On écrit des choses pour ne plus les penser

Le principal reproche que l’on pouvait faire à Deux secondes d’air qui brûle, le précédent roman de Diaty Diallo paru il y a quatre ans, était qu’il ne fût pas plus long. Bien que le caractère frappant voire déroutant de son style ciselé-effrangé tienne en partie à sa concision, afin qu’il impose sa nouveauté dans le paysage littéraire, et pour le plaisir aussi de continuer à être frappé et dérouté par ses images, on aurait aimé que ce livre durât plus longtemps. Sur ce point, Darya & Dounya devrait satisfaire les lecteurs, ce nouvel opus comptant plus du double de pages que le précédent.

Diaty Diallo | Darya & Dounya. Seuil, coll. « Fiction & Cie », 380 p., 22 €

La versatilité du lecteur étant cependant ce qu’elle est, on aurait cette fois apprécié quelques coupes, qui auraient pu porter par exemple sur la description détaillée de la mort d’Oggi, la chatte de la narratrice, ou sur la transcription intégrale et annotée de sa lettre de licenciement, motivant une réponse à son ancien patron qui ferait certes passer la Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary de Guy Hocquenghem pour un exercice de diplomatie, mais qui ne constitue pas vraiment le morceau le plus original d’un livre qui en compte bien d’autres. Plus largement, la structure en diptyque de Darya & Dounya et l’orientation essentiellement rétrospective que son autrice lui impulse semblent y freiner l’élan romanesque qui se dégageait du polyptique que composait prospectivement Deux secondes d’air qui brûle.

Reste que la qualité de son style, d’une grande tenue orale, n’a pas varié entre-temps. « Eh, Darya, sache que j’ai jamais abandonné notre écriture de folle », prévient Dounya, qui prend « toujours un temps infini pour former l’esperluette » – celle qui lie dans le titre Darya & Dounya. Darya, c’est Dounya, qui se souvient d’elle, « fille pas nette dans un décor ambigu », lorsqu’elle était jeune, à travers des souvenirs ayant laissé dans son esprit des impressions, photographiques pour certaines, plus ou moins dures et plus ou moins durables. Chez Diallo, qui se dédouble donc en deux personnages qui font trois, troublant ainsi la limite entre la narratrice et l’autrice au point de se demander quelle part exacte de fiction entre dans ce roman, la mémoire est tantôt « une espèce de rivière boueuse qui ne charrie que les pierres les plus poreuses dans son cours et de la poussière en surface », tantôt ce flux de conscience recouvrée capable de faire d’« instants répétés […] un seul et même souvenir si long, si beau, où toutes les saisons se succèdent en accéléré, soleil et neige qui tapent le carreau ».

Des éléments qui tapent sur le système aussi, pour elle qui, à force de se remémorer, se rend compte qu’elle vient « d’une époque tellement agressive », au cours de laquelle, enfant, un « Kévin de la récré » accepta ses avances à condition qu’elle fasse quelque chose pour se débarrasser de sa peau noire ; où adolescente un gynécologue la pénètre de ses doigts sans tenir compte de la douleur qu’il lui cause et en se montrant ravi de l’opération de l’hymen « en étoile » qu’il réalise ensuite sur elle (son vaginisme ne sera diagnostiqué que onze ans plus tard) ; traumatisme que réactive plus tard un attouchement anonyme lors d’une fête de la musique, et plus tard encore un viol par un poète en devenir, tandis qu’un autre artiste avait exploité jusqu’à l’épuiser son intimité psychologique et personnelle sous couvert de la faire travailler, et que son patron l’exploitait tout court dans l’association qui l’employait à cette période de sa vie.

« Ecstatic Draught of Fishes », Ellen Gallagher (2022) © CC-BY-SA-4.0/Jan-Willem Doo/Flickr

Tous ces moments, répétés eux aussi jusqu’à former à leur tour le panorama d’une seule et même époque, Diallo y réplique sous forme de lettres ou d’audios « de haine », ainsi qu’elle les désigne. Chacune de ces répliques est elle aussi le fruit d’une longue remémoration critique. Du racisme auquel elle a été confrontée à quatre ans, elle juge que cet épisode fut « inaugural, initiatique », et que « si ce moment était un mot, il s’écrirait : Bienvenue ». De celui qu’elle subit sous couvert de curiosité artistique et d’affinité politique, elle dit de son auteur qu’il s’est « payé de l’escorting militant ». Contre le praticien qui n’en est pas exempt non plus à ses yeux, elle cingle, tout en cherchant ses mots : « Il faut être complètement con pour traiter l’autre comme le vide, t’as fait des études qui durent hyper longtemps et, et, en fait vous n’êtes même pas… Je ne sais pas… Vous n’êtes même pas… Je ne sais pas… C’est politique d’être médecin quand même. »

La transcription récurrente de ces hésitations dans l’écriture de Diallo dessine d’elle un portrait à la fois tranchant et sur le fil, comme si on lisait par fragments le récit d’une fille paumée qui, à mesure qu’elle revient sur son parcours, sait cependant désormais très bien où elle va, et où elle ne veut plus aller. Cette ambivalence détermine en grande partie la forme même de son écriture, où abondent les références musicales, parce que « les choses fragiles sonnent mieux dans la langue des chansons », et parce que « si on écrit des choses, Darya, c’est pour plus avoir à les penser ».

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L’autrice revient souvent à cette formule, qu’elle tient d’une de ses proches, Évé, créditée dans la liste des références qui parsèment le livre, manière de demeurer fidèle à la règle édictée dans Deux secondes d’air qui brûle selon laquelle un texte ne s’écrit pas « à mains nues ». Si ces termes ne prêtaient pas aux pires malentendus, et que l’on admettait, puisque Diallo le démontre, qu’ils puissent être grevés de douceur, on pourrait alors dire de son écriture qu’elle est faite de ressassements et de ressentiments ; et que non seulement ceux-ci préparent chez elle la réplique, mais qu’ils donnent à la forme de celle-ci son rythme caractéristique. Quelque chose qu’on transcrirait maladroitement de la manière suivante : 1-2-1-3, comme dans sa dernière « lettre de haine » : « Vu que j’ai jamais pu… vider mon sac, il est encore plein. Et donc, ça fait que… je me trimballe un truc un peu bombé quoi. Et du coup… L’ardoise est chargée et… c’est comme ça que certains événements qui sont pas des trucs de fous… eh bien ça devient des trucs de fous à cause de l’accumulation, quoi. »

Ce paragraphe s’inscrit dans la longue tentative qu’effectue Dounya pour reconstituer les circonstances du viol dont elle a été victime, depuis sa rencontre avec son « petit violeur », comme elle le dénomme, jusqu’à ce qu’elle le « bloque » sur les réseaux sociaux. Or c’est précisément lorsqu’elle aborde « les domaines de l’amour ou du sexe », dans lesquels, constate-t-elle, elle s’est souvent « courbée jusqu’à ce que ma tête touche le sol », que Diallo entrelace en quelque sorte les deux fils de son projet à partir de faits d’apparence anecdotique, elle qui sait bien que « c’est des détails, mais moi ça m’aide à me souvenir » et donc à répliquer : régler ses comptes (personnels) afin de tenir les comptes (collectifs).

La façon qu’a ainsi l’autrice de décrire comment elle a passé toute une partie de son existence de femme à anticiper les désirs des hommes sans être jamais sûre des siens propres, et même sans véritablement leur prêter une attention équivalente, et comment ce jeu-là les piège et les enferme comme elle dans une relation viciée, d’où le plaisir est souvent absent et inexistante la considération pour soi comme pour l’autre, cette façon-là esquisse elle aussi le portrait de toute une culture où l’indécision, l’incertitude, l’indétermination sont perçues comme des faiblesses à dissimuler pour les unes, à exploiter pour les autres.

Qu’elle se découvre une issue dans l’une des icônes de cette même culture, en l’occurrence la Dame à la licorne avec laquelle consonne, à la toute fin du roman, Délire et paix (1954, musée national d’Art moderne) de Georges Coran, qui ouvrait l’exposition « Paris Noir » du Centre Pompidou au printemps dernier, fait partie des pages les plus inattendues et les plus douces de son livre. Au terme d’une longue description du cycle de tapisseries que conserve le musée de Cluny où son personnage fut un temps affecté à la surveillance, Diallo en recompose l’interprétation (toujours disputée parmi les spécialistes) à l’intention de la jeune visiteuse qui l’accompagne pour affirmer finalement qu’après s’être « bien battue » (la façon qu’elle a de tenir son oriflamme dans la tapisserie du Toucher le prouve) la dame à la licorne est en réalité « revenue jouir de la paix, son seul désir », ainsi qu’il est brodé en fils d’or, dans la dernière œuvre, sur le bandeau bleu de la tente au seuil de laquelle elle se tient.

Un désir qui fait écho au sien propre à la fin, quand Dounya-Darya-Diaty Diallo affirme que, « pour l’instant, cesser de haïr ça me va ». Un suspens à l’évidence provisoire, et menaçant au demeurant, dont on espère évidemment aussi qu’il ne dure pas trop longtemps avant qu’elle ne mette à nouveau ses menaces à exécution.