Cryptique

Comment, concrètement, écrit-on un livre ? luvan, autrice des romans Susto, Agrapha et Nout, raconte ici comment elle est descendue dans la crypte de l’abbaye de Saint-Gilles-du-Gard pour écrire une scène. Loin de l’anecdote, il s’agit de creuser l’expérience de l’écriture, et d’interroger le malaise que crée le lieu par rapport à son histoire. Tout en rétablissant certaines vérités sur Charlemagne.


Tu as pour tâche d’écrire un accident d’aéronef. Tu as les informations techniques. Tu sais par exemple que le kérosène est translucide. Qu’on parle de voilure et non de pales. C’est ainsi lorsqu’on écrit. On doit savoir. Il est important aussi d’oublier ou plutôt d’ignorer que l’on sait, ce qui revient au même, et, dans la placidité des langues mortes, de s’autoriser à faire des impasses, brûler ses notes comme autant de papiers d’Arménie. Dans ces fumeroles de connaissances ignifuges, se griser. Il en va ainsi de la recherche.

Pour ton ouvrage, tu vises, maintenant que tu sais tout, l’inverse de la compétence. L’accident a mené ton personnage dans un en-dessous carcéral. Tu dois être à la pointe de cette sensation d’enfermement, d’enfouissement. Ton personnage a survécu pour être la proie des entrailles d’une cave magmatique, et c’est dans cette survie manipulée par l’aurore boréale de l’angoisse que tu dois chercher ton enjeu narratif.

Tu envies cet archétype de film américain auquel tu ressembles si peu. Dans le cours tumultueux et prévisible de son développement personnel, l’archétype écrivant reçoit un appel de son publisher de New York s’enquérant de son bien-être, mendiant avec une urgence bienveillante de nouveaux chapitres, un roman neuf, un come back, un renouvellement de ses vœux avec le lectorat. L’appel téléphonique ennuyeux et crucial – qui ne réussit jamais à motiver l’archétype, car le sujet du film n’est pas l’écriture et la motivation viendra d’un intérêt amoureux, de la présence inopinée d’un chien, d’une amitié inattendue, plus rarement d’une passion pour la poterie ou le patinage – place l’objet écrivant sur les rails. Ensuite, il y glisse et on l’observe. Il se prête au mouvement comme au regard. L’archétype écrivant des films américains bénéficie d’une voix qui le confirme dans son existant – à défaut de son être. Tu l’envies.

Tu t’es donné pour tâche d’écrire le retour à la conscience, dans une cave lisse et profonde, d’une femme dégringolée du ciel comme une faisane à la chasse. Et personne d’autre que toi ne peut te motiver ni t’exempter.

Tu bois un sirop d’orgeat sur une terrasse ombragée. Les acacias comme des mains jointes. Un horizon de citronniers, d’oliviers et de figuiers perdus entre les ombres polygonales de constructions antiques. Le tout pâle, terreux mais précis, comme tu te figures les souvenirs d’un éléphant du Kalahari. Une fois ta soif de sucre, de menthe et d’amande étanchée, tu te diriges vers la synagogue aux murs blanchis avant d’obliquer vers le syndicat d’initiative. En passant par le petit sas climatisé, tu te dis que le nom de l’institution est absurde. Le terme syndicat évoque une protection, une avancée sociale concertée. Le terme initiative induit qu’on pourrait en manquer, que le syndicat nous en procure de meilleures ou bien au contraire nous décourage de faire preuve de précipitation. Pour ta part, ta décision est prise, l’initiative est là, qui te pousse du coude à entrer dans une pièce exiguë aux murs tapissés d’horaires et de brochures. Au milieu, deux personnes vêtues de blanc te sourient avec l’aménité d’extraterrestres en mission de reconnaissance. Leurs yeux brillent d’un enthousiasme dont seul le sarcasme te ferait croire qu’il est feint, et tu as fait beaucoup d’efforts, ces dernières années, pour te débarrasser du sarcasme.

Crypte Livre Hors Série 2026
Mont Saint-Michel. Escalier des cachots (1842) © Gallica/BnF

Lorsque la crêpière des Saintes-Maries-de-la-Mer t’a demandé la raison de ton séjour, tu as répondu Le travail. Elle a paru intriguée mais n’a pas poussé l’interrogatoire. L’aurait-elle fait si tu avais répondu Pour affaires ? Aurait-elle voulu savoir ce que tu vendais ? Savoir à quoi une personne occupe ses journées n’a finalement pas beaucoup d’importance. Surtout s’il s’agit de noircir d’encre noire un petit cahier sans lignes. Ton pantalon est froissé. Lorsque le regard brillant des deux jeunes personnes du syndicat se pose sur toi, tu as la sensation d’être un épouvantail. Bonjour, j’aimerais écrire dans une grotte, un endroit creux, enfoui, plutôt lisse enfin vous voyez. Elles ne voient pas, évidemment. On prend rarement l’initiative de descendre dans une cave ou bien on le fera sans consulter le syndicat. Tu précises. Ce sont des personnes attentives, indulgentes. Elles s’accordent à penser que la crypte de l’abbatiale serait parfaite. Spacieuse, voûtée, elle est peu visitée, surtout entre telle et telle heure.

Tu attends ce moment.

Après une balade dans les vignes, tu penses te défiler, aller au bistro déguster un verre de Gallician avec des olives. Aucun appel n’est venu de New York pour te pousser à remplir tes engagements. Tu pourrais aussi bien t’arrêter d’écrire. Devenir une marionnette ou un abat-jour. Vingt personnes en seraient tristes, peut-être.

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La crypte est habitée par un hypothétique ermite grec prénommé Égide – le bouclier –, renommé Gilles et sanctifié après sa mort. Il intercède contre l’épilepsie, la folie, la stérilité, la possession. On l’invoque avant de déménager. On le représente la main percée d’une flèche car il défend une biche pourchassée par le seigneur Wamba. La biche se réfugie dans la grotte de Gilles, et Gilles, courageux autant qu’agile, dresse sa main devant la flèche, protège de sa chair cartilagineuse le cœur infini de la bête aux yeux souffrants. Shlak une flèche. La biche est sauve, Gilles est saint. Le seigneur au nom d’utérus est penaud. Il ne se repent pas d’avoir voulu percer une biche. On ne se repent pas d’exercer son juste pouvoir sur des créatures inférieures. En revanche, il se repent d’avoir fiché une lame triangulaire, fine comme un épi, entre les phalanges du saint homme. Pour se racheter, Wamba octroie des terres au vieil ermite. Pourquoi les ermites échevelés aux ongles comme des arceaux acceptent-ils toujours les terres qu’on leur offre ? Au final, ils s’enrichissent et finissent en tas d’ossements dans des châsses en métal.

Ainsi fut fondée l’abbaye de Saint-Gilles-du-Gard.

Tu n’as que faire de la surface, tu descends.

Comme bon nombre de cryptes, celle-ci est simplement l’église d’origine. Une bâtisse large et voûtée remplacée sur le tard par une église haute, et remisée à l’état de tombeau. Les reliques du saint bouclier étaient si fameuses qu’on venait de partout les adorer, confier son sort au hasard de leur tanin morbide. La brochure te donne des exemples.

Un exemple parmi d’autres : Vous êtes un homme ? Vous êtes puissant ? Vous vous rendez coupable d’inceste ? C’est injuste d’être ainsi bloqué dans son élan de grandeur. Vraiment c’est idiot. Allez voir l’ermite, il priera pour vous. Au cours de la messe, votre péché, inscrit sur un parchemin, s’effacera par l’entremise d’un ange juché sur l’autel. Vous pourrez donc continuer à violer vos filles et petites-filles, assassiner et déporter les Saxonnes et les Saxons, importer des Slaves, dont le nom finira sous votre joug par signifier, tant ils sont nombreux à trimer, esclaves (un peu comme Kleenex a fini par signifier mouchoir). Péché oublié ! Grand homme pardonné !

Oui Charlemagne, c’est bien de vous qu’on parle.

Ce répugnant miracle date de plus de deux siècles après la mort de Gilles-l’égide, mais il continue à lui être attribué. Qu’aurait-il pensé de la loi des pères foreurs, lui qui réprouvait déjà la chasse perçante ? Qu’aurait-il pensé de son propre corps exposé devant toi, capable d’abolir les crimes embêtants des patriarches ambitieux, de taire les cris des victimes ?

La descente dans la fausse crypte a été désagréable. Le froid a saisi ton cou comme la griffe d’un ours palpe l’intérieur d’une ruche. La peur en étau, les dents serrées, les gencives souffrantes, tu as emprunté un très fameux escalier en colimaçon. La pierre est franche, blanche, noircie par endroits et surtout lisse et sans rebord, comme tu le souhaitais à ton personnage.

Mon frère est après moi et la chasse gentille.

Dans la chanson de la blanche biche, qui te fascinait enfant et dont tu te rappelles mal les paroles, il est question à la fois du cœur de la biche, de sa chair scindée et de la violence d’un grand homme. Ma mère, ma mère, fait la biche dans la chanson. La prière est inefficace, ce sont les pères et les frères qui dirigent, aucune main n’arrête l’arc, ni le couteau du dépouilleur, mais le crime n’est pas effacé et toi, des siècles plus tard, tu pleures encore du crime fraternel. Le frère a tué la biche qui est sa sœur qui a prié en vain sa mère de l’aider, son frère de l’épargner, et son cœur est au chenil. Le grand homme a vécu, peu importe l’hagiographe. Parfois, les crimes s’effacent du parchemin mais demeurent autrement.

La descente est malade. Tu ne souhaites pas à ton personnage de science-fiction la souffrance silencieuse de l’histoire, seulement un malaise existentiel et pondéré dans un paysage inexploré.

La descente est malade comme l’espoir mal placé dans un ermite complaisant, ou malade comme la foi d’un ermite détournée par les puissants, chaque chose a sa nuance jumelle, pas très belle non plus à regarder en face.

Arrive le seuil de l’église d’en bas. Une envergure semblable à la caverne que vise ton histoire. Ce qui te frappe, c’est le manque de modestie du kyste d’air. Monumental enchâssé dans une absence de pierre.

L’oxygène de tes poumons, ton œil qui vire d’un ton alors que tu aimes les profondeurs : tout te dit que ça doit cesser, cet en-dessous. Que tu dois remonter.

Mais tu résistes, car d’ordinaire tu aimes les cryptes. Tu t’y recueilles, t’y baignes. Tu aimes les trous, tu pourrais t’appeler Wamba.

Le corps supposé de l’ermite repose dans un cercueil cerné d’un parapet de fer forgé au centre d’un petit carré de mosaïques. Il ne bouge plus, il est mort.

Un battement désagréable secoue tes tempes.

Tu devrais être bien. Tu t’assieds pour écrire. Il fait sombre. Tu es mal.

Peu de candélabres, ou pas un seul. Un interrupteur qu’il faut actionner pour que la mort et la sainteté en boîte s’illuminent d’une aura électrique

moche.

Au syndicat, on avait tort sur l’initiative, mais raison sur les horaires. Tu écris en solitude plusieurs paragraphes que tu biffes, recommences. Tu es mal et cet appel de New York n’arrive pas. Tu pourrais te rouler en boule, mais pas ici.

Ici, tu n’es pas en sécurité.

Rien qui garde et soulève et guérit.

L’inspiration se vide de toi comme au goulot d’une amphore. Tu n’arrives même pas à t’imaginer en statue gisante. Trop de

poids. Ton mal n’est pas d’ordre funéraire. Tu reconnais les symptômes,

suée, pouls.

Tu les sais mais ne les attribues pas à ta condition. Tu es la personne qui aime les souterrains, qui revit en eux, que rien de sombre n’oblitère jamais. Tu fais partie du clan qui s’endort de béatitude dans les anciennes caves à champignons, que l’idée de la mine ne dégoûte que par

l’exploitation.

Puis des pages arrachées, une mine qui se brise et, reconnaissant les symptômes de l’enfermement, tu te décides à remonter.

Là, au seuil de l’église d’en haut, tu lis une stèle poussiéreuse fichée derrière la porte :

Des gens

ici

sont morts par brouettes.

On les a jetés

encore vivants

par ce soupirail.

Depuis le haut.

En bas

ils ont suffoqué d’être entassés.

Alors :

Se méfier du haut

Toujours descendre dans ce que tu ignores

Remonter lorsque tu sais

Écrire


luvan est écrivaine. dernier livre paru : Nout : opéra spatial (La Volte, 2025)

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