Grignan, 24 février 2021

Shoshana Rappaport-Jaccottet rend hommage au poète Philippe Jaccottet, disparu le 24 février dernier.


Philippe Jaccottet, Le dernier livre de Madrigaux. Gallimard, 48 p., 9 €

La Clarté Notre-Dame. Gallimard, 48 p., 10 €

Bonjour, Monsieur Courbet. Artistes, amis, en vrac. 1956-2008. La Dogana/Le Bruit du temps, 160 p., 42 ill. coul., 39 €


Grignan, 24 février 2021 : un souvenir de Philippe Jaccottet

Philippe Jaccottet © Jacques Sassier/Gallimard

Pour Liora, Antoine et Anne-Marie

Ici, maintenant : aux prémices de la proximité­ – celle que la parole accompagne et réconforte, celle qui soudain écarte le froid –, inscrite à la lisière, telle une profonde empreinte, à la recherche des signes qui ouvrent le ciel, qui l’aident, silencieusement. Comment entendre, lors d’une promenade, la petite cloche du couvent de La Clarté Notre-Dame, au moment des vêpres, qui tinte au loin, rappelant l’enfance en un « tintement­ – prolongé, tenace presque, plusieurs fois repris – aussi pur dans sa légèreté, dans sa fragilité extrême, aussi véritablement cristallin… », défiant le langage, s’obstinant à rappeler, fût-ce humblement, qu’elle est une cloche véritable, saisie au creux du temps ? C’est un son discret, ténu, limpide, et tendre, qui se serait métamorphosé, le sobre éclaireur d’un monde, secrètement musical, d’un monde ouvert à l’imprévu comme aux choses vivantes – malgré la grande détresse, impérieuse, voire la violence des images qui hantent les cauchemars –, une voix disposée à recueillir et la note la plus haute, l’offrande la plus simple qui surprend, et la polyphonie qui se déploie, à l’instar de la Lettera amorosa, des madrigaux de Monteverdi, des lieder de Schubert, ou de ses sonates posthumes pour piano, en particulier la D. 960 que Philippe Jaccottet aimait écouter.

Toutefois, aussi émouvants ou gracieux qu’ils soient, à l’instar de tels « liserons : (qui sont) autant de petites nouvelles de l’aube éparse », qu’opposer à l’effroi, à ces « paroles cédées par le vent » ? Certes, il y a les mots de l’ignorance, méditatifs ou réflexifs, ceux tournés vers la prétérition, le regard porté du plus lointain au plus profond sur les ruisseaux qui s’éveillent, la voûte bleue du ciel, tant de ciels que vous avez observés quelle que soit l’heure, ce jour d’avant-printemps, un jour de lumière éparpillée, de fleurs bleues, roses duveteuses d’abricotier, enfin le silence qui touche au cœur, en un ébranlement mystérieux : précisément ce qui contraint à appréhender la démesure, la faille singulière, profonde de l’être, qui est la rencontre conduisant soudain à la mesure même de la poésie – où une voix répond à une autre voix –, la transaction secrète en écho au « sans-mesure de la vie », qui est parfois un prodige de joie comme réprimée, la joie, un mot auquel il faudra prendre le temps de penser ? un mot modestement «  soyeux », propice à l’émerveillement qu’évoque un vers de Dante.

Ou saisir encore la correspondance, au plus près de la réalité la plus concrète, la plus immédiate, ainsi citant Giacometti : « Paysage ! Paysage. Ciel du matin, ciel du soir toujours doré là-bas au fond. Ah ! comment dire ? On ne peut pas dire, il faut les peindre les grands ciels liquides et les avoir et les arbres ! les arbres ! les arbres ! »

J’aimerais parvenir à décrire ces haltes près des vergers, des arbres, des fleurs – l’iris ou les pivoines qui ne durent pas.

Sans rien figer, comment dépeindre votre présence, sa densité propre, et l’humour facétieux qui m’intimidait ? Que dire de votre sourire lorsque ma grande capeline grise s’est envolée avec le mistral ?

Il aura suffi de quelques lignes poignantes, à hauteur d’âme, pour entrevoir le poète, enclin à prendre la main qui se tend, par-delà la lumière, ou regardant les barques dériver sans crainte.

« Avant que les rouges-gorges ne reviennent. »