Comment mieux parler d’une revue de poésie qu’en lisant un poème. Pour fêter les 150 ans de La Revue de Belles-Lettres, nous avons demandé aux membres de la revue de choisir un texte librement et de nous en dire quelque chose. Laissons-nous porter par ces voix et par ce qu’elles éveillent en nous.

« Flamingo watching », a été publié dans le dossier « Clampitt, sur le motif » (RBL 2023, I), avec cinq autres poèmes de Kay Ryan, dans une traduction inédite de Chloé Thomas.
Poète états-unienne née en 1945, Kay Ryan a grandi dans le désert du Mojave. Dans la lignée d’Emily Dickinson, Marianne Moore, Elizabeth Bishop ou Amy Clampitt, elle pratique les formes brèves, souvent couronnées d’un aphorisme final, où le personnel apparaît de manière oblique. Ses poèmes jouent sur les rimes intérieures et les assonances, parfois jusqu’à l’effet comique (ici « flamingo goes »), pour le plaisir des oreilles et des esprits (« ear-candy », disait-elle).
Ce poème, dont la forme allongée est quasi calligrammatique, vient compléter le bestiaire de la poésie états-unienne, aux côtés de la pieuvre de Moore, de l’armadillo de Bishop, de la grive solitaire de Clampitt. Il exprime la désaffection de Kay Ryan pour le puritanisme en art, la « naturalité » des années 1960 (où tout devait être « brut », et « couleur toile de jute », avait-elle commenté malicieusement) et réaffirme son goût de l’ornement, de ce qui est « par nature contre nature ».
Cette esthétique de l’artifice est aussi celle du camp : l’amour de l’extravagance (des « fanfreluches »), la stylisation, le refus du sérieux s’opposent à la culture straight dont les « animaux dégingandés, insipides et gris » seraient les représentants. D’ailleurs, Chloé Thomas choisit astucieusement de remplacer « flamant rose » par un néologisme pour faire écho au pronom féminin « she » de Kay Ryan, signalant le sous-texte queer du poème.
Avec « Observer les flamantes », la RBL publiait pour la première fois Kay Ryan (jamais traduite en français auparavant), dans un dossier où figurent également Gerard Manley Hopkins (traduit par Benoît Casas) et Marianne Moore (traduit par Thierry Gillyboeuf). L’orchestration de ce jeu d’échos, mettant au jour les lignes de filiation plus ou moins souterraines entre poètes, est à mon sens un des privilèges et un des grands plaisirs de la revue. Alors que la publication d’un recueil appellerait à une certaine exhaustivité, la revue autorise les assemblages disparates, les trésors uniques, les séries lacunaires. Des pierres, des morceaux de verre poli récoltés sur la grève, et dont l’ensemble, une fois posé sur le manteau de cheminée, semble luire d’une beauté singulière. Gaëlle Cogan
Plus beaux
Plus beaux sont les poèmes du bonheur.
Comme la fleur est plus belle que la tige
qui la porte pourtant
sont plus beaux les poèmes du bonheur.
Comme l’oiseau est plus beau que l’œuf
comme il est beau que la lumière soit
plus beau est le bonheur.
Et plus beaux les poèmes
que je n’écrirai pas.
Hilde Domin (1970)
Quand Marion Graf reprend la direction de la revue, les premiers poèmes qu’elle traduit sont ceux d’Hilde Domin. Bon auspice de sa nouvelle ligne, qui se signale à la fois comme une continuité (la RBL reste focalisée sur la découverte, au-delà des langues, de voix injustement ignorées) et un renouveau (le registre s’ouvrant désormais pleinement à la poésie mondiale).
S’il avait fallu édicter formellement une politique éditoriale, le lyrisme d’Hilde Domin, tel qu’il apparaît dans ces quelques vers, aurait pu en tenir lieu. Ce poème qui reconnaît son inaccomplissement – avec tant de grâce qu’on en doute un peu – dit, me semble-t-il, tout ce à quoi peut aspirer la revue : beauté, vérité et fragilité de l’expression, le tout confronté à son irréductible vanité. Mais en maintenant, malgré celle-ci, une haute exigence envers son effort.
Que demander de plus que cette honnêteté ? Pour ma part, elle m’a gagné à sa cause. Jonathan Wenger



Ce poème de Marina Skalova, paru dans le numéro 2023,2 de la RBL, dans une série intitulée « le corps cille » est de ceux que l’on se réjouit de partager avec les lecteurs. Marina Skalova nous avait transmis une première version de cette série, fruit d’un travail en cours qui ne comprenait que des poèmes en français. Après lui avoir annoncé que nous serions heureux de les publier dans le prochain numéro, elle nous a demandé si nous étions d’accord pour le publier sous une autre forme. Ce long poème, qui a fait ensuite l’objet d’une publication aux éditions Héros-Limite en 2025, égrène les mots que la poétesse a posés pour dire le vacillement du corps lors de l’accouchement. Il y constitue avant tout un moment d’entre deux, où les mots n’ont pas leur place. La forme poétique choisie par Marina Skalova consiste à redonner du pouvoir, de la présence aux mots. Sur la page figure un même poème en français, en russe, en allemand ainsi qu’une seconde version en français mais condensée, pour garder l’essentiel des mots du poème initial, qui s’est transformé sous l’effet de la traduction dans les deux autres langues.
La mise en page en drapeau des différentes versions a été discutée ensemble. Sur la double page, nous avons choisi de donner au texte la forme d’une petite pyramide à degrés, au sommet plane, dont il était aussi bien possible de faire une lecture ascendante que descendante, de droite à gauche et vice versa. Le russe a été translittéré en alphabet latin par Marina Skalova, non pour permettre une lecture facilitée mais pour mieux rendre compte du russe de son enfance. Pour la poétesse, qui vécut en France et en Allemagne, le russe était une langue orale, phonétique.
C’est une source de grande satisfaction, lorsqu’on anime une revue, de pouvoir publier un poème comme celui-ci. Pas seulement pour la singularité de sa forme ou pour sa qualité mais parce que sa publication en a fait une pièce importante d’un ensemble. Celui d’un numéro qui voulait rendre compte de « l’absolue liberté de parole » de plusieurs poétesses : Monique Laederach dont l’un des poèmes a été repris en quatrième de couverture : « j’ai le regard comme un couteau / qui traverserait le gâteau du dimanche : / mais ce n’est pas de la crème / ni de la pâte : / c’est femme – et pas seulement corps » ; mais aussi Ling Yu de Taïwan avec une série de poèmes intitulée « Filles » qui suivent ceux de Marina Skalova. Le numéro comprenait également un article de Nathalie Koble sur la traduction des trobairitz, les femmes troubadours. Publier des poèmes dans la RBL, c’est le privilège de varier les voix, les sonorités, tout en révélant des résonances et des liens. David André
Peut-être t’écrirai-je
une lettre.
Tu pourrais la
mettre de côté
sans en lire
un mot
juste vérifier
où je l’ai postée
et me dire
où je suis chez moi.
Venu de la nuit des temps ou du fond de l’horizon, un poème vient à notre oreille, nous happe, nous rejoint au plus secret de nous-mêmes, renaît, reprend vie en nous – nous le traduisons, le posons tout vif sur vos pages, vous le tendons, plein d’appels, chargé de temps et d’espace : qu’il déploie ses possibles sur vos chemins. Marion Graf
demain sera aussi
de la même dirons
nuit
basculé et si
précipité
de noir et d’encre
de poulpe
dans le ciel mounine froissée nuage
dentelé crème à peine avec
beaucoup de noirs fins traités et
si
rapide dans l’eau qui vient
au creux de la tête que
demain passe
sans rêve semble-t-il
sans rien mille fois
dessine une laisse derrière toi
Ce poème d’Emmanuel Laugier a paru dans le numéro 2005, 1-2 où l’on découvre notamment les débuts de Mary-Laure Zoss et de Laurent Cennamo. Il fait partie d’une suite de onze morceaux intitulée « Entre fait proche » dans laquelle Laugier invente de nouvelles manières d’exprimer la mélancolie en déployant une singulière “syntaxe” du vers. On s’interroge, à première vue, sur l’émotion et le sens que pourraient bien susciter ces vers minimaux, limités parfois à un seul mot. Les développements ne sont pas tous menés à terme, découpés en petites unités dont le sens paraît évoluer au gré des vers. Malgré les résistances, la lecture se révèle étonnamment accessible. Laugier recourt à une langue simple, jalonnée de petites trouvailles expressives relevant d’un lyrisme descriptif qui procède par appositions. Il dit la nuit plutôt qu’il ne la décrit : « précipité / de noir et d’encre / de poulpe / ciel mounine froissée nuage / dentelé crème à peine avec / beaucoup de noirs fins traités et ». Une densité augmentée par la polysémie des termes, comme celui de « mounine » signifiant à la fois petite fille espiègle en argot ancien, enfant selon certains parlers régionaux, ou encore renvoyant à un site naturel des Calanques qui a inspiré un poème à Francis Ponge, « La Mounine ou Note après coup sur un ciel de Provence » (La rage de l’expression, Mermod, 1952).
De par sa structure et son découpage, le poème ouvre des possibilités de compréhension, déploie des ramifications de sens. Le retour des « et si » semble ainsi jouer sur la formule conditionnelle, mais ce sont en réalité des adverbes destinés à intensifier la nuit. Nuit depuis laquelle le « je » lyrique s’exprime, qui paraît interminable, où le maintenant et le lendemain se superposent : « demain sera aussi », puis « demain passe », avant de glisser dans le passé – « dessine une laisse derrière toi ». Le poème renvoie à lui-même et à ce geste poétique qui happe le lecteur. Christen Alessio
