Après une vingtaine d’années à Montréal, où il a travaillé à la fameuse librairie Le Port de tête, Antoine Peuchmaurd revient sur les terres de ses origines, en Corrèze. Avant de tirer profit de ses compétences de libraire, il déploie son savoir-faire de menuisier en construisant ses bibliothèques. La meilleure façon d’obtenir une librairie sur mesure.
Jean Paul Richter déclare quelque part posséder quarante bibliothèques, toutes conçues et écrites par lui-même. Vous ouvrez une nouvelle librairie à Meyssac, en Corrèze, presque entièrement faite de vos mains. Il est assez rare de voir un libraire construire ses propres étagères. Pouvez-vous nous parler de cette expérience ?
C’est vraiment quelque chose que je n’aurais pas envisagé à mes débuts en librairie. Je n’étais pas particulièrement bricoleur, mais dans mon expérience de librairie à Montréal, j’ai eu la chance de travailler dans une très belle librairie, Le Port de tête, dont l’un des propriétaires avait construit lui-même toutes les bibliothèques et les comptoirs, de manière simple et efficace. Le tout donnait un cachet supplémentaire au lieu.
Après une vingtaine d’années en librairie, j’ai ressenti le besoin de faire autre chose, un changement radical, et je me suis tourné vers l’ébénisterie. J’ai découvert le plaisir de travailler de mes mains, et le fait que, comme avec les livres, le contact du bois était quelque chose de très satisfaisant, presque sensuel. De fil en aiguille, je me suis retrouvé à fabriquer des bibliothèques pour mes anciens clients. Aujourd’hui, avec ce retour à la librairie, cela devenait une évidence que je pouvais utiliser ces compétences de façon complémentaires, et c’est un plaisir et une fierté de l’avoir fait.
Comment adapter un lieu à l’arrivée de milliers de livres – et vice versa ?
Il faut évidemment être capable de se projeter dans un espace qui reste à définir, cumuler les informations essentielles et bien secouer. Il faut aussi de l’imagination, car la locataire précédente du local était ostéopathe, autant dire que le lieu était très différent de ce qu’il est devenu aujourd’hui !
J’ai déménagé très souvent dans ma vie, et j’ai fait cet exercice plusieurs fois, ce qui m’a aidé. Nous connaissions la surface du local et ses dimensions, mais aussi quels types de livres nous voulions avoir, lesquels mettre plus en avant, etc. Ensuite, c’est un peu un travail d’architecte : nous avons fait un plan de l’aménagement, des meubles à construire, tout en calculant autant que possible combien de livres on pouvait faire tenir. Une fois que l’on a eu déterminé combien de livres il nous fallait, il a fallu ouvrir des comptes chez les distributeurs, éplucher leurs catalogues et faire nos choix, le tout sans perdre de vue le budget que l’on s’était fixé. C’est toute une gymnastique !

À la veille de l’ouverture de la librairie, vous avez évoqué un « mélange étonnant d’excitation et de grande appréhension ».
Oui, c’est encore le cas d’ailleurs. Une excitation, bien sûr, car c’est un projet que j’avais derrière la tête depuis des années et que j’ai eu le temps de ruminer. Forcément, de le voir se concrétiser avec l’aide de ma partenaire, Cécile Ronc, c’est une véritable joie, car le chemin a été long pour y arriver. Quant à la grande appréhension, inutile de dire qu’elle est largement alimentée par tous les articles que l’on voit passer sur les difficultés que rencontrent les librairies aujourd’hui, qu’il s’agisse de la hausse des charges, de la baisse de la fréquentation ou de la difficulté de se payer dans une structure avec une trésorerie aussi fragile qu’une librairie. C’est clairement un défi, mais je ne voulais pas regretter plus tard de ne pas avoir essayé.
Combien d’habitants à Meyssac ? Et combien de lecteurs ?
Meyssac est un bourg d’environ 1 300 habitants, qui est le cœur d’un canton qui en rassemble autour de 7 000. Mine de rien, mis bout à bout, on arrive à la population d’une petite ville. C’est une population très clairsemée, mais qui dépend de Meyssac pour tous les services et les commerces, ce qui en fait un village très vivant.
La population en Corrèze est très variée, plus qu’il n’y parait, et cela se reflète dans le portrait des client.e.s. Pour l’instant, on voit un peu tous les âges. Ce qui est certain, c’est que ce n’est pas parce que l’on vit à la campagne que l’on est moins curieux, moins engagé, ou qu’on lit moins. La différence essentielle est dans l’accès aux livres. Ici, il fallait jusqu’à présent soit aller en ville, à 30 mn de voiture, soit commander en ligne. Un des buts majeurs avec Modestine est de proposer une librairie de proximité, qui offre aux gens du coin l’occasion de passer bouquiner en allant au marché ou à la boulangerie. Pour l’instant, l’ouverture est encore très récente, mais le premier accueil est très chaleureux, beaucoup de gens entrent dans la librairie en nous félicitant, voire en nous remerciant.
Longtemps vous avez été libraire au Port de tête, librairie phare de Montréal. Avez-vous noté des différences dans le rapport du lecteur au livre, au Québec puis en France ?
C’est une très bonne question, mais très vaste. On pourrait dire beaucoup de choses que je n’aurai ni le temps ni la place de développer ici, mais ici comme là-bas on trouve de très bons lecteurs, des maisons d’édition et des librairies qui font un travail considérable, et des gens qui, à rebours de tous les discours ambiants, croient encore au livre.
La librairie s’appelle Modestine, en hommage à l’âne cévenol de Stevenson. C’est un nom parfait, combinant modestie et détermination. Avez-vous imaginé d’autres noms ?
Le nom de Modestine est venu en plusieurs étapes. Il y a quelques années, alors que j’étais encore libraire à Montréal, j’avais le rêve un peu flou de créer une maison d’édition qui aurait réédité essentiellement des textes épuisés. À cette époque, je venais de lire Le voyage à Samoa, de Marcel Schwob, dans lequel il raconte son périple pour remonter la piste des dernières années de Stevenson. Là, il découvre que les Samoans l’avaient rebaptisé Tusitala, ce qui signifie « raconteur d’histoires ». J’ai aussitôt pensé que j’avais trouvé le nom parfait pour une maison d’édition, avant de m’apercevoir que d’autres avaient eu cette idée avant moi.
J’ai voulu rester sur un emprunt à Stevenson, car, en plus de son immense talent de conteur, la modernité et la liberté dont il a fait preuve me fascinent. Son humanisme aussi, particulièrement visible dans son dégoût grandissant de la colonisation des îles du Pacifique à mesure qu’il les découvre. C’est comme ça que j’en suis venu à Modestine, le nom de l’âne que Stevenson achète pour son fameux Voyage avec un âne dans les Cévennes. L’envie de maison d’édition s’est peu à peu transformée en rêve d’avoir ma propre librairie, et le nom de Modestine est resté.
