Le livre égaré

Les livres ne nous appartiennent pas, ils se font la malle dès que nous avons le dos tourné, et ils ont leur vie propre. Chaque déménagement est l’occasion de faire l’expérience de la perte, mais aussi des retrouvailles. Marie Étienne explore ici la bibliothèque du père, puis s’intéresse à un auteur oublié, avant de se plonger dans l’un de ses ouvrages, intitulé Les bâtisseurs de royaumes.


1.

On imagine que les livres, une fois qu’ils sont chez nous, rangés sur l’étagère qui correspond à leur nature – roman, essai, philosophie, poésie – ou encore dérangés, mal rangés, nous appartiennent. Alors que pas du tout.

En fait, ils sont bien là, mais de passage.

Ils nous font seulement une faveur : nous prêter leur présence un moment.

Le temps qu’on s’habitue. À leur volume, leur couverture, leur dos surtout, puisque c’est lui qu’on voit.

Le temps qu’on se réjouisse de les apercevoir, ou qu’on s’agace.

Mais cela, on l’ignore, la conscience bien tranquille, en bon propriétaire qui ne l’a pas volé. Qui a tous les mérites : celui d’aimer les livres et celui de les lire, celui de les payer, celui de les offrir…

Mais là encore on imagine et on se leurre : on les a mis ailleurs, leur couverture est différente, et leur dos est muet. Ils en profitent pour nous semer.

Jean Martet.
Décembre 1884 : assaut des bateaux de guerre Bismarck et Olga contre le village de Lock Priso, un chef local qui n’a pas signé les traités (1885) © CC0/WikiCommons

2.

Cette aventure m’arrive souvent, d’autant plus que mes livres sont répartis dans deux maisons : la saisonnière et la normale – celle que j’occupe en général. Chacune a sa bibliothèque et ce n’est pas la même. La saisonnière a hérité des livres de mon père, du moins de ceux que j’ai gardés, que j’ai sauvés après sa mort du tri de son appartement et du déménagement.

Hélas, dans de tels cas, on opère vite, si je puis dire, à chaud et sans anesthésie, on a la peine au cœur, on est pressé par l’acheteur, par les impôts et par l’agence, on se doit d’aller vite. Alors on brade. Parce que c’est plus facile, on choisit les beaux livres, les écrivains célèbres, on élimine sans réfléchir le gros tas sur la guerre, surtout celle d’Indochine, où le père combattit, qui l’obséda longtemps.

Il faut dire que le père, militaire de carrière, engagé dans l’armée pour avoir un métier, sans études après le bac, car il l’avait boudé, avait un goût presque immodéré des livres. En 1950, on n’en trouvait que peu, il fallut imprimer à nouveau à bas prix. Et il fallut aussi regarnir les rayons désertés ou détruits par les bombes. Époque du « Club français du livre » et autres éditions acheminées par voie postale.

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Le père, depuis sa garnison lointaine, dut commander un meuble, comme il s’en fabriquait, en chêne et à boutons dorés, à vitres et à bureau inclus. Les beaux livres y allaient déferler. Tout Balzac et tout Proust, tout Mauriac, tout Nerval, Michelet, Simenon et Hugo, Pagnol et j’en oublie. Mais pas Giono, mal vu.

Ensuite, quand il rentra en France, que les libraires rouvrirent leurs portes, et qu’il eut le loisir d’aller voir leurs rayons, il acheta ce qui sortait, quand il savait que c’était bon. La presse et la TV le tenaient au courant. Aucun auteur médiocre. C’est ainsi que la fille put y trouver un condensé de la vie littéraire de 1950 jusqu’aux années 2000. Des écrivains modernes, elle conserva ceux qu’elle aimait et quelques autres, qui l’intriguaient et qu’elle ne lut que récemment.

Si j’ai exclu ma mère de ce récit tout en méandres, c’est qu’elle m’offrit tout autre chose : le réconfort de la couture, autant dire l’écriture, mais c’est une autre histoire.

Je me mis donc à lire enfin, dans la ville secondaire où avaient émigré les rescapés du père, l’Histoire de France de Michelet, Marguerite Yourcenar (ses textes de la fin), tous les Romain Gary, quelques Barbey d’Aurevilly, quelques Joseph Kessel, certains Anatole France, deux Anna de Noailles, souverains, douloureux, la série des « Clotilde » de Cecil Saint-Laurent. Chez chacun d’eux, j’ai remarqué des personnages de femmes plus audacieux que leur époque. Ce qu’on a oublié. On ne lit plus les deux derniers, alors qu’ils furent célèbres. « Pourquoi les enterre-t-on ? », pensai-je avec colère. « Nous transformons nos étagères en parcs à souvenirs, sinon en cimetières. La vie des livres est-elle si brève ? » C’est dans ces circonstances que je tombai sur Jean Martet, que j’avais conservé pour les raisons que je dirai.

3.

Lors d’un récent séjour, je fis un tas de ces trouvailles et les rangeai à part. Soigneusement. Mais le séjour d’après, alors que je voulais regarder le Martet, je ne retrouvai rien. Le tas entier semblait avoir glissé dans quelques fentes occasionnées par un séisme, ou coulé dans les vagues d’un terrible ouragan. Je cherchai les volumes, parmi lesquels, j’en étais sûre, se nichait le Martet. Comment un tas entier avait-il pu se perdre ? Passe encore pour un livre ! Mais plusieurs à la fois ! Je le cherchai partout. « Celui-là, je le veux, celui-là est précieux », je soulevai les piles – de livres, de linges, de documents –, je dégageai des malles, je scrutai les tiroirs, regardai sous les lits, fouillai dans les poubelles. Rien, toujours rien. La nuit, ne pouvant pas dormir, je me levai et me plantai devant le rayonnage où, c’était certain, il devait m’attendre.

Moi aussi j’attendais, je fis glisser la vitre, puis j’avançai la main vers le livre le plus proche. Il était là, les autres aussi. Je le saisis, n’osant y croire, tremblant de joie. J’allais pouvoir le contempler, le détailler, le faire sortir de son anonymat.

Avancement des travaux de transformation de la ligne Matadi-Léopoldville le 25 juillet 1927 © CC0/WikiCommons

4.

L’ouvrage était modeste, la couverture bordeaux tachetée de tons clairs ne m’indiquait rien de spécial. Seul le dos, d’un bordeaux uniforme, me proposait un titre, Les bâtisseurs de royaumes, et le nom de l’auteur, Jean Martet. En dessous figurait une ancre de marine. Le livre avait été confié à un relieur indochinois par la bibliothèque de garnison dont dépendait mon père, informations fournies, d’une part, par un encart du relieur sur le revers de couverture et, d’autre part, sur la page de titre, par un tampon où figurait à l’intérieur d’un rond les éléments suivants : « Service historique-Ministère de la guerre ». Toujours sur cette page, je découvrais que le sous-titre de l’ouvrage était Voyage au Togo et au Cameroun, que l’éditeur était Albin Michel, sis à Paris au 22 rue Huyghens. La page de gauche donnait les titres des ouvrages précédents de l’auteur : sept romans, suivis de cinq récits sur Georges Clemenceau dont il était le secrétaire tout autant que l’ami. Le copyright était de 1934.

5.

Je me crus embarquée dans l’ennui. J’embarquais au contraire, en même temps que Jean Martet, pour un voyage haut en couleur, féroce et drôle. « Donc, nous étions partis un soir de Marseille… à bord d’un bateau de la compagnie Fraissinet… Nous étions allés d’abord à Bizerte et à Alger…, nous avions franchi le détroit de Gibraltar… et nous nous dirigions tout doucement vers Dakar, parmi des troupeaux de marsouins et des bandes de poissons volants. » Je stoppais ma lecture pour réfléchir à mon voyage sur un autre bateau, qui nous avait menées, ma mère, mes sœurs et moi, également jusqu’à Dakar où mon père s’était mû en ingénieur du bâtiment : il construisait des routes, des hôpitaux et des maisons.

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Mais revenons à Jean Martet. Il est curieux, parle et se lie avec tous ceux qu’il croise, comme Chaberlot, « qui a fait dans la vie tous les métiers… Aujourd’hui il vend des cuvettes…. Le grand instrument de transport de l’Afrique équatoriale…. Elle a détrôné la calebasse… Quand je lui ai demandé d’où venaient ses cuvettes, il m’a répondu qu’il les prenait où il pouvait.

D’où j’ai conclu qu’elles étaient allemandes.

Les pagnes dont sont vêtues les dames de Dakar ou de Lomé arrivent bien de Manchester ou de Yokohama. »

Presque tout est décrit de nos belles colonies dans ces toutes premières pages, avec l’humour lucide qui masque la colère : petits Blancs magouilleurs, ou au contraire soucieux de ces nouveaux pays, rivalités des grandes puissances, âpreté du commerce. « Une intense, une prodigieuse rigolade. » Chaberlot explique qu’après avoir construit des chemins de fer et s’être aperçu qu’ils coûtaient trop cher, « on » a décidé de les remplacer par des routes, car « on » ne pouvait pas laisser ces pauvres Noirs comme ça. Sauf « qu’ils vivaient très bien sans routes, qu’avec les routes ils ont vu arriver la maladie du sommeil, qui les fait crever, et l’impôt, qui ne les ressuscite pas. On leur a tout de même fait des routes, ou plutôt,– c’est le côté charmant de l’histoire, on ne leur a pas fait de routes, on les a priés de faire des routes. Malheureusement, en Afrique, de temps en temps il pleut… ». On imagine sans mal la suite du récit : les routes sont à refaire sans cesse.

Jean Martet sillonne le Togo, puis le Cameroun, il se renseigne, il prend des notes, pour ses ouvrages, le journal qui accueille ses articles. Au Cameroun, il croise des coloniaux français et d’autres, anglais ou allemands. Les Français trouvent même les Allemands très sympathiques, bien davantage que les Anglais ! Ils leur font la part belle, dit à Martet un des protagonistes. À croire qu’ils collaborent déjà. Précisons que Martet n’a pas connu ce qu’il prévoit : il est mort en 1940, au début de la guerre. En 1932 ou 1933, époque où le récit a dû être écrit, presque en extra lucide, il nous décrit trois grandes puissances à l’œuvre, l’Allemagne, l’Angleterre et la France, en train de s’affronter ou de tenter de se séduire à travers diplomates, commerçants ou espions.

C’est peu de dire qu’il était en avance sur son temps. L’étrange est que mon exemplaire des Bâtisseurs de royaumes était proposé par le ministère de la Guerre à des militaires pourtant chargés de conquérir, de pacifier et de conserver à la France ces si tentantes terres africaines.

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