Longtemps le livre a eu une forme mouvante, en perpétuelle mutation. Le livre définitif, immuable à la virgule près et faisant référence, est une notion récente, d’ailleurs discutable. Le jeu d’épreuve, situé entre les derniers brouillons et le premier tirage, occupe une place intermédiaire entre l’inachevé et l’abouti. Il exige du lecteur, libraire ou critique, une autre manière de lire, faite de gourmandise et d’inquiétude, de bienveillance et d’extrême prudence.
Un critique reçoit des épreuves qui ressemblent à des livres. Et parfois même à… une épreuve. Il y a les livres que je reçois (ou pas…), par la voie postale le plus souvent, les livres normaux, sans marque distinctive, ou alors juste une petite griffe, au dos, S P marqué façon poinçon, le code-barres barré, ou le prix effacé. Il y a les autres livres, à moi dédicacés, la phrase, amicale, qui s’enroule autour du titre, ou bien impersonnelle, qui court sur la page de garde, histoire de pouvoir faire place nette, le jour de la revente qui ne saurait tarder – mais j’ai l’esprit mal tourné ! Et puis il y a aussi la feuille 21 x 29,7 pliée en deux, glissée au début de l’ouvrage, qui vous donne toutes les indications nécessaires à la recension dudit livre, le chemin à suivre, les idées qu’il contient, son centre névralgique, et pourquoi pas la sorte d’intérêt qu’il pourrait susciter chez le lecteur à venir, bref, de la critique précuite ! Et puis… Et puis, il y a les épreuves…
Je déteste les épreuves. Je n’en aime ni l’allure ni l’idée. Devant ce livre qui n’en est pas encore un, ou pas tout à fait un, je reste de marbre, interdit, déçu, contrarié, comme un mari trompé par une femme qu’il ne reconnaîtrait pas, comme si quelque chose manquait dès l’abord, et préfigurait néanmoins la suite de l’aventure, sa lecture si l’on préfère. À quoi cela peut-il être dû ? Un fantôme de quatrième de couverture, laquelle ressemble à un désert d’écriture, une page désolément blanche, qui ne termine pas le livre, ne l’augure pas non plus : ni base, ni sommet, un vide inquiétant. L’absence, le plus souvent, du nom de l’auteur sur la tranche, parfois du titre, parfois des deux. Là encore, ce sentiment tenace de vide, de mort presque, en tout cas de disparition avant la lettre, comme si j’avais affaire au livre de l’écrivain inconnu (comme on dit : le soldat inconnu).

Non, décidément, les épreuves que je reçois me donnent l’impression d’être des livres-limbes, qui existent sans exister, attendent indéfiniment d’être aimés, mais quand ? où ? comment ? et surtout par qui ? Car le lecteur que je suis se pique de surcroît d’être un moraliste ; il n’apprécie guère les privilèges, ne souhaite pas plus faire partie de tel ou tel cercle d’initiés, fût-il celui des Éprouvés, voire des Éprouvants ! Recevoir un livre qui n’a pas encore vu le jour, rendez-vous compte ! Le voilà parmi les élus, celui qui a lu avant le lecteur (on le lui rappelle d’ailleurs à demi-mot : confidentiel, ne pas diffuser, etc.). Eh bien oui, eh bien non, ça ne lui plaît pas, ça le place dans une position inconfortable, d’être l’égal de l’auteur, ou pas loin de. N’est-ce pas plutôt à ce dernier qu’il revient de corriger ses épreuves ? Et qui suis-je, moi, pour me substituer, ne serait-ce qu’imaginairement, à celui qui annote, biffe, rectifie le texte dont l’auteur ne s’est pas encore tout à fait séparé ?
Sont-ce toutes ces considérations que l’on dira matérielles, « objectives », qui m’ont conduit, quelquefois, à ne pas pouvoir écrire, ou à avoir du mal à écrire, sur des livres que j’ai reçus sous forme d’épreuves, comme on dirait : sans autre forme de procès. Il me semble que ce fut parfois, souvent, sinon la raison, du moins l’événement déclencheur, et il est possible que je le regrette aujourd’hui… Il arriva même, comme par une sorte de collusion malheureuse, que les épreuves de tel livre « annoncèrent » l’épreuve qu’il contenait, et qu’une certaine façon de traverser l’épreuve, le deuil (est-ce le mot ?) d’un enfant mort-né, raconté à la première personne, m’avait paru tellement indécente, ou plutôt impudique, que je n’ai jamais pu écrire la moindre ligne sur un récit qui demandait pourtant l’empathie du lecteur. Le livre a rejoint ainsi les limbes dont il me parlait, et que je viens d’évoquer plus haut. Il est sur une pile avec d’autres livres, ne sachant qu’en faire : le garder, le jeter, le donner…
Heureusement, il y a des exceptions, des épreuves heureuses ai-je envie de dire. C’est le cas du Journal intégral de Matthieu Galey, qui me parvint sous cette forme, peu après Noël il me semble, il y a de cela une dizaine d’années. C’était à n’en pas douter un cadeau du ciel littéraire, comme si son auteur revenait d’entre les morts, revivait presque, à la faveur de la réédition du seul texte qu’il avait écrit. J’ai eu alors le sentiment, l’espace-temps d’une lecture, qu’il écrivait sous mes yeux, que ces épreuves étaient une sorte de manuscrit « in vivo ». Les épreuves, l’épreuve se transformait même en ardoise magique ; je prenais des notes à la suite des réflexions de l’auteur, m’introduisant sans vergogne dans les marges du livre. Je fus presque déçu le jour où je reçus le « vrai » livre que l’éditeur m’envoya – geste délicat – à la suite de mon article. Je décidai, une fois n’est pas coutume, de garder les épreuves et de me débarrasser de l’exemplaire reçu. Comme une preuve… mais de quoi au juste ? De ce que je n’ai jamais pu tenir un journal ? Mon épreuve à moi, sans doute.
