Un exil de silence

Les sources est un récit bref et dense qui se déroule dans le Cantal, entre la ferme de Fridières, celle de Soulages (les lieux, séparés par un ruisseau, le Résonnet, d’où viennent respectivement la mère et le père), et une autre ferme plus isolée, dans la vallée de la Santoire, à quelque quatre-vingt-dix kilomètres de là, où s’installent le jeune couple et les deux petites filles, Isabelle et Claire. Gilles, le fils, naîtra quelques mois plus tard. Autant de lieux et de paysages familiers au lecteur de Marie-Hélène Lafon, dans lesquels se joue le drame de la vie de la mère – autant de « sources », car Claire préfère ce mot à celui de « racines », qui jamais ne disparaissent. Ce nouvel opus de Marie-Hélène Lafon en est probablement la preuve la plus indiscutable.


Marie-Hélène Lafon, Les sources. Buchet-Chastel, 128 p., 16,50 €


L’autrice nous ayant habitués à des récits ramassés, la concision des Sources ne nous surprend pas. Pourtant, Marie-Hélène Lafon semble ici aller plus loin encore dans l’économie, et la condensation du récit tout comme son dépouillement renforcent l’intensité de l’histoire qui tient en quelques mots, histoire si tristement banale : une femme âgée d’à peine trente ans, mère de trois jeunes enfants, est dominée et maltraitée par un époux atrabilaire, dans des coins reculés où il faut travailler dur la terre et se taire, « tenir son rang ». Mais cette femme, contre toute attente, prend une décision.

Trois sections, trois époques. D’abord, le samedi 10 et le dimanche 11 juin 1967, première section consacrée au personnage de la mère ; puis le dimanche 19 mai 1974, du point de vue du père ; et enfin le jeudi 28 octobre 2021, jour d’automne où Claire, la cadette (qui évoque immédiatement le personnage principal des Pays), retourne à la ferme pour quelques instants à peine, bref épilogue d’une douceur surprenante. Trois sections donc, dont la première couvre plus de quatre-vingts pages, la dernière à peine quatre.

Les sources, de Marie-Hélène Lafon : un exil de silence

C’est dire l’importance de la mère dans Les sources, omniprésente et muette, mais dont les pensées et les sentiments sont accessibles au lecteur par le truchement d’une voix narrative qui permet à l’autrice d’éviter la première personne, procédé qu’elle conserve pour les deux autres sections du livre et qui accentue encore l’âpreté du récit. On est d’abord abasourdi par la violence, la férocité du père qui déferle sur la mère, brutalité d’un homme hargneux qui ne connaît quasiment aucune limite, mais aussi par cette autre violence que raconte Les sources, celle du silence qui tisse sa toile autour de la mère, et dont elle est, elle aussi, l’artisane. On est tout autant saisi par le contraste entre le silence du personnage féminin et ses pensées galopantes livrées par la narration, et on reste sur cette ligne de crête que la langue totalement maîtrisée de Marie-Hélène Lafon permet de tenir dans un équilibre parfait.

L’écriture dévoile ce que ressentent les personnages mais ne perce pas leur épaisseur, ménage même leur opacité, celle d’un secret qu’on a l’impression d’approcher au plus près sans jamais pouvoir l’identifier complètement. On est à la fois englué dans la douleur de la mère et on se tient aussi à côté, réduit à en être spectateur ou spectatrice, comme le sont les membres de sa famille, ses parents notamment ou plus encore ses sœurs, qui assistent en silence à son naufrage, le perçoivent dans toute son ampleur et pourtant se tiennent sur le rivage : « Elle sentira le regard de son père posé sur elle, mais son père est un doux, il ne peut rien pour elle, elle a fait sa vie comme ça ; elle va avoir trente ans et sa vie est un saccage, elle le sait, elle est coincée, vissée, avec les trois enfants, il les regarde à peine, mais il est leur père, il est son mari et il a des droits. »

Il n’est pas question de parler, par orgueil notamment, et d’ailleurs la tante Jeanne ne voudra jamais savoir ce qui s’est passé entre le père et la mère, même après que la mère est partie. C’est la mère de la mère qui encourage sa fille à « tenir son rang », à ne pas se laisser aller, à cesser de grossir, « c’est mauvais pour sa santé, et pour son ménage aussi, les hommes ont des besoins », refusant de nommer la souffrance d’un corps qui crie au secours. C’est d’abord à elle-même que la mère parvient à s’adresser, « depuis toutes ces années elle a trouvé des mots pour se parler à elle, dans sa peau, de ce qui lui arrive, de ce qui est arrivé dès le début, aussitôt après le mariage ». Et c’est elle qui dresse ce constat accablant : « Elle est comme une vache lourde, une vieille vache fatiguée, son père dirait fourbue, une vache fourbue ; elle rumine et elle attend. » Il faudra davantage de temps pour briser cet exil de silence. L’impuissance de cette femme qui regarde ses enfants sans encore trouver la force de les protéger ou de se protéger elle-même est bouleversante, et le spectre de la femme divorcée et de son déshonneur plane sur le récit, celui de la Marissou et de ses deux fils qui se battaient avec tout le monde. La mère est comme figée, piégée dans l’impuissance et la sidération, accentuées par le poids du regard des autres, et dont elle parvient presque miraculeusement à sortir.

Les sources, de Marie-Hélène Lafon : un exil de silence

Marie-Hélène Lafon © Jean-Luc Bertini

Mais, à partir de ce moment précis, ce dimanche 11 juin 1967, nous ne saurons plus rien de la mère si ce n’est ce qu’en pense le père, dans la deuxième section du livre, celle du dimanche 19 mai 1974, sept ans plus tard. Elle nous est retirée, brutalement, à nous lecteurs qui sommes alors à la merci des pensées infamantes du père : « Il ne la pensait pas capable d’un coup pareil, elle avait de la gueule, elle était bonne pour bramer et se plaindre toute la journée, mais décider, partir et ne pas remonter, non, il n’y croyait pas, surtout quand on avait commencé à parler d’argent avec les avocats. » Il a aussi ses ruminations, il n’y échappe pas, surtout la nuit. Cependant, on perçoit qu’elles ne naissent pas de la souffrance et de la peur comme celles de la mère, mais de l’envie et de l’aigreur face à cette femme qui était son objet, qu’il pouvait tabasser et insulter à loisir, et qui pourtant a pris une décision, s’est comme ressaisie, d’un seul coup, et s’est séparée de lui. Le père a tenu pour garder la ferme, les premiers mois après la séparation, « sans voir les gosses », mais il « avait autre chose à penser, il devait tenir le coup à la ferme, lui, et s’occuper de tout sans aller pleurnicher chez ses parents ». Quant à elle, « elle avait le beau rôle, la femme battue coincée avec un mari violent et des enfants petits qui avaient peur ». Il est parfaitement conscient qu’il peut compter sur sa peur et sur sa honte à elle, et qu’elle ne pourra pas dire tout ce qui s’est passé entre eux. À force de calculs et de travail, il a tout récupéré, tout lui appartient désormais, les terres, la maison, les bêtes, il dispose de toute la place dans le lit, dispose de femmes sans avoir à payer, exactement comme avant, reconnaissant d’ailleurs « qu’il a toujours su s’arranger très bien pour ça quand il était marié », et il peut continuer à cracher sa bile. Jamais contre Isabelle et Claire, pourtant. C’est uniquement Gilles qui, dès le début, est l’objet de sa hargne et de son mépris.

Dans la manière dont la violence le submerge, quel rôle ont joué pour le père l’épisode du service militaire au Maroc, sa passion sans doute pour une femme, son retour dans le Cantal, la nécessité d’être là, de travailler la terre ? Le récit ne le dira pas, comme il ne dira pas non plus ce que signifie ce rite des filles qui, à tour de rôle, lavent soigneusement le dos du père le dimanche matin avec un gant de toilette, scène qui fait écho à cette première phrase de « Liturgie », premier texte de Marie-Hélène Lafon : « Le dimanche matin, il fallait lui laver le dos. Il s’enfermait dans la salle de bains. Il était le père, il avait le droit. » Quelle est la source de la douceur qui envahit Claire, tellement inattendue pour le lecteur, plusieurs dizaines d’années après, hormis cette lumière qu’elle laisse la caresser, gardant les yeux ouverts, alors qu’elle « a posé sa main droite ouverte sur le lichen roux de la façade » ? On ne le saura pas non plus. Le « sanglier solitaire » de Giono dans Colline que Marie-Hélène Lafon cite en exergue de son récit « mord la source », et c’est au mystère de cette formulation initiale que l’on a envie de revenir en fermant ce livre, laissant le secret des Sources se déposer presque silencieusement en nous et faire son travail.


EaN a rendu compte de Nos vies et de Histoire du fils.
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