Ce pays ressemble à un texte

Sur un territoire d’exil, où même les premiers habitants semblent vivre en étrangers, se développe une littérature de l’ailleurs. Cet ailleurs propre au Mexique devient, pour certains écrivains, exil, pure étrangeté ou onirisme. Si le pays donne naissance à une littérature singulière, la littérature modifie en retour le visage du pays. Elle fait du Mexique un territoire littéraire. (Ces pages sont extraites d’un essai plus vaste, à paraître.)


Mexico est un lieu d’exil par excellence. Nous y vivons tous en exil, à commencer par les premiers habitants, les Indiens, bannis et marginalisés sur leur propre sol. Tous les autres sont venus d’ailleurs. L’étude de l’histoire locale et les expériences personnelles se mêlent pour définir la sensation étrange que l’on entretient avec l’immense conurbation. Chacun y glisse dans l’existence, tente de s’y trouver une place et cherche à y adhérer à la vie. Paradoxalement, le visiteur sent bien qu’il est facile d’être adopté et accueilli très vite, plus que partout ailleurs. Comme si le nouveau venu représentait un ailleurs dont on recherchait l’influence et dont la présence était flatteuse, comme si le promeneur qui cherche à s’intégrer avait un mérite singulier et que sa contribution avantageait son nouveau pays. Cette sensation, partagée par de nombreux amis étrangers, est grandement favorisée par la délicatesse et le tact mexicains. En ce sens, Mexico offre une formidable possibilité d’intégration qui justifie son titre de capitale de l’exil.

D’une façon ou d’une autre, chacun a le sentiment d’évoluer dans un pays où la réalité est différente de celle qu’il connaissait. De toute évidence, elle est en plus propice à l’épanchement de l’imaginaire. Quand André Breton quitte le pays après sa célèbre visite de 1938, il écrit dans Souvenirs du Mexique : « À Veracruz, sur le point de m’embarquer pour revenir, la vie m’est apparue sous les traits d’une femme imaginaire, aussi belle qu’inexorable ». Une nouvelle fois se manifeste ici cette pointe d’irréalité du lieu, qui lui donne une consistance onirique. Il y a là comme un désir d’associer ce pays à une autre forme de présence qui serait plus proche du rêve que du réel. Cela explique la fascination que ce pays a exercée sur les surréalistes. Mandiargues commence l’un de ses textes mexicains comme cela : « Ce n’est pas un rêve, puisque je me souviens d’avoir mangé des nourritures… » Il souligne là cette tentation de trouver une dimension onirique dans cet entourage. La consistance singulière de la réalité se situe à la lisière du crédible, plantée dans un espace où l’on peut facilement avoir recours à l’univers des songes pour expliquer les données imposées.

On aime aussi associer cette terre à d’enivrantes chevauchées, où l’on caracole à perdre haleine. Le visiteur y perçoit souvent les relents grisants d’un souffle libérateur. Le cinéma en particulier, entre westerns et films noirs, a conféré au Mexique cette image de lieu d’évasion, de terre de liberté et de sauvagerie contenue, parfois avec ironie. En réalité, les mythes féconds volontiers associés à la représentation du pays fournissent à l’écrivain l’élan dont il a besoin en même temps qu’un cadre propice à la construction de ses fictions. Bien loin d’être un frein, ce pays incite à poursuivre l’œuvre ou renouvelle l’inspiration. C’est un espace propice à la création, un abri bénéfique pour la fantasmagorie. Y pénétrer et l’appréhender est une manière de participer à son histoire et de suivre les parcours des multiples créateurs qui s’y sont affirmés. C’est aussi une manière de célébrer une tradition et d’y souscrire. Au Mexique, dans un même élan, l’écriture est l’écho de l’exil et de l’imaginaire.

Mexico City (2016) © CC-BY-SA-3.0/Lori/Flickr

Pour le promeneur ou l’exilé, le Mexique est un territoire littéraire : il offre une matière propice à la projection de récits, d’images et de fulgurances, un lieu où les mots trouvent à quoi s’accrocher pour développer du sens. Ce pays ressemble à un texte : il demande à celui qui le fréquente de savoir adhérer au récit qu’il propose. On ne se pose pas la question de la véracité quand la fable charme. L’écrivain exilé y retrouve un comportement qu’il connait : il doit accepter un pacte avec le lieu comme il demande au lecteur de croire en ses inventions. Le pays, comme ses textes, exige de jouer le jeu, de respecter une dynamique qui invite celui qui veut le fréquenter à adhérer à ce qui lui est proposé, avec humour et distance parfois, mais avec respect toujours. Comment lire un roman sans accepter que cette fiction contienne sa vérité propre ? Le Mexique offre une demande d’adhésion du même ordre. Et l’écrivain exilé peut se plonger dans le récit que propose son lieu d’asile avec la même conviction. Le pays assume qu’il s’amuse du réel qu’il offre. Comme le fait l’écrivain.

L’exil est un aller simple : il n’y a pas de retour possible. Comme le dit Joseph Brodsky : « On ne peut pas retourner dans un pays qui n’existe plus ». D’un côté, le retour est souvent impossible pour des raisons politiques, ainsi qu’en firent la douloureuse expérience des auteurs comme Sarduy ou Gombrowicz, et d’autre part, si le voyage permet le retour à la terre natale, le pays que l’on retrouve a évolué, changé, les gens ont vieilli, et s’il ressemble en bien des points aux souvenirs entretenus, il n’est plus le même. Bei Dao, longtemps éloigné de son pays, y revient en 2001 et s’étonne de la ville de Pékin qu’il découvre : « Je la reconnaissais difficilement, elle m’était devenue totalement inconnue. J’étais un étranger dans mon pays natal ». Et plus loin il explique son geste d’auteur : « Je me suis senti alors poussé à écrire ce livre : je voulais, par l’écriture, reconstruire une ville, rebâtir mon Pékin à moi – et ainsi, nier ce qu’il était devenu aujourd’hui ». Ces mots ressemblent à ce que bon nombre d’exilés sud-américains ont dit quand ils ont enfin pu rentrer chez eux. On ne revient jamais de l’exil, car il est un seuil que l’on franchit sans savoir que l’on ne pourra jamais retrouver l’univers que l’on abandonne. Saïd écrit ainsi : « Le Pathos de l’exil réside dans la perte de contact avec la solidité et la satisfaction terrestre : le retour chez soi est inconcevable ».

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Comme l’a dit Juan José Saer, « l’exil est un pas vers l’au-delà ». Et l’Amérique latine en est une antichambre. Par sa profusion échevelée, son sens de la ruine et du naufrage, mais aussi de l’espoir qui peut en émerger, elle est une terre qui regarde vers cet au-delà, avec complicité et confiance. Les lieux où la vie brille avec intensité sont aussi marqués par la présence imposante de la mort : impossible d’adhérer à l’existence avec passion sans apercevoir cette borne définitive et inévitable. Le proscrit qui se réfugie sous ces latitudes goûte les sensations d’acuité et d’amplitude qui y imprègnent l’existence : tourné vers le présent et conscient de l’imparable glissement permanent qui marque le flux des jours, il sent dans ce monde, neuf pour lui, comme un écho de son propre destin. La littérature, elle, est un défi au temps qui passe, comme un refuge de l’esprit qui y trouve un domaine où il peut évoluer à son gré, avec une assise rassurante. Là, au cœur de l’imaginaire et de la quête du sens qu’offre l’écriture, chacun s’évade provisoirement du flux du monde et de son inexorable fin. Mais dans la rédaction des textes s’installe sans effort le souvenir récurrent de l’implacable destin et de notre condition irrémédiable. L’évasion est là pour nous ramener à l’inéluctable « pas vers l’au-delà ».

L’Amérique latine, l’exil et la littérature sont les échos les uns des autres. Ils constituent des entités qui dialoguent et vibrent quand ils sont mis en présence. Les traits qui les définissent permettent ces rapprochements. Ils s’adaptent, s’unissent pour mieux déployer leurs qualités. Chacun semble devenir le prolongement de l’autre. Leur conjugaison est aussi naturelle que fructueuse. L’écrivain exilé en Amérique latine est au cœur de sa condition : là plus que nulle part ailleurs, sa parole trouve un espace pour se déployer, si le choc ne provoque pas un arrêt brutal. La fécondité des similitudes, des glissements et des convergences qu’offre la terre d’asile, en regard du pays d’origine, permet l’articulation de chimères appelées à se convertir en œuvres. Plus que jamais, et comme nulle part ailleurs, les rêves et le réel sont poussés à se conjuguer. Dans cet environnement les limites sont souples et les vérités changeantes. La texture du monde y est moins rugueuse. La matière que met à disposition la réalité recèle un caractère malléable qui invite à s’en servir pour la transformer en fiction.

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