Résistance des récits amérindiens

Deux parutions en français aux éditions québécoises Mémoire d’encrier montrent la vivacité des écritures amérindiennes du Canada, des années 1970 à aujourd’hui : le premier texte en langue innu, où An Antane Kapesh raconte la formation d’une identité dans la dépossession des terres, et le roman écrit en anglais de Joshua Whitehead, Jonny Appleseed, personnage de travailleur du cybersexe dans une réserve de la Première Nation manitobaine de Peguis.


Joshua Whitehead, Jonny Appleseed. Trad. de l’anglais (Canada) par Arianne Des Rochers. Mémoire d’encrier, 272 p., 19 €

An Antane Kapesh, Eukuan nin matshi-manitu innushkueu / Je suis une maudite sauvagesse. Trad. de l’innu par José Mailhot. Édition et préface de Naomi Fontaine. Mémoire d’encrier, 216 p., 19 €


En 1975, An Antane Kapesh publie un livre dans sa langue ; elle devient la première auteure innue. Le livre est traduit en français en 1976 (aux éditions des Femmes), puis sombre dans l’oubli. La version d’aujourd’hui se présente à la fois comme plus exacte, si tant est qu’une traduction puisse l’être, dans la restitution en français et plus en adéquation avec l’orthographe innue, pas encore fixée à l’époque de l’écriture. C’est un acte fondateur incommensurable, fruit d’une décision qui n’a rien de hâtif : « Quand j’ai songé à écrire pour me défendre et défendre la culture de mes enfants, j’ai d’abord bien réfléchi, car je savais qu’il ne fait pas partie de ma culture d’écrire ».

Le livre est une charnière, à l’image de son auteure qui a connu l’existence nomade de son peuple avant la sédentarisation imposée par les Blancs. Une femme voit son mode de vie s’éteindre, ses enfants s’égarer, son peuple souffrir. Elle prend les outils des Blancs pour les mettre face à leurs mensonges et aux injustices faites aux Premières Nations : « avant que le Blanc nous enseigne sa culture, nous les Indiens, n’avons jamais vécu de telle manière que nous écrivions pour raconter les choses du passé. À présent que le Blanc nous a enseigné sa façon de vivre et qu’il a détruit la nôtre, nous regrettons notre culture. C’est pour cela que nous songeons, nous aussi les Indiens, à écrire comme le Blanc. Et je pense que, maintenant que nous commençons à écrire, c’est nous qui avons le plus de choses à raconter puisque nous, nous sommes aujourd’hui témoins des deux cultures ».

An Antane Kapesh, Joshua Whitehead : résistance des récits amérindiens

L’histoire des Premières Nations est connue : chassées de leurs terres, privées de leurs ressources, parquées dans des réserves. An Kapesh a vécu cette phase de perte et en tire d’amères leçons, mais son écriture reflète la dignité d’une vie sans duplicité – et qui parmi ceux qui l’appellent « maudite sauvagesse » peut en dire autant ? Cette appellation qui donne son titre au livre est d’ailleurs un motif de fierté : « Je suis une maudite Sauvagesse. Je suis très fière quand, aujourd’hui, je m’entends traiter de Sauvagesse [en français dans le texte innu]. Quand j’entends le Blanc prononcer ce mot, je comprends qu’il me redit sans cesse que je suis une vraie Indienne et que c’est moi la première à avoir vécu dans la forêt. Or, toute chose qui vit dans la forêt correspond à la vie la meilleure. Puisse le Blanc me toujours traiter de Sauvagesse ». Comment ne pas préférer l’identité de maudite sauvagesse à celle de « bon sauvage », cette créature naïve et docile ? En termes de bonté, elle n’a pas de leçon à recevoir ; elle n’a pas attendu le contact avec les chrétiens pour appliquer l’idée de ne pas faire à autrui ce qu’on n’aimerait pas qu’il nous fasse.

Une quarantaine d’années après sa publication, le texte est donc retraduit et redécouvert. Il entre en résonance avec ceux d’auteurs actuels comme Naomi Fontaine ou, dans la sphère anglophone, Joshua Whitehead. Jonny Appleseed examine l’identité amérindienne mais aussi l’identité queer, à travers le retour à la réserve du narrateur à l’occasion du décès de son beau-père. Il retrouve sa mère et la tombe de sa grand-mère, sa « kokum » qu’il adorait ; elle savait, bien avant qu’il ne le lui dise, qu’il était gay ou, comme elle dit, « deux-esprits ».

Son prénom, Jonny, était celui de son père, qu’il n’a jamais connu. Johnny Appleseed est une figure folklorique de l’histoire américaine, un pionnier célèbre pour avoir généralisé la culture des pommiers au XIXe siècle ; au début du livre, le narrateur explique qu’il a séjourné à l’âge de dix ans dans un camp chrétien où l’on chantait la chanson « Johnny Appleseed » et qu’il s’est retrouvé affublé du surnom Jonny Pomme Pourrie quand il s’est fait surprendre avec l’un des animateurs « pendant qu’on frenchait dans mon dortoir ». Pour couronner le tout, son beau-père l’a traité de pomme quand il a annoncé vouloir quitter la réserve : « T’es rouge en dehors, qu’il m’a dit, et blanc en dedans. » Les pommes ne figurent pas au menu quotidien dans les réserves, elles sont trop chères, mais il n’est pas invraisemblable que l’alphabet y soit enseigné en commençant par A comme « Apple » (comme aux enfants nigérians « qui n’ont jamais vu de pomme à l’œil nu sauf dans la télé » dans le récent The Girl with the Louding Voice d’Abi Daré, éditions Sceptre, non traduit). Le jeune NDN n’avait aucune raison, après tout ça, d’admirer Johnny Chapman dit Appleseed ; quand on sait que les variétés de pommes qu’il propageait, issues de graines et non de greffes, servaient surtout à faire de l’alcool (voir The Botany of Desire de Michael Pollan, traduit en français aux éditions Autrement par Sébastien Marty sous le titre Botanique du désir), cela fait réfléchir encore davantage.

An Antane Kapesh, Joshua Whitehead : résistance des récits amérindiens

Voici quelqu’un qui connaît très bien les deux cultures, celle des Amérindiens et celle des Blancs (de la mythologie grecque à Stranger Things en passant par Shakespeare et Nirvana). Jonny passe avec une fluidité incroyable de scènes de sexe à des souvenirs d’enfance, de fêtes très arrosées à des rêves presque chamaniques. Il a son lot de cicatrices au corps et à l’âme et connaît le quadrilatère infernal déjà remarqué par An Kapesh qui fait tant de mal dans les réserves : école, alcool, hôpital, prison. Il parle aussi des ravages du diabète, des grossesses adolescentes, des enfants retirés à leur famille, des filles disparues. Il choisit de quitter la réserve malgré un tiraillement insoluble. « Bon sang, j’ai joué les hétéros sur la réserve pour pouvoir être NDN, ici je joue les Blancs pour pouvoir être queer. On ne peut pas toujours tout avoir dans la vie. » Winnipeg n’a pourtant rien d’un Eldorado et détient le triste titre de ville la plus raciste du Canada : « C’est moi qui paie les impôts icitte, ciboire, c’est mes impôts qui paient pour ton aide sociale, maudit bon à rien ! » Les choses n’ont pas beaucoup changé depuis le témoignage d’An Kapesh : « Nous entendons le Blanc dire constamment : “Les Indiens, eux, ne veulent pas travailler, et c’est nous qui les faisons vivre en travaillant et en payant des impôts”. »

Hors de la réserve, le narrateur s’est construit une existence à base de cybersexe rémunéré. La fluidité de son identité et le fait qu’il peut passer pour un Blanc (« mes airs de Blanc […] m’aident à me transformer en différents individus sur Snapchat parce que le blanc est la base de toutes les couleurs ») le servent à merveille pour son gagne-pain ; il se met en scène devant sa webcam, en tenue à franges tout droit sorti d’un western ou en combinaison moulante de Catwoman. Il sait qu’il peut flatter une velléité qu’on pourrait qualifier de colonisatrice chez ses clients : « Ah, les hommes, c’en est presque trop facile : ils sont tous un peu voyeurs et un peu explorateurs. Ils veulent moins jouer au docteur avec toi qu’être le Jacques Cartier de ta ceinture pelvienne. » Revoilà l’ombre de Johnny Appleseed qui, malgré ses contacts amicaux avec les Indiens de l’époque, a joué un rôle important dans l’implantation des Européens en Amérique du Nord.

Même en dehors des jeux sexuels, c’est un jeune homme protéiforme, tour à tour « princesse pailletée », arbre foudroyé, écrevisse, fumée sacrée, pêcheur au harpon, oiseau-tonnerre. Son écriture, riche de cette sensibilité multiple, offre des passages pleins de poésie : « Je perçois le chant apocalyptique des orques, des loups et des ours tout autour de moi – le cri cacophonique d’un animal qui sent la mort s’approcher comme la texture d’un mélange de sang et de roches retenu dans la colle d’un pansement. » De très belles pages sur sa mère et sa grand-mère, des femmes fortes et tendres, résilientes (une fois de plus on pense à An Kapesh), et sur Tias, son véritable amour : « les fossettes de ses joues se levaient comme des étoiles ».

An Antane Kapesh, Joshua Whitehead : résistance des récits amérindiens

Le poète et romancier Joshua Whitehead

Jonny est un survivant et un raconteur d’histoires, sa langue un flot bouillonnant. « L’eau a toujours été un mentor pour moi, un compagnon de jeu ; l’eau est un enfant sauvage. […] La rivière est un lieu de convergence, où les dérives et les courants se rencontrent brièvement, une orgie où les flots s’embrassent, un théâtre de sexe et de nageoires qui claquent. » Avec des accents dionysiaques, il porte la mémoire de tout un peuple jusque dans sa chair : « nos corps sont une bibliothèque ». Pendant que certains Blancs s’accrochent à leur ADN comme au secret de leur identité, le personnage créé par Joshua Whitehead sait qu’il est, comme son bien-aimé Tias, un palimpseste : « l’histoire de sa sœur était ensevelie au fond de lui, sous une couche de sédiments durcis comme une pierre au rein, une couche pleine de cholestérol et de souffrances ».

Ces deux lectures montrent que, en quelques décennies, les Amérindiens n’ont eu aucun mal à transcrire leur(s) histoire(s). Et que si les langues amérindiennes sont en perte de vitesse, elles font de la résistance. Sans An Kapesh, aurions-nous Joshua Whitehead, Richard Waganese, Joy Harjo, Natalie Diaz ? Elles montrent aussi qu’après s’être familiarisés avec l’outil de la langue écrite, des hommes et des femmes partagent leurs déchirures et leurs espoirs, avec poésie, avec humour, ces réputés intraduisibles.

Tous les articles du n° 114 d’En attendant Nadeau

;