« L’éditeur lent » : entretien avec L’Oie de Cravan

Il a fallu un détour par la Belgique, en 1991, un voyage vers les sources du surréalisme belge, pour donner l’élan nécessaire à la création de L’Oie de Cravan. Une maison d’édition qui occupe aujourd’hui une place singulière dans le paysage éditorial québécois. Installée depuis longtemps déjà mais toujours jeune, et sans cesse renouvelée, ses animateurs, Benoît Chaput et Hermine Ortega, défendent une certaine vision de la littérature.


Benoît, Hermine, comment vous êtes-vous rencontrés ? Quels ont été les débuts de L’Oie de Cravan ? 

Benoît Chaput : Hermine et moi, nous sommes de vieux amis. Il y a un lieu à Montréal qui s’appelle La Casa del Popolo, à La Sala Rossa. Quand La Casa del Popolo allait ouvrir, je me suis présenté à Mauro Pezzente et Kiva Stimac en leur proposant de laisser des livres de poésie de L’Oie de Cravan dans leur café, juste pour que les gens les feuillettent. C’était l’une de mes façons, à l’époque, d’offrir à lire et à découvrir de la poésie. Dès que le lieu a ouvert, je suis tombé nez à nez avec cette formidable personne. Hermine y travaillait et on a tout de suite sympathisé.

Comment s’est faite votre rencontre à chacun avec la poésie ? 

Hermine Ortega : Avant de rencontrer Benoît, j’avais acheté un livre de Pierre Peuchmaurd intitulé À l’usage de Delphine, parce que j’avais une amie qui s’appelait Delphine, mon idée étant de le lui envoyer. En fait, je l’ai ouvert, et je ne l’ai jamais envoyé parce que j’ai adoré ce livre. Quand Benoît s’est présenté à La Casa del Popolo, je lui ai dit : « Ah, mais tu es l’éditeur de À l’usage de Delphine ! » Pierre Peuchmaurd a été mon entrée en poésie. À l’usage de Delphine est épuisé, mais il a été réédité dans Fatigues, un recueil d’aphorismes de Peuchmaurd. Et vraiment, avant cela, j’étais plutôt une lectrice de romans, mais là, avec Pierre Peuchmaurd, j’ai vraiment compris ce que pouvait être la poésie, et ça m’a bouleversée. 

Benoît Chaput : Pierre Peuchmaurd est vraiment un auteur emblématique de L’Oie de Cravan. Ça a été une très grande rencontre pour moi aussi, avant que je ne rencontre Hermine. J’étais tombé sur une revue d’un anarchiste surréaliste français qui est mort maintenant, Jimmy Gladiator, un personnage, un vrai mousquetaire de l’anarchie. Il faisait des revues photocopiées où il insultait tout le monde, il y mettait des poésies magnifiques. Il y avait des poèmes de Pierre Peuchmaurd dans un exemplaire de sa revue qui s’appelait Hôtel Ouistiti. J’avais publié un recueil quelques années avant, en 1992, le premier livre publié de L’Oie de Cravan, qui s’intitule Loin de nos bêtes, que j’ai donc envoyé à Pierre Peuchmaurd. Il m’avait répondu d’une lettre enthousiaste, et envoyé d’autres poèmes. Il m’a commandé deux autres exemplaires du livre, et on a commencé une correspondance.

Je m’intéressais beaucoup au peintre René Magritte, puis au surréalisme belge en général. J’ai découvert les œuvres de Louis Scutenaire, un grand ami de Magritte, qui l’aidait à donner des titres à ses tableaux. Sa poésie ne me disait rien, malgré une certaine fascination. Une nuit d’insomnie, j’ai ouvert le livre de Scutenaire, dans un demi-sommeil, et j’ai tout compris. J’étais tellement fatigué que j’avais abandonné toute idée de raison. Il y a eu une épiphanie. J’ai poursuivi mes lectures de Scutenaire, dans un état d’euphorie, avec le sentiment de mûrir, de comprendre la poésie. Je me suis rendu compte que lire de la poésie suppose une sorte d’abandon.

"A l'usage de Delphine", Antoine Peuchmaurd © L'Oie de Cravan
« A l’usage de Delphine », Antoine Peuchmaurd © L’Oie de Cravan

Ta rencontre avec la poésie, Benoît, s’est donc faite à travers la découverte de Louis Scutenaire. 

Benoît Chaput : Scutenaire est un poète dont j’ai tout dévoré. Il est devenu quelqu’un de très important pour moi. En 1991, j’ai obtenu une bourse de l’Office Wallonie-Bruxelles pour me rendre à Bruxelles. J’avais seulement l’adresse d’une galerie d’art, de l’éditeur belge Brassa. Il m’a mis en contact avec Irène Hamoir, la veuve de Scutenaire. Je l’ai rencontrée, je lui ai fait part de mes désirs d’écrire de la poésie, et de mon manque d’assurance. Elle m’a conseillé de ne pas attendre d’être quelqu’un d’autre avant de faire quelque chose. Elle m’a aussi incité à publier mes poèmes moi-même. De là vient l’impulsion de créer L’Oie de Cravan.

Scutenaire est l’auteur de la phrase qui figure sur chaque recueil publié par L’Oie de Cravan : « Les Oies de Cravan naissent des mâts pourris des navires perdus dans le golfe du Mexique. » D’où vient-elle et à quel(s) sens songiez-vous en baptisant votre maison ?

Benoît Chaput : La phrase vient d’un bestiaire de Scutenaire, Les Secours de l’Oiseau. Il l’a reprise presque textuellement d’un bestiaire médiéval en lui apportant quelques modifications. L’oie de Cravant, avec un t, est une sorte de Bernarche du Canada. Scutenaire a supprimé le t pour faire allusion à Arthur Cravan, figure importante pour les surréalistes et les dadaïstes. L’original parle « des navires perdus en haute mer », Scutenaire a déplacé la scène dans le golfe du Mexique, la légende disant que Cravan est mort là-bas, à la suite d’un naufrage. Le nom de la maison d’édition est une référence très claire à Irène Hamoir et à Scutenaire.

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Vous êtes l’auteur du premier livre publié par L’Oie en 1992, Loin de nos bêtes.

Benoît Chaput : J’ai envoyé le livre à quelques critiques de Montréal. Jean-Pierre Issenhut, le plus redoutable, le plus haï des critiques, qui n’avait rien aimé depuis deux ans, a fait un article intitulé Eurêka dans lequel il déclare : « Enfin, je découvre un éditeur qui sait faire de beaux livres et un poète qui me parle. » Un article dithyrambique, d’autant plus frappant de la part d’un critique aussi méchant. Du jour au lendemain, tout le monde s’est demandé : « Mais c’est qui, ça ? C’est quoi, L’Oie de Cravan ? » Je me suis mis à recevoir des commandes d’autres éditeurs, qui voulaient acheter mon livre. Et on m’a envoyé des manuscrits. Au cours des huit premières années, j’ai travaillé complètement en dilettante, en gagnant ma vie par ailleurs. Je publiais un, deux ou trois livres par an.

Un certain esprit contestataire caractérise les recueils de votre maison, je pense à celui de Geneviève Desrosiers, Nombreux seront nos ennemis, ou de Névé Dumas, Poème dégénéré. Ou encore au recueil Le Tank par le collectif Nos Forteresses dans la collection Nullica. Est-ce que l’on peut dire que la maison est habitée par une forme de révolte et de contestation de nature politique ?

Benoît Chaput : Pour cette raison aussi, Pierre Peuchmaurd m’a beaucoup touché. Il venait d’une mouvance anarchiste, son premier livre s’intitule Plus vivant que jamais, un témoignage de 1968. Il était très proche dans sa pensée d’Annie Le Brun. Ça a été presque un amour de sa vie avant qu’ils ne se séparent. Pierre se considérait comme très politique, très anar, mais il n’écrivait plus de textes politiques, il était vraiment dans la poésie. Ma maison d’édition se situe au même endroit. Publier des essais politiques n’est pas mon rôle, ce n’est pas ce que je sais faire de mieux. Mais je me sens dans une mouvance profondément révoltée, profondément fâchée par l’état du monde.

Plus jeune, j’étais dans les mouvements de squat, j’ai été très proche des anars. Je ne prétends pas être quelqu’un de très articulé politiquement, mais telle est ma sensibilité. Ce n’est pas pour rien si des liens se sont tissés en 2012 [année de forte mobilisation étudiante, dite du Printemps érable]. Ce n’est pas pour rien non plus si Hermine Ortega, une personne très au fait de la politique, a rejoint L’Oie de Cravan.

J’ai attendu huit ans avant de demander des subventions au gouvernement, j’avais peur que ça devienne limitant. Je voulais d’abord faire exister un fonds, qu’on sache qui on est, ce qu’on fait, avant de demander de l’argent. Je crois profondément qu’on ne fait pas de la poésie innocemment. Le monde que je cherche, c’est un monde poétique. C’est un monde où la poésie est libre et folle et se permet un peu tout.

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Vous avez une acception très large, très hybride du genre de la poésie. Vous publiez également des bandes dessinées, des paroles de chansons, et pour les 33 ans de la maison une anthologie de musique et de poésie sous la forme d’un 33 tours.

Benoît Chaput : Il est important pour moi de décloisonner la poésie, et de ne pas se limiter à une « poésie de poésie ». Et ça pouvait être autre chose. C’est là encore une influence des surréalistes pour qui la forme d’expression en soi n’avait pas tellement d’importance. Plus important est d’exprimer une force poétique. Le deuxième livre publié était un livre de Franck Martel, La lune a l’air ce soir d’un bout d’ongle arraché. Franck était waiter, serveur, dans une brasserie de Montréal, Le Cheval blanc. J’aimais l’idée que ce soit un recueil de paroles de chansons, et pas nécessairement de la poésie en tant que telle.

Quels rapports entretenez-vous avec la poésie visuelle ? Je pense au très beau travail graphique de la revue Tantôt, et tout simplement aussi aux recueils de poésie que vous publiez.

Benoît Chaput : J’ai aussi réédité un livre de recettes d’alcool du XIXsiècle déniché à Bruxelles, le Manuel pratique pour la fabrication des liqueurs. Je l’ai fait illustrer par des bédéistes, Julie Doucet et Simon Bossé. J’ai reproduit la typo presque exactement comme elle était. J’ai longtemps défendu ce livre en affirmant : « c’est de la poésie, c’est un livre de recettes d’alcool ». La langue est vieille, contournée, très bizarre. Très belle aussi, et très émouvante.

Hermine Ortega : À mes yeux, la poésie est quelque chose de total, qui dépasse les formes. On travaille beaucoup avec les auteurs sur la fabrication du livre. Ceux qui écrivent ont en général une grande sensibilité graphique ou bien sont des artistes visuels. On fabrique le livre en collaboration.

Une couverture de la revue Tantôt (Numéro 9) © L'Oie de Cravan
Une couverture de la revue Tantôt (numéro 9) © L’Oie de Cravan

L’Oie de Cravan accueille aujourd’hui deux collections et une revue. En a-t-il toujours été ainsi ?

Benoît Chaput : Au départ, L’Oie de cravan était une maison sans collection. Puis j’ai créé la Collection modeste, que presque personne ne connait puisqu’elle concerne des livres fabriqués de façon confidentielle, à la main, avec des tirages variant entre trois et six exemplaires ! Les titres étaient : Oui !, Veuillez agréer, Doucette, Les 30. Plus tard, il y a eu la collection Le fer & sa rouille, constituée de livres courts, du même format, non coupés, cousus à la main, identifiés par une seule étiquette en couverture. À ce jour, il y a eu une dizaine de titres. La collection reste ouverte. Il y a aussi notre collection de poche Petites pattes à ponts. La maison a connu deux revues officielles, La revue des animaux et Tantôt. Et une revue moins officielle, Le Bathyscaphe.

Comment se fait la fabrication du livre au sein de votre maison ?

Benoît Chaput : On travaille avec des imprimeurs, souvent avec les mêmes depuis longtemps. Dès le début, il me semblait important de travailler avec une imprimerie commerciale, mais aussi d’introduire des pratiques plus artisanales. J’ai édité par exemple un livre de Myriam Cliche intitulé 1971, Oiseaux. Je connaissais quelqu’un qui travaillait dans le droit de photocopie. On a pu changer les encres. On a fait un travail un peu expérimental. On a broché des livres avec de très grosses broches industrielles. Il me semble nécessaire de s’éloigner parfois de l’édition commerciale de masse, et de changer les pratiques. La revue Tantôt se fait sur cet élan. L’intérieur de la revue est entièrement fait au risographe.

Comment voyez-vous l’avenir de L’Oie de Cravan ?

Benoît Chaput : Tout s’est toujours fait un peu au feeling. Il n’y a jamais eu de plan très clair. Il est important de maintenir notre équilibre économique, de faire vivre quelques personnes, tout en conservant notre liberté. Demeure toujours l’envie de faire plus de choses de façon artisanale, de se retirer un tant soit peu de l’édition à gros tirage. Les conditions d’impression changent, les conditions de vie des imprimeurs changent, leur métier est menacé.

Mais depuis quelques années, tout se passe très bien pour L’Oie du point de vue des ventes et de la réception. Les gens lisent la poésie au Québec. Et en France aussi, je pense.

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