Y a-t-il encore de la critique ?

Quand la figure de l’artiste l’emporte sur l’œuvre d’art (ou le pedigree de l’essayiste sur l’essai), comment faire encore une critique objective ? Le règne moderne de la personnalité a pour conséquence paradoxale d’empêcher la juste polémique, parfois au profit de l’éloge lénifiant. Restaurer les conditions d’objectivité de la critique suppose d’emprunter à nouveau une voie rationnelle.


Dans son dernier article dans la NRF, « Qu’est-ce que la critique ? » paru en mai 1954, Julien Benda écrivait : « On confond l’examen d’un ouvrage de l’esprit avec celui d’une personnalité ; au lieu de faire de la critique littéraire, on fait de la psychologie. » Il dénonce l’intérêt que l’on porte à la biographie et à la psychologie des auteurs, l’idée que l’on doive « coïncider, communier avec le créateur ». Pour lui, le critique « doit chercher la vérité en se détachant de sa direction naturelle pour son époque ». « La critique, dit Benda, c’est le jugement. »

Il y a belle lurette que plus personne ne voit les choses ainsi. Qu’il s’agisse de livres, de films, de théâtre, de musique, si l’on écrit quoi que ce soit, il est devenu impensable de détacher la critique qu’on en fait de la personne et de la vie de l’auteur, tout simplement parce que plus personne ne croit que la critique puisse être objective. L’œuvre, c’est la vie. Nous sommes redevenus sainte-beuviens. La critique aujourd’hui semble reposer sur deux principes plus ou moins explicites : a) le critique n‘exprime que son propre point de vue, nécessairement subjectif et surtout émotionnel et donc, s’il est négatif, encore plus subjectif, car (b) la règle implicite de toute critique est qu’elle doit plaire avant tout à l’auteur et à ses amis et servir exclusivement à faire sa publicité. Ou bien le critique est un cire-bottes ou il est hargneux, mais subjectif et donc injuste. Mais alors, qu’est-ce, pour notre époque, que la justesse critique ? Comme on ne peut pas plaire à tout le monde, c’est de ne déplaire à personne. Comme il y a des occasions multiples de déplaire, on obtient la base de la correction politique. Comme le dit encore Benda, on remplace la critique de discussion par la critique de concussion 

« Les Connoisseurs les brocanteurs et les juges au salon » (1791-1800) © Gallica/BnF

Le résultat est que l’on ne sait plus, quand un compte rendu dit du bien d’un livre, s’il en dit en fait du mal. Mais aussi que, quand un compte rendu dit du mal, on est incapable d’y voir autre chose que de la polémique. La plupart du temps, on appelle polémique le fait de s’attaquer à des personnes plutôt qu’à des idées, de pratiquer l’argument ad hominem. On pourrait s’attendre à ce que nos contemporains, quand ils réprouvent la polémique, éprouvent un grand sens de l’argument et de la nécessité d’invoquer des raisons objectives. Mais ce n’est pas le cas. Au contraire, il semble que même la simple discussion des idées soit a priori considérée comme polémique. À l’aune d’un tel critère, des disputes littéraires du passé (comme la querelle des Anciens et des Modernes), ou philosophiques, comme celles du bergsonisme, de l’existentialisme et du structuralisme, la controverse entre Gilson et Bréhier sur la philosophie « chrétienne », et peut-être même la querelle Barthes-Picard, apparaissent comme des « polémiques ». Nombre d’écrivains, comme Paul-Louis Courier, William Hazlitt ou Karl Kraus, mais aussi Benda, doivent leur défaveur littéraire au fait qu’on les présente comme des « polémistes ».

Mais encore faut-il savoir de quoi on parle. Il y a deux sortes de polémiques et de conflits. Les unes mettent en jeu des pairs intellectuels, non pas au sens où ils savent les mêmes choses, mais au sens où ils respectent les mêmes valeurs, et les opinions d’autrui. Cela n’exclut pas des épisodes très rudes. Mais ces épisodes, tout le monde les supporte, car ils viennent sur fond d’un accord fondamental. C’est pourquoi beaucoup de grands critiques du siècle dernier, comme F. R. Leavis ou Marcel Ranicki, sont devenus illisibles : nous ne partageons plus leur sens du « canon ». Les autres polémiques mettent aux prises des gens qui ne partagent ni principes ni méthodes. C’est peut-être dans celles-là qu’il faut être poli, tout comme on mettait jadis les patins quand on entrait dans un appartement bourgeois au parquet ciré. Peut-être est-ce ce que veulent nos contemporains : comme il ne peut pas y avoir d’accord, car il n’y a pas de dialogue rationnel possible et que la raison est impossible, il faut mettre les patins quand on parle aux gens.

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Michel Foucault écrivait : « Je n’aime pas, c’est vrai, participer à des polémiques. Si j’ouvre un livre où l’auteur taxe un adversaire de « gauchiste puéril », aussitôt je le referme. Ces manières de faire ne sont pas les miennes ; je n’appartiens pas au monde de ceux qui en usent. À cette différence, je tiens comme à une chose essentielle : il y va de toute une morale, celle qui concerne la recherche de la vérité et la relation à l’autre. Dans le jeu sérieux des questions et des réponses, dans le travail d’élucidation réciproque, les droits de chacun sont en quelque sorte immanents à la discussion. Ils ne relèvent que de la situation de dialogue. Celui qui questionne ne fait qu’user du droit qui lui est donné : n’être pas convaincu, percevoir une contradiction, avoir besoin d’une information supplémentaire… Il faudra peut-être un jour faire la longue histoire de la polémique comme figure parasitaire de la discussion et obstacle à la recherche de la vérité. » (« Polémique, politique et problématisations », Dits et écrits, IV, Gallimard, 1994). 

Il est extraordinaire que ce soit un intellectuel nietzschéen, pratiquant une grande violence dans l’interprétation et conscient du fait que la vie intellectuelle est un état de guerre de tous contre tous, n’ayant lui-même pas rechigné à la polémique (par exemple dans sa fameuse querelle avec Derrida), qui vienne nous rappeler des règles de bienséance. Foucault est encore plus hypocrite quand il nous dit qu’il entend respecter « toute une morale, celle qui concerne la recherche de la vérité », alors qu’il ne cesse de dénoncer la vérité comme un idéal creux.  Le moins que l’on puisse dire est qu’il ne manquait pas de culot. S’il avait vraiment respecté la vérité, il aurait accepté la polémique, et il aurait vu que le vrai polémiste ne s’accorde aucun droit, mais au contraire respecte ses devoirs envers la vérité.

Si Foucault assimile, comme la plupart de nos contemporains, la polémique à l’impolitesse ou à l’insulte, c’est parce qu’il refuse d’y voir l’expression normale de la critique. Car « polémique » ne veut dire insulte ou attaque ad hominem que pour ceux qui croient qu’il ne peut jamais y avoir de discussion rationnelle et pour ceux qui réduisent l’accord rationnel au consensus. La discussion rationnelle, la saine critique, est nécessairement polémique. La converse ne vaut pas, mais uniquement parce que les polémiques d’aujourd’hui sont devenues des insultes, reposant sur des pétitions de principe, et parce que les gens mêmes qui sont supposés représenter l’esprit en ont totalement perdu les lois.

Les polémiques du passé portaient souvent sur de grands sujets opposant des auteurs sur des thèses et sur de grandes orientations intellectuelles, en partant de l’idée qu’on peut s’accorder sur un certain nombre de principes. Ces disputes avaient du sens. Les querelles d’aujourd’hui portent essentiellement sur des imputations qui sont autant de pétitions de principe : « antisémite », « homophobe », « antiféministe », « fasciste », « islamo-gauchiste», « wokiste », « bolloréiste »… On n’accuse plus quelqu’un de soutenir telle thèse au nom de telle autre, et on ne donne plus d’argument. On accuse simplement de culpabilité par association. Dans l’affaire Sokal, on ne s’intéressa qu’au fait que des intellectuels français étaient attaqués, pas au contenu de leurs écrits, qui eût suffi à faire preuve (négative). Dans l’affaire Heidegger, on ne s’intéressa qu’aux affiliations du recteur de Fribourg au parti nazi, pas à la nature de ses écrits philosophiques. Si seulement les gens pouvaient s’envoyer à la figure des : « Espèce de pétitionnaire principii ! Va donc ! Eh ! non sequitur ! Va te faire voir, ignorant d’elenchi ! » Au moins les sophistes de jadis, les Gorgias et Protagoras, savaient ce qu’était un sophisme.

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