Les voix dans ma tête

Notre appréciation des pratiques de lectures se fait souvent sur une base quantitative, on parle de nombre de lecteurs, d’exemplaires vendus ou de librairies créées. On se penche parfois aussi sur le genre des œuvres lues et leur matérialité. Mais s’interroger sur les diverses manières de lire – lecture sévère ou lecture enchantée – peut nous aider aussi à porter un regard sur le livre et sur ceux qui les lisent.


La lecture est en très net recul, entend-on dire partout. Les gens la fuient. En France, de nombreuses librairies mettent la clé sous la porte et celles qui survivent n’y parviennent qu’en démultipliant leurs activités : dédicaces, rencontres d’auteurs, cafés littéraires, soirées thématiques… On peut y voir un signe de résilience, la preuve qu’un dernier carré résiste encore et ne compte pas rendre les armes. On peut aussi filer une autre métaphore et se demander si la lecture n’a pas été placée en soins palliatifs, tandis que les docteurs et toute la faculté font de leur mieux pour qu’elle s’éteigne en souffrant le moins possible. À vrai dire, ces deux opinions sont défendables, et d’ailleurs non exclusives. Mais en définitive, qu’est-ce que la lecture ? Et à quoi renoncerait-on si elle venait à disparaître ?

Vastes questions, auxquelles je donnerai des réponses subjectives, parcellaires et probablement biaisées, mais brèves, qu’on se rassure. Pour commencer, il convient de différencier plusieurs formes de lecture. La toute première, et pour bien des grands lecteurs la plus chère, est celle que l’on fait enfant, lorsqu’on découvre les contes, puis les premiers romans. Elle est candide, souvent, mais elle nous ouvre déjà les portes d’un ailleurs, d’un univers plus riche et plus bigarré que celui de notre quotidien. Et nous pratiquons alors sans le savoir une forme d’intellectualisation du texte, car si nous comprenons assez vite que les loups ne parlent pas et ne se déguisent pas en grand-mère, nous acceptons de « faire comme si », de nous projeter dans un monde fictif qui semble en dire beaucoup sur le monde réel. Plus tard, pour ceux que cette première rencontre avec un texte n’a pas laissés de marbre, d’autres formes suivront. Les livres qu’on lit pendant l’adolescence, que ce soit par hasard, par obligation, par ennui ou par curiosité, participent de façon déterminante à la construction de notre intellect. Et pour les plus mordus, cette construction dure toute une vie.

« Le Rêve de Deux Mondes » (1961) © CC0/National Archives at College Park

D’après moi, ces différentes formes de lecture ont en commun le fait de donner un interlocuteur à la voix qui parle en permanence dans notre tête. On ouvre un livre, et soudain, celle-ci se tait pour écouter. Nous « entendons » une nouvelle voix, qui exprime les pensées de quelqu’un d’autre, et la façon même dont ces dernières sont formulées nous est étrangère… mais pas totalement étrangère, car c’est nous qui lui dictons son rythme. Nous pouvons lui faire répéter tel ou tel passage, lui répondre mentalement, ou par écrit dans la marge ; nous pouvons retrouver une page quelques jours ou quelques années plus tard et renouer la conversation restée en suspens. Pour certains, la mise en pause de cet éternel monologue intérieur se révèle libératrice. D’autres trouvent leur propre voix bien plus intéressante que celle de cet inconnu qu’il faut en outre payer pour écouter, car les livres sont chers. D’autres encore préfèrent « vivre les choses » plutôt qu’en entendre parler, arguant avec raison que ce n’est pas du tout la même expérience. Mais c’est précisément cette expérience différente que le lecteur recherche. Chacun sait bien que se plonger dans les Pensées pour moi-même de Marc Aurèle ne fait pas de vous un empereur romain, mais quand on le lit, notre voix discute avec la sienne dans notre tête, elle soupèse les idées et les arguments que la page ouverte sous nos yeux vient de ramener à la vie près de deux mille ans après qu’ils ont été formulés. Nous permettre d’engager ce dialogue avec un auteur en dépit de la barrière du temps est selon moi l’une des caractéristiques les plus irremplaçables de la lecture.

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Pour certains, dont je suis, la lecture est aussi un métier, et elle prend alors une forme assez différente d’une lecture « normale ». En effet, en tant que traducteur, je dois prêter attention à des détails que la plupart des gens ne remarquent pas : la façon dont l’auteur gère sa ponctuation, par exemple. Est-il sobre, prolixe ? Son approche de la syntaxe est-elle souple, ou à l’inverse rigide ? Utilise-t-il beaucoup d’adjectifs, ou au contraire très peu ? Cette lecture est donc plus précise et plus attentive que celle de tout un chacun. Les traducteurs sont-ils pour autant les « meilleurs lecteurs » d’un livre, comme on le dit parfois ? Je ne crois pas, du moins pas en tant que tels. Pour commencer, le concept de « meilleur lecteur » est plutôt flou, et même en admettant que l’on entende par-là « celui qui connaît le mieux le texte », d’autres lisent ce texte tout aussi attentivement (éditeurs, correcteurs, universitaires, critiques littéraires, sans oublier certains passionnés qui le font par plaisir…).

En outre, avec le temps, à force de traduire des textes de toute sorte – littérature, poésie, sciences humaines, navets –, j’en suis venu à penser que cette lecture n’est pas naturelle. Ce n’est pas une « vraie » lecture, mais la forme plus technique d’un exercice qui, dans un monde idéal, devrait demeurer sensuel et être uniquement motivé par le plaisir ou la soif d’apprendre. La « lecture du traducteur » a encore ceci de problématique qu’une fois qu’elle s’est installée dans notre cerveau, on a beaucoup de mal à l’en déloger. Un bon auteur s’escrime à construire une tension narrative, à émouvoir son lecteur, à le faire pleurer, douter, s’interroger ou à le faire rire, et cela fonctionne en général très bien, sauf quand votre cerveau vous interrompt pour vous demander quelle serait la meilleure façon de traduire ce que vous venez de lire. Au temps pour la spontanéité !

Ces quelques considérations sur la nature de la lecture m’amènent à croire qu’une société qui abandonne le livre renonce à ce type de discussion. On ne dialogue pas avec un documentaire ou avec un film, peu importe sa qualité. Certes, il peut nous amener à réfléchir, mais il ne déclenche pas une conversation intérieure comme c’est le cas pour un livre. On ne met pas un film ou un documentaire en pause pour réfléchir à la scène que l’on vient de voir. Quand nous regardons l’œuvre d’un réalisateur, nous acceptons tacitement de lui laisser gérer le rythme de la narration, et la voix dans notre tête se tait. Quand nous lisons, un dialogue s’engage. Renoncer à la lecture, c’est entériner la disparition de ce dialogue et condamner collectivement chacun de nous à un long monologue introspectif, de plus en plus pauvre et stérile, jusqu’à ce que s’installe un silence passif. On pourrait peut-être essayer autre chose, non ?

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