« Une aventure de langue » : entretien avec Marie-Hélène Lafon 

Comment les livres apparaissent là où il n’y en avait pas – dans un monde non pas hostile mais étranger au livre ? Et comment cette rencontre avec un premier livre engendre une accoutumance bientôt devenue un désir ? Souvent, l’appétit pour les livres se confond avec un besoin d’émancipation matériel et spirituel. Le passage à l’écriture s’accomplit plus tard sur ce même élan. C’est le cas pour Marie-Hélène Lafon comme ça a pu l’être pour Jean Gionno ou pour Réjean Ducharme. Il arrive aux livres, lus et écrits, de redistribuer les légitimités.


Née dans une famille paysanne, Marie-Hélène Lafon grandit dans le Cantal, dans une ferme isolée à 1 000 m d’altitude, dans la vallée de la Santoire. Cette terre du Cantal, ce monde paysan de son enfance, vont nourrir son œuvre. Elle a publié de nombreux ouvrages, des nouvelles et des romans, parmi lesquels Le soir du chien (2001), Les derniers Indiens (2008), Les pays (2012), Histoire du fils (2020), Les sources (2023) et Hors champ (2026) aux éditions Buchet-Chastel.

Dans votre enfance, dans la ferme où vous avez grandi, y avait-il des livres ?

Très peu. Il n’y avait pas d’hostilité au livre mais on n’avait aucune familiarité avec le livre. Donc, avant d’aller à l’école l’accès au livre était très limité.

En revanche, à partir du moment où le livre entre dans ma vie, par l’école, ça a été durant toute mon enfance un objet d’attente, de désir et même, dans une certaine mesure, de frustration, puisque je n’en avais pas assez. Il y avait, d’une part, les livres apportés par le bibliobus, une merveilleuse invention car on pouvait les prendre chez soi ! Et d’autre part, la révélation absolue du CP, c’est le livre comme objet d’où sort une histoire par le truchement d’une voix. Parce qu’au CP la maîtresse, avant de nous laisser repartir, nous lisait une histoire. Donc l’histoire, le récit, c’est vraiment l’école : c’est le corps de la maîtresse, qui tient un livre, elle est devant nous et nous lit une histoire. Et au fond, la seule occurrence, où, dans la sphère familiale, quelque chose qui n’était pas du récit mais du texte sortait du corps d’un adulte, à savoir celui de ma mère, c’était la prière.

Et ensuite la lecture ne vous a plus quittée, vous avez été une lectrice avide toute votre vie…

Oui, avide c’est très juste : à vide… Parce que, pendant très longtemps, jusqu’à ce que je sois étudiante, le livre c’était un objet rare et difficile à avoir.

Je sentais bien que, autour de mes lectures scolaires, il y avait un monde immense, mais je n’y avais pas accès, je n’avais pas de repères. Je ne savais que lire, comment lire. Je n’avais pas d’intercesseur en quelque sorte. J’ai commencé à lire vraiment, c’est-à-dire la lecture en liberté, à foison, avec un sentiment très jubilatoire, après l’agrégation. Et je n’ai commencé à me sentir vraiment à l’aise en librairie que lorsque j’ai commencé à publier des livres. C’est terrible, quand on y pense.

Il y avait un sentiment d’illégitimité ?

Oui et aussi le sentiment, comme c’est exprimé dans mon livre Les pays, que tout le monde en savait beaucoup plus que moi de toute éternité et que c’était impossible à rattraper.

Et la libération est venue par l’écriture, alors ?

Oui, d’une certaine manière.

Et ce geste de l’écriture, comment vous l’expliquez ? Il n’était plus possible de nier l’urgence ?

J’avais 34 ans et je me disais que si je ne tentais pas de le faire, je passais à côté de ma vie, donc oui, ça peut s’appeler une urgence. Il y a eu un élément déclencheur, c’est la découverte de trois écrivains, Pierre Michon, Pierre Bergounioux et Richard Millet, qui ont en commun avec un Flaubert, une Colette ou un Giono d’être ce que j’appelle moi des travailleurs du verbe, des aventuriers de la langue. C’est ça que je cherche d’abord, une aventure de langue. Ces trois-là étaient de cette obédience-là d’une part, et, d’autre part, leurs livres avaient en partie pour matériau ce dont je savais instinctivement depuis toujours, que, si j’écrivais, ça ferait matériau et source pour moi, à savoir le lieu et le milieu d’où je venais.

Et si on parle de l’acte d’écrire, comment le décririez-vous ? Est-ce avant tout un travail au sens artisanal du mot ?

Oui, je dis qu’il faut faire les gestes, s’asseoir et gratter. D’ailleurs, j’ai toujours des métaphores artisanales ou agricoles pour parler du travail d’écriture. Je parle de chantiers. Je dis que j’engrange le texte dans l’ordinateur. Je dis que je rumine. C’est vraiment mon mode de travail, la rumination. Et il est certain que, pour moi, écrire c’est réellement une mise en jeu de tout l’être et ça passe par le corps. Notamment parce que je lis à voix haute en écrivant.

Marie-Hélène Lafon, Hors champ,
Marie-Hélène Lafon (2025) © Jean-Luc Bertini

Qu’est-ce que vous essayez de saisir par l’écriture ? Pourquoi écrivez-vous ?

C’est une tentative de mise en forme du chaos du monde.

Votre œuvre est née du silence. Pensez-vous aujourd’hui que le silence sera la matière qui travaillera toute votre œuvre ?

Je le sens plus que je ne le sais. Mais je crois que oui. Ma place est de ce côté-là. Ce sont aussi les silences des générations qui m’ont précédée.

Diriez-vous justement que c’est lorsque, par l’écriture, vous êtes retournée dans ce paysage rural, cette ferme familiale de votre enfance, cette géographie intime, que vous avez trouvé votre territoire littéraire ?

Oui, c’est le lieu source. Et j’aime dans le mot « source » l’élément dynamique. C’est-à-dire que de la source, un élan fait qu’on va dans le monde, y compris dans le monde urbain d’ailleurs.

Mais chez vous il est nuancé, ce rapport à la terre d’origine…

Oui il l’est, et même contradictoire. C’est un champ de force, au sens physique du terme. Un écheveau. C’est un rapport qui n’est jamais surplombant et qui est totalement travaillé par de l’émotion et de l’affect.

Et aussi parce qu’il est animé de ce double mouvement : le besoin de la quitter et la nécessité d’y revenir.

Oui, cette tension est constitutive. Je dis volontiers que tous mes livres ont été écrits sur une sorte de ligne de haute tension qui suivrait le cours de la ligne de chemin de fer entre Neussargues et Paris.

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Livre après livre, vous nous donnez à lire, de l’intérieur, la petite paysannerie, la paysannerie familiale. Est-ce une mission qui vous incombe ?

C’est le hasard de la naissance qui m’a placée là, en position de témoin. Ça, c’était clair pour moi avant même de commencer à écrire. La dimension testimoniale a toujours été là.

D’autant plus quand ce monde paysan se meurt…

Oui, puisque, lorsque j’étais enfant et adolescente, j’ai toujours entendu cette psalmodie de mort. Le titre de mon roman Les derniers Indiens vient d’une expression qu’employaient mes parents quand on passait devant le panneau qui signalait qu’on entrait dans le parc des Volcans d’Auvergne. Ils disaient : on est les derniers Indiens. On avait la télévision, on voyait les westerns, on savait ce qui arrivait aux Indiens. Ça meurt les Indiens, toujours.

Je me suis rendu compte d’une chose assez tôt, en accompagnant mes livres, partout en France, y compris dans des endroits ruraux, mais aussi dans des villes. J’ai compris que l’histoire du rapport au monde paysan et au socle paysan, au sens sociologique du terme, c’est une histoire de famille, partagée à l’échelle de la population française. Au fond, c’est ça que je raconte.

Vous êtes une lectrice, écrivaine et avez été enseignante durant de nombreuses années. Comment ces trois facettes s’articulent en vous ?

De manière organique. Parce que, que je sois avec mes élèves ou à la table d’écriture, ou avec des lecteurs, nous sommes toujours ensemble dans la langue et dans le travail de la langue. C’est le pays où j’habite.

Et quel rapport avez-vous à la perception de votre travail ?

J’accorde une très grande importance aux rencontres avec les lecteurs. Je dis volontiers que c’est comme allumer un feu autour d’un texte pour se tenir chaud ensemble dans le monde. Et c’est quelque chose de très archaïque, de très essentiel pour moi.

À votre avis, une critique littéraire indépendante est-elle importante ou nécessaire aujourd’hui ?

C’est absolument fondamental. Et c’est très difficile parce qu’on sait très bien que dans les grands organes de presse la place est de plus en plus limitée. Heureusement, il existe quelques espaces où ça continue à se faire autrement, dont En attendant Nadeau évidemment.

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