas opérer des classements, ceux-ci émergent là, tout de suite, peut-être parce que je les ai plus lus que les autres, parce qu’ils surprennent, au sens fort, creusent quelque chose d’inédit dans la langue (les langues).

CF : Dieter Roth, DC : un curriculum de 5C années (traduit par Vincent Barras)et Sarah André, J’arrive pas à sortir de ce pigeon.  

Le premier m’a littéralement soufflée. C’est un piétinement en même temps qu’un déferlement. La situation et son langage, d’un seul tenant explosé. Le second m’a fait rire, énormément, et parfois très jaune.

BG : Mots de passes incantatoires à l’usage des immigrés turcophones de Havasu Kaya.

Le texte aurait pu ne jamais voir le jour, son auteur étant largement inconnu des milieux littéraires. Il s’agit de son premier texte, et lui-même ne semblait pas avoir conscience du fait qu’il devait être publié. C’est une sorte de grammaire intime et un récit essentiel, à la fois personnel et politique.

"L’usage du mot", L'Ours blanc, n°16 (2017) © Héros-Limite
« L’usage du mot », L’Ours blanc, n° 16 (2017) © Héros-Limite

La revue assume des choix radicaux, non ?

BG : Si nous ne parlons pas de radicalité comme effet d’annonce, mais au sens étymologique du terme, de quelque chose d’essentiel, qui va droit au but, avec les détours qui lui sont propres, alors oui. Mais cette radicalité peut prendre bien des formes. Qu’il s’agisse de propositions comme le texte processuel et du désordre de Dieter Roth, le chantier de grammaire de Bénédicte Vilgrain, la traduction biographique de Yanka Diaghileva écrite par Marina Skalova ou les poèmes minutés de Elke Erb traduits par Vincent Barras, journal intime comme écriture automatique.

On retrouve cette exigence dans la forme même de la revue.

BG : Chaque numéro est consacré à une ou un auteur, sans exception. Les textes que la revue peut accueillir dépassent donc largement, en termes de volume, ce qui se ferait dans une revue traditionnelle. Et en même temps, le nombre de pages pour un agrafé ne dépasse pas la trentaine, ce qui est moins qu’un livre. Il y a donc un entre-deux qui fonctionne comme une contrainte, un horizon à occuper en même temps qu’un moteur. Chaque numéro est modeste, matériellement parlant. Il ne prend pas son lectorat de haut. Ce qui n’empêche pas sa facture d’être précise et élégante. Notre graphiste, Gaia Biaggi, invente à chaque fois les solutions propres à chaque texte que nous publions

Vous arrivez à un moment charnière de l’histoire de la revue… Comment ça se passe ?

CF : Plutôt que de charnière, parlons de battant. J’ai, pour ma part, d’autant plus envie d’en découdre que le vieux monde littéraire se crispe en polémiques vachement vides. Les lieux d’expérimentation, à échelle humaine et portée de voix, sont infiniment précieux, et toujours davantage. 

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