D’une carte imaginaire dessinée pour un enfant de douze ans est né, selon la légende, le roman de Stevenson L’île au trésor. Trois ans plus tard, Dr. Jekyll et Mr. Hyde sortait tout droit d’un cauchemar. D’autres œuvres sont nées d’une rencontre fortuite, d’un pari stupide ou d’une image obsédante. Mais est-ce qu’un livre peut sortir entièrement de l’œuf de son titre ?
Ce que je souhaiterais faire en rendant public le présent texte, c’est déposer et protéger, autant que faire se peut, un titre de livre dont j’ai eu l’idée tout à l’heure (hier au soir, en vérité). Il n’est pourtant pas si évident de le laisser ainsi, d’emblée, à la vue de tous·tes ; ça a quelque chose d’émouvant, d’effrayant même.
Tout d’abord, parce que cela m’engage. Lorsque je dis que j’ai « l’idée d’un titre de livre », je veux dire par là que je n’ai littéralement rien d’autre : aucune image mentale ne me vient de ce que ce livre sera ou pourrait être. Et l’énonçant ici, « à voix haute » en quelque sorte, je lui fais potentiellement prendre corps, me le rends plus tangible par le fait même que je ne suis plus le seul à pouvoir métaphoriquement le toucher. Il n’est peut-être pas encore gravé dans le marbre, mais il est bel et bien écrit noir sur blanc. Et si je ne vais pas au bout de mon geste, ce sera comme glisser sur la peau de banane que j’avais moi-même placée là.

L’autre raison, c’est qu’en vous livrant ce titre « pieds et poings liés » presque, je cours le risque de me le faire piquer… Je sais, c’est ridicule, mais c’est la crainte irrationnelle qui me vient au moment de le rendre public, et je préfère vous en faire part en toute sincérité (car, qui sait, peut-être cet aveu, aussi puéril soit-il, fera-t-il naître en vous un mouvement compassionnel très légèrement teinté de condescendance : « allez, on le lui laisse, son titre… »).
Mais qui a déjà volé un titre, qui vole aujourd’hui des titres de livre, en vérité ? De deux choses l’une, ou bien le titre existe déjà, est déjà pris, particulièrement au sein du genre littéraire dans lequel vous œuvrez ou comptez œuvrer, et il faut vous résoudre à en trouver un autre – mais j’ai vérifié (sur Gallica, Dilicom, Place des libraires et quelques moteurs de recherche) et ce titre n’existe pas, pas encore, je suis le premier, je suis le premier !!! – ou bien il est le fruit original (original ne voulant pas dire que la suite de mots qui le compose est en elle-même particulièrement originale, mais que personne n’a visiblement pensé à en faire un titre avant vous), le fruit original, donc, de votre esprit et il faut vous dépêcher de le déposer, d’une façon ou d’une autre, avant qu’un·e autre – qui aura eu, à n’en pas douter, au même moment la même idée – ne le fasse à votre place.
Cela peut se faire par la signature d’un contrat de publication avec un éditeur, mais c’est long et risqué : il faut effectivement écrire le livre dont on n’avait au départ que le titre. Une autre solution, et c’est celle que j’adopte aujourd’hui en écrivant ces lignes, le 16 mai 2026 (je mets la date en gras pour que tout le monde la voie bien, vous voyez ?), est de rendre public ce texte et le titre original qu’il contient en les mettant en ligne le [indiquer ici la date de mise en ligne (en gras également)] sur le site d’En attendant Nadeau avant même que le livre soit écrit. Deux points et puis le titre : Signes et blancs.
Frédéric Forte est poète. Dernier livre paru : Le sentiment général (P.O.L)
