La poésie irradiée d’un reporter

Les six premiers jours d’octobre est un livre qui vous prend au dépourvu. Parce que son auteur, Louis Imbert, journaliste, s’y révèle poète, et poète audacieux. Parce que sa trame vagabonde en toute liberté. Parce que l’expression s’applique au sujet dont il traite : une terre qui prend au dépourvu la presse et le monde entiers (ou presque) : Palestine-Israël. Enfin, parce que cette même expression s’applique à nous, qui aimons être pris au dépourvu.

Louis Imbert | Les six premiers jours d’octobre. P.O.L, 176 p., 19 €

Né en 1982, Louis Imbert signe des reportages écrits et radiophoniques depuis vingt ans. Il a commencé en Iran en 2006, poursuivi au Proche-Orient, et, aujourd’hui, couvre la diplomatie au service étranger du journal Le Monde. Il a notamment été correspondant du quotidien à Jérusalem de 2019 à 2024. En 2014, il était en Ukraine quand ont eu lieu la révolution de Kiev et l’invasion de la Crimée, ce qu’il rappelle dans ce livre-ci, à la fin d’une section intitulée « Les Chaises ».

C’est important. Car ce double événement fut le prélude à la guerre en Ukraine, de même que les six premiers jours d’octobre furent le prélude à la guerre à Gaza. Par ailleurs, dans la même section, Louis Imbert livre le secret de sa méthode pour arriver à se diviser en deux, à abandonner ses lunettes de reporter et chausser celles du poète. En 2014, dit-il, il est « allé traîner » près de la Transnistrie, « un bel endroit pour s’asseoir parmi les arbres ».

On imagine qu’en Transnistrie, mais aussi en Cisjordanie ou dans le désert du Néguev, fort peu arboré, il s’est assis parmi les arbres ou sous les étoiles, qu’il y a médité, qu’il y a couché quelques pensées, puis joué au Lego avec les mots en les plaçant et les déplaçant comme seule la poésie le permet. Le reportage interdit ce type de jeu, il exige clarté et rationalité, y compris dans les lieux les plus écartelés et au cœur des conflits les plus déraisonnables.

Éparpillée dans Les six premiers jours d’octobre, vous trouverez donc une réflexion de Louis Imbert sur son travail de reporter : preneur de faits, comme on dit preneur de son. Lui-même rappelle qu’il a étudié le journalisme en France et aux États-Unis, deux pays où le rapport aux faits est différent. L’école américaine est plus réductrice ; l’école française, plus narrative. Désormais, il y a l’école louis-imbertienne, franchement buissonnière, qui consiste à reprendre des notes pour les disloquer, les fragmenter, les mêler à des pensées personnelles, et agencer le tout en colonnes étroites, en triptyques, en blocs de prose avec des espaces étirés entre les mots, en textes justifiés à droite mais pas à gauche, ou l’inverse.

Louis Imbert, Les six premiers jours d’octobre, éditions P.O.L., 19 €.
Palestine © Rebecca Topakian

Cette école-là n’est pas née de rien. Louis Imbert emboîte le pas à une tradition de poésie documentaire dûment représentée dans son livre par deux noms : Blaise Cendrars et Charles Reznikoff. Le premier, rappelle-t-il, a signé un recueil de « photographies verbales » intitulé Kodak, puis Documentaires parce que la firme Kodak avait protesté contre l’usage de son nom. Le second, prince de la poésie objectiviste, a signé La Jérusalem céleste et In memoriam. Américain, fils d’émigrés juifs russes, à l’origine journaliste et juriste, Reznikoff a puisé dans sa formation pour écrire une poésie délestée de tout lyrisme apparent, une poésie fondée sur des faits pour le fond, et sur des coups de ciseaux pour la forme.

Louis Imbert cisaille allègrement, mais différemment. Ici, il détourne une dépêche professionnelle. Là, il reproduit un échange entre un cameraman et Hadas Gold, une reporter de CNN. Ailleurs il glisse des morceaux de journal intime dans lesquels on reconnaît, par exemple, sa femme-compagne et son fils (avouant emprunter l’idée de fondre journal et poésie à un photographe et poète japonais, Gozo Yoshumatsu). Plus loin, il insère quelques mots sur un bout de paysage, jamais sur un paysage entier – embryons de colonies, wadi dans lequel se déversent des égouts… –, reproduisant sur la page le morcellement et l’éclatement de cet étrange pays-gigogne qui se défait sous nos yeux.

Il évoque beaucoup d’amis, de témoins, de personnes qu’il a interrogées, qu’il se refuse à oublier. Mais il se souvient aussi de morts, de martyrs-nés, de rabbins fous, de sionistes mystiques, de kabbalistes cohabitant avec des soufis. Des noms arabes se mêlent à des noms yiddish qui se mêlent à des noms hébreux qui se mêlent à des noms de personnages de fiction et des noms bibliques en un dédoublement infini. Quelques éclats d’écritures arabe et hébraïque viennent relever la graphie romaine et rappeler l’alliance originelle entre les trois cultures que fixe chacun de ces systèmes de signes.

Louis Imbert est à la fois au cœur du conflit et à côté. « Le but est d’être des deux côtés du poème / filant entre le je et le tu », écrit-il. La phrase peut aussi être interprétée comme un discret manifeste revendiquant d’être des deux côtés d’un conflit long comme l’éternité. « Où ailleurs sommes-nous sans fin dans les deux camps ? »

Contribuez à l’indépendance de notre espace critique

Les six premiers jours d’octobre n’est pas un livre qu’il ne faut lire qu’une fois et dans le sens des aiguilles d’une montre. Sinon, il semble ne jouer que sur la forme. Or, non seulement il est fondé sur une chronologie très serrée – les six jours qui ont précédé le 7 octobre 2023 –, mais il est enrichi de nombreux retours dans un passé récent. Qui plus est, lu et relu, dans le désordre plutôt que dans l’ordre, il fait apparaître des réflexions étonnantes sur la guerre, mais surtout sur ce qui est au-delà de la guerre : la folie des hommes, leurs usages étranges et leurs croyances, leur désir de transcendance, leur Dieu absent et leur Dieu présent.

Il arrive que le texte soit comique et produise un très profond sentiment d’absurde, de surcharge de sens frôlant le non-sens. Il est difficile de ne pas sourire en découvrant quelques idées incongrues de Ben Gourion, par exemple (note n° 2, page 18). De façon moins anecdotique, Louis Imbert fait valoir l’extraordinaire contraste entre l’exiguïté d’un territoire pris entre deux eaux, la Méditerranée et le Jourdain, et l’immensité de la valeur symbolique qui lui est attachée. « Petit pays », « petite piscine », « nombril du monde », « névrose de la terre », écrit-il. Tant de valeur attribuée à un caillou, une pierre, un centimètre carré de cadastre, pense-t-on. Et tant de violence.

La première page du livre est une radiographie de face et de profil d’une jambe couverte d’agrafes, de vis et de plaques. Le cliché est crédité Laurent Van der Stockt, photographe de guerre. La jambe est sans doute celle d’Anas Hadjadj, « Né sidéré / au pied du mur », jeune, qui a déjà reçu neuf balles dans les jambes. Nous avons vérifié sur Google : Anas Hadjadj existe, il a fait l’objet d’un reportage de Louis Imbert publié le 12 novembre 2021 à 06h09 dans Le Monde. Est-il encore vivant ?

Le recueil comprend d’autres clichés noir et blanc qui ne sont aucunement des photos de guerre ; aucune fascination malsaine n’entache ses pages. Quant au texte, loin de faire couler du sang, il rappelle l’extrême sophistication technologique et photographique de la guerre contemporaine : « l’art assassin du cadrage », les tanks équipés de caméras sur 360 degrés. Mais aussi l’inverse : la prise en charge du conflit par Daniel Buren qui réalisa « Trois points de vue pour un dialogue » au pied du mont Sion. Louis Imbert est photosensible à sa façon, particulièrement conscient du pouvoir du regard et de la question de son objectivité.

Les six premiers jours d’octobre finit par se détacher entièrement de l’actualité. Le reporter-poète a beau puiser dans celle-ci, il s’en échappe et achève en se concentrant sur plusieurs écrivains qui ont marqué ce double pays de leur empreinte et de leur réflexion : ange de l’histoire, mémoire… le texte file haut dans le ciel et la terre. Il faut aussi être un lecteur ou une lectrice audacieuse pour le suivre dans son envol.

Retrouvez tous nos articles sur les littératures palestiniennes et israéliennes