Du seul fait d’être légers, transportables, compatissants et « d’une patience sans limites », les livres nous tiennent compagnie. Ils se confondent avec nos existences au point de se faire oublier. Mais ils ne sont pas les briques immobiles d’un mur, ils bougent, ils stimulent, ils inspirent et agacent. Plus important encore, ils servent d’intermédiaire. On sait qu’il faut se méfier de l’homme d’un seul livre. Heureusement, il n’existe pas de livre d’un seul homme.
Voulant parler du livre, je vois bien que je ne puis le faire qu’à partir d’une expérience personnelle, à partir de mon propre vécu, plutôt que par des considérations sociologiques qui ne sont pas de mon ressort mais de celui des éditeurs et des libraires. C’est par la lecture et les rencontres que j’ai découvert la poésie. Ce sont des livres qui, dès l’adolescence, ont structuré ma sensibilité et m’ont donné envie de me lancer dans cette sorte d’aventure qu’est l’écriture. Ils m’ont aussi aidé à vivre. Serais-je allé au mont Athos – pour d’ailleurs me faire refouler, faute de visa – si je n’avais lu Jacques Lacarrière ? Me serais-je livré dans ma jeunesse à l’ivresse du hasard au fil des rues, en quête d’une rencontre capitale, ce qui fut parfois, même si cela peut paraître naïf, sans la lecture de Nadja d’André Breton ? Et puis l’Inde, je n’y aurais peut-être jamais mis les pieds – au bout d’un voyage en stop, sandales usées et Rimbaud en poche, à la fin des années mille neuf cent soixante –, sans la découverte de la spiritualité hindoue dans les livres d’Aurobindo, Vivekânanda, Tagore ou René Guénon.
J’ai toujours vécu dans la compagnie des livres. Ils sont là, entassés dans plusieurs bibliothèques. Ce sont des amis compatissants et dont la discrétion est telle que sur les rayonnages ils ne révèlent à mon regard que leur dos, avec le nom de l’auteur et le titre. D’une patience sans limites, ils n’attendent pas vraiment que je leur fasse un signe. De temps en temps, j’en prends un, le feuillette, en lis des passages et le repose. J’aime leur matérialité, cette façon de prendre corps dans les mains. Cela ajoute le sens du toucher à la vue qui parcourt les lignes. Le livre, sous cette forme, a-t-il encore un avenir ? Il y aura toujours des inconditionnels qui auront besoin de ce contact, j’allais dire charnel. Ceci dit, il y a profusion. Trop de livres sans doute ! Y a-t-il tant de choses à dire ? Sans compter les manigances ! Ces grands groupes qui cherchent à mettre l’édition sous tutelle, à des fins idéologiques parfois inqualifiables. Et l’édition indépendante dans tout ça ? Elle est là. Réjouissons-nous par exemple que Gallimard tienne largement sa place. Je ne saurais oublier les petits et moyens éditeurs de qualité qui font exister la poésie et nous font découvrir de nouveaux auteurs. Allez voir du côté d’Arfuyen, Lettres Vives, le Réalgar, Mainard, Fata Morgana, la Rumeur libre, Tarabuste et de tant d’autres et laissez-vous porter par ces voix inconnues ou mal connues qui font une certaine poésie d’aujourd’hui. L’édition numérique met-elle en danger la « galaxie Gutenberg », selon l’expression de McLuhan ? Il est encore trop tôt pour le dire. On peut penser que les nouvelles générations, habitués aux dématérialisations de toutes sortes, sont déjà acquises à cette autre façon de lire. Mais le livre imprimé est aussi un objet qui aura encore longtemps ses amateurs et ses collectionneurs.

La critique ? Elle ne remplace pas les livres, mais contribue à les faire connaître et, dans le meilleur des cas, à donner envie de les lire. En ce sens, on ne peut passer sous silence le formidable travail de certaines revues « papier ». Je pense particulièrement à Europe qu’anime Jean-Baptiste Para et dont les nombreux « cahiers » constituent la plus belle anthologie d’écrivains que l’on puisse imaginer. À ce propos, on aimerait un peu plus de soutien financier de la part du Ministère de la Culture pour cette revue fondée en 1923 sous l’égide de Romain Rolland. Avec ses deux livraisons annuelles, la revue « les Hommes sans Epaules », dirigée par Christophe Dauphin, n’est pas en reste et nous fait découvrir dans le dernier numéro des poètes trop mal connus – Claude de Burine, Yves Martin, Alain Simon –, et la « poésie palestinienne à Paris ». Des blogs de grande qualité apportent leur contribution, en tant « qu’acteurs de la vie littéraire de notre époque », écrit Georges Guillain sur le sien, « les Découvreurs », qui intéressera tous les amoureux de poésie. Et comment ne pas citer l’indispensable blog, « Territoires romanesques », que Jean-Claude Lebrun consacre à la littérature et qui suscite le vif intérêt de nombreux internautes ?
Quant à EaN (En attendant Nadeau), ce site occupe une place bien particulière. Ce n’est pas une revue « papier », ce n’est pas non plus un blog : c’est un journal littéraire en ligne. Il s’inscrit dans la continuité de « La Quinzaine littéraire » historique, fondée jadis par Maurice Nadeau qui fut l’un des plus importants critiques du XXème siècle, le plus grand selon l’écrivain Henry Miller. Avec la revue Europe, c’est mon lieu de prédilection pour proposer des notes et des articles. Si son approche est généraliste et concerne tous les aspects de la littérature et de la vie culturelle, une place importante est consacrée à la poésie. J’aurai ainsi eu plaisir à chroniquer, comme ils me viennent au fil de la plume et sans être exhaustif : Jean-Pierre Siméon, Tom Buron, Roger Munier, Jean-Claude Barbé, Dylan Thomas, Petr Král, Saint-Pol-Roux, Albert Bensoussan, Pierre Peuchmaurd, Anne-Marie Beeckman, Kenneth White, Laurent Albarracin, Jacques Josse, Cécile A. Holban, Joël Gayraud, Christophe Dauphin, Yves Leclair, Joël Vernet, Gérard Pfister, Jacques Goorma, Gérard Cartier, Jean-Pierre Chambon, Pierre Vinclair, Lionel Bourg, Alain Joubert, Hélène Sanguinetti, Li Bai, Joël Vernet, Michel Ménaché, Pierre Perrin, Jean Métellus, Michèle Finck, Alda Merini, Jacques Ancet, Ishikawa Takuboku, Alexis Gloaguen, Saleh Diab, Jérôme Peignot. La chronique « à l’écoute », que dirige l’ardent défenseur de la poésie, Gérard Noiret, et à laquelle je participe, contribue à faire connaître des poètes parfois plus secrets mais qui mérite la plus grande attention.
La question du livre, c’est aussi le livre en question. Quel est son avenir ? Quelle degré de résistance des éditeurs et des libraires indépendants face aux groupes de pression, idéologiques et financières ? Le numérique est-il une ouverture vers une nouvelle façon de lire ? L’intelligence artificielle va-t-elle mettre en péril la créativité des auteurs ? Il est encore trop tôt pour y répondre.
