Une petite nef des fous

On choisit de prendre au sérieux le mot folie, du moment qu’il s’applique au livre, ou aux personnes assez insensées pour en écrire, pour les lire et les collectionner. Ce qui nous permet de différencier la folie littéraire des autres folies contemporaines, c’est sa lenteur : on ne lit pas « à la hussarde », il faut des rites et des préliminaires. La « durée sans mesure » du livre aide alors à distinguer les artistes des imposteurs.


Un ami m’écrivait il y a peu : « Quelle folie que de faire des livres : ça laisse croire qu’il existe un avenir… » Constat désabusé sans doute, hâtif peut-être, plus acerbe qu’incongru mais qui, sous l’écorce, préserve en dépit de son apparente désinvolture une espèce d’espérance, la remarque accompagnait les épreuves d’un récit auquel, des mois durant, j’avais consacré toute mon attention. Folie… Prenons le mot au sérieux.

N’est-il effectivement pas insensé d’inscrire en notre désert contemporain, les sables ou les glaces, les grèves, les estrans seraient-ils hérissés de machines à broyer l’imaginaire, des lambeaux d’idées et des reliefs d’agapes littéraires dont presque plus personne ne se soucie quand il en va d’emblée de divagations vouées aux murs capitonnés des éditions originales ? L’affaire paraît entendue. De tirages mesquins en ventes sporadiques, les ouvrages de poésie ou de littérature non romanesque (j’excepte les succès post mortem de certaines gloires exhumées du terreau, qui servent parfois d’alibis, voire de cache-misère destinés à voiler pudiquement les dessous d’une situation souvent catastrophique) s’épaulent maladroitement en queue de gondole dans des librairies triées sur le volet, une sorte d’élitisme clandestin présidant ainsi à la diffusion d’ultimes sensibilités ayant maille à partir avec leur temps.

« Le monde physique », Barcelona Montaner y Simón (1882) © CC0/WikiCommons

Rien toutefois n’apaise la soif d’exister. Comme tant de femmes et d’hommes frappés de graphomanie, j’écris, publie des œuvres disparates chez divers éditeurs, allant, fruit plus ou moins confit sur le gâteau, jusqu’à diriger une collection où se pressent recueils de poèmes et pages ancrées dans de nonchalantes rêveries ou d’abruptes méditations. J’ai donc vue sur un théâtre d’ombres et d’artifices conflictuels, de petites impostures comme de grosses supercheries contribuant à huiler les engrenages d’une industrie menacée par le renouveau d’ancestrales contradictions. De là à se lamenter, à revêtir le costume des gardiens du temple stylistique et à opposer à l’industrie papetière le sacro-saint artisanat d’enclaves dites de « qualité », il est un pas qu’il est toujours trop facile de franchir : l’admirable Maison vide, de Laurent Mauvignier, les derniers signes tracés par la plume de Philippe Jaccottet ou la correspondance d’André Breton ne sont pas les plus récents cadeaux d’entreprises vouées à l’entretien des jachères. Au fond, rien n’a réellement changé depuis Balzac. D’élégants truands et de vulgaires charcutiers exposent leurs produits sous diverses parures, l’intrigue, le fou désir d’intégrer le cercle des rimailleurs calés dans les starting-blocks de la renommée, l’usage de faux conçus sur un coin de table et les mille et un services rendus à telle ou tel s’unissant d’après la rumeur afin de promouvoir des volumes mal brochés. Le livre est mort, entend-on. Du moins est-il condamné à une obsolescence depuis belle lurette programmée. Ses amateurs s’éteignent les uns après les autres, si bien que les catalogues les plus huppés ne sont désormais que des cimetières hantés par des fantômes ou des survivants sans aucune chance de postérité.

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Si tout semble donner raison à pareils griefs, comment expliquer la parution de textes sublimes d’Alejandra Pizarnik, de proses somptueuses ou novatrices ici ou là, chez Verdier, chez Minuit, chez Nous, chez Gallimard même, que l’on critique si fréquemment, ou chez Unes, chez Al Manar, chez Lettres Vives (je cède à l’arbitraire, ne mentionnant que des maisons dont les noms me viennent à l’esprit), lesquels nécessitent, voire exigent, le concours du papier et de l’imprimerie quand bien même l’informatique taillerait des croupières à ces usages prétendus révolus. Question d’habitude, de snobisme assurent certains, option charnelle soutiendrai-je, physique, rien ne compensant l’intelligence sensible requise par une main et des doigts glissés entre les feuillets qu’il faut encore couper quelquefois. Le livre s’ouvre ainsi sur son passé comme sur son avenir, ses chiffons, ses peaux de bête et ses écrans. Que les experts les plus avertis n’hésitent pas à fustiger les dégradations qu’il subit (Charles Nodier, déjà, tançait les typographes, les accusant d’utiliser des clous en guise de caractères mobiles…), qu’ils pestent, tirent à boulets rouges sur sa dématérialisation ou les ersatz auxquels on le réduit, que leurs contradicteurs, adeptes d’idéologies longuement caressées par les prophètes de la Silicon Valley, se rient de leur archaïsme, ne modifie pas la donne : le charme tactile qui le caractérise, et son parfum, le velouté des couvertures, sa sensualité comme la douce quiétude de son dos ou les frissons d’épiderme qui en rident les plats, ne cessent d’instruire le chaland quant à la volupté à laquelle ils l’incitent. Le temps du lecteur, celui de la lectrice, nécessite l’accomplissement de rites et de préliminaires, les soudards seuls lisant à la hussarde. Michel Jullien le sait mieux que quiconque, son précieux Format d’un livre (Verdier, 2026) dénouant les tresses d’une Aliénor d’Aquitaine à jamais radieuse face au « petit bloc d’éternité » qu’elle tient entre ses mains. Le reste n’a qu’une maigre importance et la mort, obscène, squelettique, mène sa danse aussi bien chez les Buddenbrook que dans les ruelles de La Comédie humaine.

On doit donc au livre une durée sans mesure. Des heures, des minutes compactes. Une densité inaccessible aux canons de l’intelligence artificielle. Or il en va de fulgurance tout autant, d’éclairs capables de déchirer la nuit qui nous gouverne, d’éclats, d’alluvions lentement déposées cependant, les incandescences de Michaux ne se séparant plus ici des méandres où se déploie la prose de Marcel Proust. Il faut, pour les inventorier, des veilleurs scrupuleux. Sans eux, António Lobo Antunes, qui vient de nous quitter, aurait végété dans les marges d’une critique asservie, l’ombre de Franck Venaille, à jamais inscrite sur les rives de l’Escaut, se serait peu à peu évanouie. Que de bonnes, de méchantes âmes tiennent ainsi le rôle de vigies et, perchées dans les haubans de la littérature, crient « terre ! terre ! » dès qu’une écume bouillonne à l’horizon, qu’elles annoncent une île, un continent, un simple récif, leurs vaisseaux comme les barcasses auxquelles ils confient une commune destinée naviguent sans autre boussole que l’aiguille aimantée d’une plume d’oiseau migrateur.

Dès lors, puisque tout devra disparaître, je ne renonce pas à rejoindre le cercle fluctuant des naufrageurs, fouillant à même la mémoire calcinée des disques durs et de nos vieux abécédaires. Liasses jaunies, puces électroniques, bandes magnétiques recroquevillées en bordure du silence, la guerre des supports aura ou n’aura pas lieu sur les plages où les enfants n’apprennent plus à lire qu’entre deux émoticônes. J’erre. Je chemine. M’abreuve aux aisselles d’une Marceline Desbordes-Valmore incapable de comprendre pourquoi les canuts lyonnais déchargent leurs fusils sur les horloges, fredonne une comptine du Valois, braille, barbouille les marges de La chouette aveugle ou m’étrangle en murmurant une chanson de Gérard Manset, imite Janis Joplin et Chuck Berry, Bobby Lapointe et Georges Brassens, et Ferré, et Mitchell, et Presley, rien ne tranchant la gorge du gamin amoureux de cartes et d’estampes qui, dans un cahier secret, avait un soir copié quelques vers de Charles Baudelaire.

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