Pathologies livresques

Il faut avoir le courage d’affronter la part négative du livre, et celle du lecteur. Le courage aussi d’établir un utile catalogue des pathologies liées au livre : les amours excessifs, les intoxications livresques, les détestations morbides, le délire de possession, l’angoisse de la perte ou le dégoût inspiré par une bibliothèque remplie jusqu’au plafond. « Celui qui se perd dans sa passion perd moins que celui qui perd sa passion », écrit pourtant saint Augustin.


« Je hais les livres ; ils n’apprennent qu’à parler de ce qu’on ne sait pas », disait Rousseau, qui n’écrivit qu’à contrecœur, certainement, une trentaine d’ouvrages. Le grand homme nous avait prévenus. Si seulement la nocivité du livre s’arrêtait là ! Hélas, il engendre une série de maux que l’on peine à dénombrer.

Les meubles bibliothèques étant pleins, comment ranger les livres lorsque la prolifération des volumes produit des piles branlantes, çà et là, dans un appartement toujours trop petit ? Les livres s’accumulent, rendant le ménage impossible et la circulation difficile. Des guéridons, crédences et autres dessertes, des cartons dans les coins tentent vainement de pallier l’invasion. Le monde alors se divise en deux : certains se résignent à entreposer des livres sur des étagères dans les toilettes, d’autres s’y refusent absolument.

Lorsque les ouvrages sont posés sur plusieurs rangées, une sélection naturelle impitoyable s’opère. Les ouvrages les moins consultés sont repoussés vers le fond dont, sauf heureuses retrouvailles, ils auront bien du mal à s’extirper. Devenus définitivement poids morts, ils pèsent inutilement sur un plancher meurtri. Quoi qu’il en soit, trouver un titre précis devient rigoureusement impossible. Monte alors une angoisse prégnante : ne l’ai-je pas prêté à Untel qui, comme d’habitude, ne me l’a jamais rendu ? Il convient alors de racheter d’urgence l’indispensable volume que l’on retrouvera plus tard, mal rangé dans une pile excentrée. Dans un couple, le divorce n’est jamais loin lorsqu’un des conjoints investit, sourdement mais invinciblement, l’espace de l’autre. Si les deux membres du couple sont affectés de ce même mal, la vie conjugale s’apparente à une vaste partie de Risk, chacun cherchant à s’emparer de parcelles du territoire ennemi. Évidemment, le livre de poche bon marché a démocratisé le malheur… Et comment déménager avec tous ces bouquins qui s’entasseront dans des cartons au format des pierres de pyramides égyptiennes ? Les copains, sensés, se défileront lorsqu’ils seront invités à participer à la manutention. Les livres condamnent à la sédentarité, bien plus que le bracelet électronique.

Très tôt, le collégien, le lycéen ou l’étudiant a pu être contaminé par l’illusion que l’achat d’un livre était déjà une emprise sur la connaissance à venir de son contenu… qui ne venait pas toujours. Qui ne se souvient d’un professeur de khâgne qui donnait, pour un seul ouvrage au concours, une bibliographie critique de quarante volumes qui, pusillanimement, étaient achetés ! Évidemment, la possession rassure. Ainsi, Raymond Aron, sarcastique, suggérait que Jean-Paul Sartre avait tendance, dans son jeune temps, à s’initier au marxisme en empilant les ouvrages de Karl Marx sur sa table de nuit…

Un des maux incurables réside dans ce que l’on peut qualifier de « livre-boulet », plus encombrant que celui de Vidocq ou de Jean Valjean. Ulysse ou Finnegans’s Wake de Joyce, Critique de la raison pure de Kant, Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzche, L’être et le temps de Heidegger, De la grammatologie de Derrida, par exemple, s’empoussièrent pendant des décennies sur les tables de chevet du malheureux qui, sporadiquement, plein de belles résolutions, se réquisitionne pour entamer sérieusement l’ouvrage, puis, irrémédiablement, fait retraite, hagard. Alain Bombard racontait qu’il avait emporté sur son canot pneumatique, lors de sa traversée de l’Atlantique, l’Éthique de Spinoza qu’il n’avait jamais réussi à lire auparavant. Las, en dépit de la durée du voyage à la dérive, et du nombre réduit d’occupations, souvent limitées à l’éventration de poissons afin d’en recueillir le jus pour s’hydrater, le rude navigateur n’est pas parvenu à atteindre la béatitude promise par l’illustre hollandais volant de concept en concept.

Livre Bibliothèque 2026
Boîte à livres (Allemagne) © CC-BY-SA-4.0/Dietmar Rabich/WikiCommons

Le collectionneur de livres, pervers entre tous, a bien compris qu’il cherche compulsivement à accumuler les échantillons d’un produit dangereux. La preuve, il s’intéresse à la date de parution, à l’édition, à l’état du livre mais, le plus souvent, ne lit jamais l’ouvrage. Il aurait pu tout aussi bien collectionner les boîtes de camembert, et cela aurait été plus gai. La joie avare de posséder suffit. Sa méfiance se manifeste cependant. Il couvre l’ouvrage avec ce que l’on appelle, en un joli oxymore, du « papier cristal ». Quel rapport en effet entre le papier, souple et opaque, et la dureté coupante et transparente du cristal ? Il s’agit bien de mettre l’ouvrage en vitrine pour ne pas y toucher. Et comble d’évidence : le livre a davantage de valeur si les pages ne sont pas coupées ! Prudent fétichisme !

Une bibliothèque est aussi la trace irréfutable et accablante de l’itinéraire de l’existence d’un être condamné à la lecture. Conservateur, il garde tout, ou presque. Il peut alors apercevoir, sur les hautes étagères, des phases de son existence. Les couvertures bariolées des Bob Morane – héros asexué, nyctalope, et éternellement âgé de 33 ans comme le Christ – de l’adolescence tardive jouxtent la passionnante linguistique pluriplane de Hjemslev, le carré sémiotique d’Algirdas Greimas et la diégétique intra ou extra de Gérard Genette. Les revues aussi s’entassent, telles quelles, pas toujours intégralement lues. Certaines savantes théories s’acharnaient à démontrer infailliblement qu’il n’y a pas de différences formelles entre le monologue d’Hamlet et une chanson de Sheila… Certes, mais quand l’heure de la sortie a sonné, on s’aperçoit que Roland Barthes ne fut pas vraiment maoïste, que Derrida ne voulait pas, comme dans la chanson de Brel, s’appeler Jackie, et que Foucault connaissait mal Khomeiny. La rangée « Nouveau Roman » est aussi un peu poussiéreuse. On est tenté de mettre quelques ouvrages, un tantinet défraîchis, de « pensée Mao-Tse Toung » dans la boîte aux lettres d’Alain Badiou, pour compléter sa collection. Que reste-t-il alors de notre petit démon de la théorie qui, rentré dans sa boîte, n’ose plus guère sortir avec sa fourche rouillée ? On sent son âge peser lorsque les livres qui nous ont accompagnés semblent dévitalisés, comme des coquillages vides.

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Passons sur les livres de cuisine, doublement toxiques. Les pages sont souillées de taches de graisse, d’ingrédients divers et de sauce. Les microbes prolifèrent. Quant aux doses de sucre, de sel et de beurre, dans les ouvrages un peu anciens, elles excèdent le raisonnable, ce qui confirme le dicton selon lequel on creuse sa tombe avec sa fourchette…

Des désintoxiqués ont trouvé le moyen légal de se débarrasser nuitamment de l’objet de leur addiction, sans égard pour ceux qui la subissent encore. En effet, la pathologie accumulatrice se trouve confortée, depuis quelque temps, par la pousse inconsidérée, comparable à celle de l’amanite tue-mouches, de boîtes à livres, aménagées parfois dans des cabines téléphoniques désaffectées – c’est un signe – ou dans de vieilles barques dressées, en Bretagne. De vrai, cette quête s’apparente à la pêche à la ligne. Quelquefois, un reste de raison laisse bredouille le chineur : rien ne convient. Seuls les souvenirs d’une époque surgissent : Guy des Cars, OSS 117, Gilbert Cesbron, Mazo De la Roche, André Maurois, Le matin des magiciens, L’Homme, cet inconnu… D’autres fois, une libido livresque déréglée fait accroire que l’on lira, un jour, tel titre insoupçonné ou excentrique qui suscite, subitement, un invincible intérêt. À Dinard – mais Dinard, c’est Dinard –, dans la proustienne boîte à livres de la plage du Prieuré, se pêche parfois un volume de la Pléiade ! Si ! Comment l’addictif pourrait-il résister ?

Un mur de livres – voire plusieurs – tapisse inévitablement le logis du malade. Roué, il cherche parfois à intimider le visiteur bien portant par une impressionnante culture. « Avez-vous tout lu ? », demande immanquablement celui-ci. « Si je n’ai pas tout lu, j’ai tout consulté », ment modestement son interlocuteur… Le moindre mal est constitué par les rangées de faux livres dont les tranches cachent des bouteilles ou un coffre-fort. L’essentiel porte sur le rapport abyssalement déséquilibré entre capacité de lecture et quantité d’ouvrages possédés.

Incontestablement, ce mur de petites briquettes que sont les livres forme un rempart contre la mort. Comment disparaître si l’on n’a pas lu tel ouvrage indispensable ? Illusoirement, l’espérance de lecture est ainsi ubuesquement enflée. Comme dans la nouvelle de Borges Le miracle secret, le lecteur est comparable à l’écrivain qui, face au peloton d’exécution, demande à Dieu de suspendre le temps afin qu’il puisse terminer mentalement sa pièce de théâtre. « Dieu, laisse-moi lire les 27 volumes des Hommes de bonne volonté de Jules Romains », demande l’halluciné lecteur qui regrette qu’on ait perdu 115 pièces de Sophocle !

On ne jette pas un livre ! L’intoxiqué aime partager son vice. Rakuten et Leboncoin permettent, dans un instant de lucidité, de diffuser ces artefacts fatigués dont il accepte de se défaire. C’est toujours avec un étonnement ému que l’encombré d’une bibliothèque reçoit une offre d’achat d’un volume jugé invendable, suranné, désuet. Nous ne sommes donc pas seuls dans l’univers ? Le monde n’aurait-il donc pas tant changé que cela ? Et voici, dans une rivalité mimétique exemplaire, que le livre, potentiellement vendu, prend soudain une valeur insoupçonnée. Faut-il vraiment s’en séparer ? Le négociant repenti doit alors mentir, en refusant la vente, arguant qu’il ne retrouve plus le volume dans sa bibliothèque.

Osons aborder les Livres saints sur lesquels il est dangereux de trop en savoir. Le savant Jean Bottero nous apprend que la Bible est un échantillon de morceaux de textes mal raboutés. Il existe trois versions différentes de la création du monde. Par surcroit, dans la Genèse, la première est postérieure à la deuxième et une troisième se trouve dans le livre de Job… Le pauvre Renan, naïf breton, perdit la foi en étudiant les textes. À propos des évangiles, pourquoi quatre et pas trois ou cinq ? Les nombreux recalés sont déclarés « apocryphes ». Quant au Coran, les exégètes musulmans considèrent que les califes Othmân et surtout Malik ont modifié certaines sourates selon leurs intérêts politiques du moment… À qui se fier ? Et la lourde question demeure : le monde aurait-il été meilleur sans la Bible ?

Le drame arrive. L’âge venant, que faire de tout ce fatras, se demande, au crépuscule, le malheureux devant la profusion de volumes qui témoigne de son mal ? C’est la question qu’il se pose dans les rares moments où il se pressent mortel. Les héritiers, par les temps qui courent, ne se bousculent généralement pas. Un seul espoir, fou – ténu, mais qui sait –, miser perfidement sur la très jeune génération sans défense. Hugo ordonne : « Donc au petit enfant, donnez le petit livre ». Plaignons ce petit être vulnérable qui, sans savoir qu’on l’engage dans un gouffre dont il ne parviendra pas à s’extirper, ouvre maladroitement un livre dans lequel il s’absorbe… Savez-vous que le livre La physique quantique expliquée aux bébés existe vraiment ? C’est à ces moments que l’existence d’un grenier perdu dans quelque résidence secondaire, à forte taxe d’habitation, alimente un superbe fantasme qui réconforte le vieillard. Celui-ci, nuitamment, a entreposé méthodiquement nombre de volumes, dans la sérénité poussiéreuse de ce lieu discret. Il songe alors à une ou un descendant, peut-être lointain qui, une flamme naissante dans l’œil, tel un flibustier, découvrira ce qu’il croira être le butin de l’île au trésor.

Nonobstant, pour se rasséréner, on peut se dire que l’art d’être grands-parents fait de nous des résistants de l’impossible, luttant contre les invincibles fesses-boucs et autres tiques et tocs. Ainsi, nous périrons debout, le livre à la main, telle la statue de la Liberté à demi enlisée dans les sables, mais arborant son flambeau comme dans La planète des singes !

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