Dans les limbes des conteneurs

Après l’aventure utopique du Grand Vertige, Pierre Ducrozet met en scène,  le voyage du jeune Éden vers un continent rêvé, à l’écart des puissances d’oppression. Mais comment l’atteindre ? Son Éden se lit à un rythme effréné et nous oblige à trouver un vrai refuge dans un monde déréglé.

Pierre Ducrozet | Éden. Actes Sud, 246 p., 21 €

Entre conteneurs et migrants abandonnés, milliardaire achetant une île et sa mère disparue, le voyage tangue et bringuebale de port en port. Paumé, le gosse cherche sa mère, géniale architecte d’un sol vierge, comme la possibilité d’un nouveau monde. Le récit oscille entre panique du jour et espoir d’un ailleurs.

Sur le port de Marseille, Éden jeune gosse apprend à se dépatouiller comme il peut dans la faune des borderlines, des trajectoires désarticulées, entre rage et recherche de son père disparu et de sa mère qui joue la géographe mondiale. Sur quel projet de vie ? Éden n’en peut plus d’entendre cette phrase dix fois ressassée. D’autant plus lorsque sa mère, Amalia, lui annonce au détour d’une rue : « je suis pas vraiment ta mère. Enfin, si, bien sûr je suis ta mère. Mais disons que, enfin voilà, t’es pas sorti de mon corps à moi ».

Il ne manquait plus que ça. Attendre quinze ans pour entendre ça. Il ne manquait plus que le sol s’effondre sous ses pieds pour qu’Éden accepte de rejoindre un nouveau monde acheté par un milliardaire (ça vous dit quelque chose ?), un continent à inventer, de fond en comble, sans autorité suprême, dégagé de toute contrainte économique, une merveilleuse utopie dont sa mère serait l’urbaniste bâtisseuse.

Port de Mombasa (2015) © CC0/MEAACT Kenya

Et de s’embarquer sur l’un des cargos ravitailleurs du monde entier, avec ses centaines de milliers de conteneurs, le fret bras armé des pièces détachées, gaz, pétrole, médicaments, laitages, riz, vins, pour rejoindre ce monde nouveau. Et ces mois de voyage, allant d’île en île, volant des terres rares au passage pour créer toute l’énergie nécessaire à cette nouvelle Papouasie.

Le décor sera sonore, à la merci des tempêtes, piratages, accidents, pannes, violence au travail des Philippins et des Indonésiens, ces bagnards des temps modernes. Pour atteindre l’eldorado – l’île Noé –, il faut avaler des semaines d’exploitation à la surface du monde enfermé sur ces six étages de conteneurs, pris entre chute à la mer et tsunami au nord de la Nouvelle-Zélande, dans le fracas des tôles d’acier et des poulies qui cassent l’une après l’autre. Entre matelot mécanicien officier cuisinier, les abordages de pirates surviennent et Éden de se planquer dans l’un de ces conteneurs, coincés entre pistons et cylindres hydrauliques, composants électroniques et huile de vidange. Enfermé dans sa grotte, les Cévennes, pays de sa mère, reviennent, coincé dans les boyaux, dégagés à coups de pelle, fer rouillé contre roche. Le monde tangue toujours, vingt jours de panique dans cette diarrhée de lames de PVC, matières dangereuses, pièces de voiture, plastique et cosmétique, cires robinets cartons.

Comment survivre dans cette grotte du capitalisme ? Issa, qui travaille à la maintenance des conteneurs, lui porte secours. Enlevé dans un camp tchadien, en galère en Libye, prisonnier de passeurs au Soudan, Issa s’est enrôlé à bord, faux papiers qu’importe, Éden a rencontré l’âme sœur. Enfermés jour et nuit sur cette coque de métal, à deux compagnons, ils se tiennent la main.

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Issa, c’est le double de Vendredi (Vendredi ou les limbes du Pacifique de Michel Tournier) qui sauve Éden grâce à son expérience de la mer, de l’orientation sur l’eau, de la maîtrise des flux et des ressacs. Issa, son frère à bord, qui le conduit dans les cales du capitalisme mondial, « des hommes secs, toujours au bord de la rupture, d’une solitude insondable, au regard bleu délavé et aux mains râpées. Éden avance là dans les cales de la mondialisation, il est au cœur du monde. Cet objet-cargo contient tout ; il marche au centre d’une métonymie. La hiérarchie, le commerce, la beauté et la violence, le mouvement et l’âpreté sous le grand ciel ».

Nous naviguons avec Éden, seul au monde. Coincé dans une coque, un conteneur, une grotte, une cabine de bateau, une chaloupe… Mais coincé par les plis de la marchandise, des flux de produits, pour atteindre une autre moralité de vie, un devenir dégagé de la violence.

C’est cette aventure que retrace Ducrozet, celle de l’île déserte sur un cargo, l’enfermement dans la marchandisation d’un monde ancien, pour essayer de rendre pensable un monde nouveau. Éden n’accepte cette île prisonnière de la consommation que pour faire advenir quelque chose d’inédit, une terre promise qui pourrait commencer au terme du voyage. Souffrir l’enfer avec les soutiers des conteneurs, être en rupture complète avec le monde, travailler 15 heures sur 24 à suer de larmes pour que s’ouvre quelque chose, la possibilité d’une genèse ? Comme avec Deleuze, le désir profond associé à l’île n’est pas celui de survivre mais de commencer quelque chose. Atteindre un autre horizon.

Pierre Ducrozet nous fait éprouver avec force cette ligne de fuite. De ce cargo en déroute, la prédation économique à nous faire couler au fond de la mer, une ligne de vie se dégage, tout autre qu’un projet de vie, « un immense soulagement où Éden peut enfin se laisser aller. Il peut enfin s’écrouler dans d’autres bras », ceux d’Issa/Vendredi. « Ne penser à rien. À rien d’autre que les gestes. Se déplacer. Faire. Les objets, les bras, l’air, c’est tout. »