Cette année, La Revue de Belles-Lettres célèbre son 150e anniversaire. Quelle longévité pour une revue de poésie qui a su imprimer une présence majeure dans le paysage poétique ! David André et Marion Graf reviennent sur l’histoire et le travail d’une revue qui s’emploie à passer des langues, des formes, à partager des voix et l’émotion lucide de la poésie.
À lire La Revue de Belles-Lettres, on se dit que ce qui compte vraiment, c’est de faire passer des voix, de découvrir des langues. Comment les choisir ? Et pourquoi ?
Oui, c’est ça : le passage d’une langue à l’autre, de lecteurs à d’autres lecteurs, d’un numéro à un autre, d’une génération de poètes et de rédacteurs à une autre. La revue ouvre, ne fige rien, suscite une multitude de passerelles et de relations. Elle ne publie que des inédits.
Au départ, il y a nos lectures, nos goûts, nos contacts, parfois des envois spontanés, une part de hasard et d’opportunités, et l’intuition qui nous dicte la manière de constituer le sommaire, et souvent de solliciter un artiste pour un accompagnement visuel. Le plus souvent, un numéro s’organise autour d’un ou deux dossiers thématiques, d’un dossier de création, et de quelques rubriques relativement régulières. Nous tâchons, sans intention didactique d’ailleurs, de proposer quelque chose comme une chambre d’échos : sachant que certains lecteurs y seront attentifs et d’autres, moins. Ainsi, en 2022 paraît un dossier « Écrits d’art brut » qui nous a inspiré une livraison où les poèmes d’artistes « bruts » bien connus sont mis en résonance avec des textes venus des marges, et avec des pages de l’avant-garde poétique contemporaine. Au hasard des sommaires, nous avons multiplié ces rencontres stimulantes : Ilse Aichinger et Georg Trakl… la Caraïbe, atelier d’une puissante négociation linguistique… Tomas Venclova et trois poètes polonais « des confins ».
De loin en loin, nous publions des numéros spéciaux thématiques : par exemple, en 2013, un cahier consacré au poète, romancier et traducteur Henri Thomas, un autre, en 2016, à une trentaine de poètes des dix pays riverains du Danube, un autre, paru en 2021, « Enfantines », destiné aux enfants et aux adultes qui lisent avec eux.
C’est un désir qui porte ces découvertes et ce partage.
Sans aucun doute : le travail nécessaire pour financer, réaliser, diffuser une revue semestrielle – entre 450 et 600 pages annuelles – est important. Et il s’accomplit sur notre temps libre, donc le désir, le plaisir, l’envie et l’exigence de partager les textes doivent nous porter.
Ce travail de défrichage semble toujours l’affaire d’un collectif. Comme si la revue dépassait l’individu.
De par son histoire et sa longévité, la RBL dépasse l’individu. Elle a été fondée par un collectif d’amis et conserve ce fonctionnement. Un collectif que lient des affinités, à la fois pour la poésie et personnelles. Peut-être que la revue peut se fréquenter comme une bibliothèque de notre temps, assez subjective, un peu capricieuse, exigeante sans raideur, et qui, oui, grâce à sa création collective, dépasse les limites de l’individu. Produite en Suisse, pays multilingue, décentralisé et multiculturel, où les notions d’identité et de littérature « nationales » n’ont guère de sens, la RBL incarne cette diversité depuis longtemps et tout naturellement. Nous sommes bien sûr très attentifs à la création poétique en Suisse romande, mais il nous semble que poètes et lecteurs ont tout à gagner à découvrir et rencontrer les langues, les œuvres les plus diverses, même issues d’époques et de contextes fort différents.

Quel est le secret de sa longévité ? Souvent les revues sont des affaires de communautés ou de rencontres. Elles durent un certain temps et puis s’arrêtent. La RBL, elle, dure…
La RBL n’est pas la création d’une ou deux figures tutélaires. Elle est à l’origine le bulletin d’une société d’étudiants (la Société DE Belles-Lettres, d’où son nom) à laquelle, juridiquement, elle appartient toujours, même si, de facto, elle en est indépendante depuis fort longtemps. De cette histoire, il reste peut-être à ses rédacteurs successifs la conviction salutaire que cette revue ne leur appartient pas, et qu’il faut savoir passer le témoin. Cela détermine notre posture. Nous sommes des héritiers et nous aurons des héritiers. Enfin, on l’espère, car il n’y a aucune garantie.
Prosaïquement, qui travaille à faire la revue ? Comment ça marche ?
Elle est l’œuvre d’un comité de rédaction relativement stable, constitué de personnalités aux parcours différents mais complémentaires. Les sommaires sont discutés collectivement, puis, en fonction des propositions, des compétences et des disponibilités, chacun se met au travail. Le responsable de publication veille au calendrier (mise en page, relecture d’épreuves, impression, diffusion) afin de tenir les délais. Dans les années 2010, le journaliste et auteur David Collin, la romancière Ghislaine Dunant, ou encore Amaury Nauroy, revuiste, auteur, grand connaisseur de la poésie romande, ont été membres de la rédaction. Parfois, ce sont de proches compagnons qui proposent et mènent à bien des dossiers : le traducteur, journaliste et globe-trotter Jean-Pierre Lanarès, la traductrice Camille Luscher, ou encore Luc Autret, ont eux aussi participé aux travaux de la revue.
Depuis 2023, le comité s’est renouvelé en partie avec l’arrivée de la traductrice Gaëlle Cogan, d’Anne-Frédérique Schlaepfer, d’Alessio Christen qui prépare pour le prochain numéro un ensemble consacré à Catherine Safonoff et Jonathan Wenger, qui travaille dans l’édition. Chaque numéro est mis en page et imprimé à Genève – proximité essentielle, notamment pour la meilleure mise au point des illustrations –, relu et corrigé par Dominique Jaccottet, relectrice polyglotte et chevronnée. Depuis 2024, nous sommes partenaires des éditions de La Baconnière qui permettent la vente en ligne, la diffusion en Suisse et en France.
Avec quels moyens ? Car on se dit que l’argent ne tombe pas du ciel et que la revue a décidément de l’allure.
La revue vit du soutien d’institutions publiques et privées, et du produit des abonnements et des ventes au numéro. Tout le comité est bénévole.
Parce que l’on est intensément dans la vie, on n’est jamais hors-sol quand on fait une revue. Pour vous, comment la poésie ouvre-t-elle à un regard sur le présent ?
Presque toujours, sur la petite scène du poème, la violence du réel se heurte à la violence intérieure des émotions ou de l’imaginaire des poètes. Une confrontation que nous vivons tous à un moment ou à un autre, et qui donne à la poésie sa nécessité. À cet égard, les poètes d’Europe de l’Est sont pour nous exemplaires. Depuis les années 1970, la revue leur porte une attention très fidèle, avec des livraisons consacrées à Paul Celan, Ossip Mandelstam ou Anna Akhmatova qui ont fait date. Récemment, nous avons publié un important dossier où se croisent des voix de Russie, du Bélarus et d’Ukraine. Cette acuité du regard sur le présent nous enthousiasme, chaque fois différemment, chez la plupart des poètes que nous publions, d’Amy Clampitt à Klaus Merz, de Seamus Heaney à cette jeune génération de poètes italiens que nous donnions à découvrir en 2024.
Chaque numéro propose une singularité, et pourtant c’est comme si la production de la RBL était continue.
La continuité est peut-être à chercher dans cette constante attention à la relation. Souvent, la voix d’un poète que nous voulons mettre à l’honneur nous donne le la. Et souvent ces poètes sont eux-mêmes des traducteurs : Jean Arp, Gilles Ortlieb, Monique Laederach, Henri Thomas, José-Flore Tappy, Philippe Jaccottet, Rosmarie Waldrop.
On se dit souvent qu’il y a une rigueur dans la tenue de la revue. Une vision assez claire d’un timbre, d’une poétique en quelque sorte. Et pourtant vous semblez hermétiques à toute école ou à toute lecture trop aiguë.
C’est juste. Pas d’école ni de chapelle. Des goûts, une exigence et l’envie de composer un numéro, de tisser des correspondances secrètes entre les différentes contributions.
C’est que la revue propose un accueil – de langues, de voix, d’esthétiques.
En effet, dans la RBL, la poésie, le poème, s’offre comme une expérience, une libre proposition de rencontre, et non comme un objet d’étude ou de commentaire. Ce qui n’exclut pas la réflexion, en particulier dans la rubrique « traducere », qui témoigne des innombrables facettes de l’acte de traduire : un geste linguistique et technique, certes, mais aussi une expérience humaine, politique, historique… Une façon de nous placer au cœur même des « transactions secrètes » de la poésie. Dans une autre rubrique, « Tracé », un poète, une poétesse, évoque sa relation avec un texte ou une autrice qui compte ou a compté pour lui ou pour elle. Ici encore, au niveau de l’expérience, sans intention théorique ou programmatique.
Et c’est peu dire que l’on découvre des poètes en lisant la revue ! Et des poètes qui changent la vie des lecteurs.
La nôtre aussi, d’où le besoin de partager.
C’est un sacré partage. Quels désirs portent l’équipe ? Une expérience de la poésie qui se rejoue ? Le partage d’expériences de lectures qui se transmettent ?
Il s’agit ici peut-être de l’utopie qu’exprime Wang Wen-Hsing (RBL 2021,1) : « Pourquoi les hommes recherchent-ils la sagesse ? Quand on lit, on l’atteint d’emblée. » Il s’agit bien ici d’une sagesse que l’on ne détient jamais, mais à laquelle une lecture intensive comme celle qu’exige la poésie nous donne accès, fugitivement.
Lorsqu’on fait une revue, on est comme emporté. A-t-on assez de lucidité pour faire un bilan du travail accompli ?
Il faut quand même un certain recul pour faire le bilan, quelques numéros voire quelques années. Mais globalement, on pense surtout à la suite, c’est notre carburant principal. À l’occasion du 150e anniversaire de la RBL, nous voici invités à prendre ce recul, nous en savons gré à En attendant Nadeau.
Comment fait-on le numéro d’après ? Ce n’est pas aussi simple que ça de faire une revue. De trouver l’énergie du numéro suivant…
Les idées et les envies ne manquent pas. Parfois, on se demande si on arrivera à faire le prochain numéro. Et puis, bizarrement, sans avoir à pagayer plus que de raison, nous retrouvons la confiance, le rythme et l’énergie pour aller au numéro suivant.
