Né d’une photographie énigmatique, le récit habilement composé de Jean-Paul Engélibert intitulé La lumière de Tchernobyl. Année 40 parvient à donner vie à l’espace de la lisière de Tchernobyl.
Le récit naît d’une photographie, observée et décrite de façon méticuleuse, au départ confusément identifiable. Une femme vue de dos se tient devant une fenêtre, dans une pièce presque vide. La lumière traverse un rideau. La description se poursuit, suscite des hypothèses, jusqu’à ce que le mot soit lâché : devant cette femme, la radiation. Jean-Paul Engélibert a découvert cette image dans une série de photographies de Guillaume Herbaut datant de 2010, non reproduite dans le livre, mais il indique comment la retrouver sur le site du photographe. La série est consacrée à un village d’Ukraine, Bazar, situé à proximité de la zone d’exclusion de Tchernobyl, un village que la municipalité a tenté de faire revivre longtemps après la catastrophe, invitant des familles à s’y installer en retapant des maisons laissées à l’abandon.
La légende de la photo indique le nom de cette femme, de son mari et de leur fille de cinq ans venus refaire leur vie à Bazar pour fuir le chômage de Kyiv. À partir de ces quelques données, l’affabulation littéraire se met en mouvement, donnant vie aux personnages de la série photographique, Natalya, Oleh, leur fille Diana. Le livre sera le récit de cette tentative de vivre dans les parages de Tchernobyl en même temps qu’un essai d’élucidation de l’image. Quelque chose opère, indéniablement, dans cette écriture habitée par l’image photographique. Ne perdant pas de vue son point d’origine, le livre reviendra dans ses dernières pages sur l’émotion causée par l’image initiale, la mettant en rapport avec des réflexion de Walter Benjamin sur les photographies d’Atget.

Entre-temps, le récit a suivi son cours, faussement serein. Les jours succèdent aux jours, mais les moindres gestes quotidiens dans ce temps d’après la catastrophe laissent affleurer des questions angoissantes : faut-il ou non accepter ce verre de lait que tend une voisine hospitalière ? cette corbeille de myrtilles récoltées dans la forêt ? La terre, on le devine, est empoisonnée. Le récit alterne avec des éclaircissement savants précisant certaines données scientifiques mises au jour après la catastrophe : il faut « contrôler le taux de césium 137 dans le corps des enfants ; les effets les plus dangereux de l’exposition à de petites doses de radioactivité sont dus à l’alimentation ». D’autres passages font signe vers les livres essentiels de Svetlana Alexievitch et de Galia Ackerman sur Tchernobyl.
Engélibert, lui, n’est jamais allé sur place, mais, lorsqu’il évoque ce monde d’après la catastrophe (« année 40 » : le sous-titre est là pour nous rappeler que notre temps à tous est celui d’une nouvelle ère), il est littérairement dans son élément : dans le prolongement de ses travaux universitaires, Jean-Paul Engélibert a publié un essai de littérature comparée sur les « fictions d’apocalypse », Fabuler la fin du monde (La Découverte, 2019). Au centre de La lumière de Tchernobyl, quelques pages saisissantes d’excursion dans la zone d’exclusion, où Oleh suit son camarade Artem à travers une forêt où les pins et les mouches peuvent prendre des formes inhabituelles, puis dans les ruines de la ville de Pripyat avec ses fresques soviétiques et leur symbolique utopique. Les réminiscences du film Stalker de Tarkovski affleurent. La zone exerce son pouvoir de fascination ambivalent. La lumière de Tchernobyl ne se peut regarder fixement, mais elle attire et méduse.

Dans ce livre habilement composé, l’écriture précise de Jean-Paul Engélibert tisse patiemment sa toile. Le parti pris de la précision narrative va a au rebours d’une tendance clairement désignée (« le discours sur Tchernobyl, comme les photos de Tchernobyl, est encombré d’emphase »), même si le texte rappelle aussi que l’emphase peut avoir sa vérité et sa nécessité. L’écriture est aussi marquée par un phénomène de reprise : Jean-Paul Engélibert avait déjà publié une première version de ce texte en 2016, sans sous-titre. Il l’a remanié aujourd’hui, imaginant le sort de ses personnages dans l’élan de résistance à la grande invasion de 2022.
L’allongeail, comme dirait Montaigne, ne s’intègre pas toujours aisément au reste du livre, par son rythme et par les question qu’il soulève (ainsi du passage où le personnage de Nataliya observe des soldats brûlant les classiques russes d’une bibliothèque), mais on comprend que l’auteur en ait ressenti la nécessité. Les lieux ont leur histoire, et celle-ci refait surface : Bazar n’est pas seulement un village situé non loin de Tchernobyl, c’est aussi, comme l’évoque le livre, l’endroit où furent perpétrés, en 1921 et en 1941, la première fois par l’Armée rouge, la seconde par les autorités nazies, deux massacres de défenseurs de la nation ukrainienne.
