« Je possède quarante bibliothèques toutes écrites par mes soins », écrit Jean-Paul Richter dans une envolée immodeste et comique. Pour satisfaire une soif de lecture, quoi de mieux qu’écrire soi-même, pour devenir une source inépuisable de joie livresque ? Bien entendu, tout ne se déroule pas aussi facilement, même au temps de l’enfance, réputé dénué d’obstacle. Écrire suppose de passer par les ruses de l’écriture.
Lire, oui. J’ai souvenir d’une enfance entourée de livres, alors que mes parents ne lisaient pas. Mes livres étaient souvent ceux de la bibliothèque et le nombre de livres empruntables me paraissait toujours trop faible. (Et maintenant autant ?)
Mais voilà que la maîtresse propose à sa classe d’écrire un livre collectivement. En fait, chaque élève devait ajouter sa contribution à celle qui précédait. Le sujet n’était pas déterminé. Elle a demandé qui voulait commencer et je me suis précipitée. De fait, de la place du premier allait s’ensuivre un ton, un cadre, et peut-être même le sujet du livre. Je n’avais évidemment jamais pensé à écrire dans un livre et moins encore à en écrire un. Je ne sais pas encore d’où venait mon enthousiasme, mais je crois bien que je voyais là une occasion d’ouvrir un nouveau livre, un livre particulier, et que j’allais pouvoir, par ce moyen, en finir avec mon besoin de lecture jamais assouvi. Une sorte d’auto-ravitaillement.
Je n’avais pas mesuré l’étendue des difficultés, car, devant ma page blanche, rien n’était possible car tout l’était. Je ne m’y attendais évidemment pas, car j’aimais bien ce qu’à l’époque on appelait une rédaction. Mais là, j’étais au bord d’un gouffre, prise de vertige. Je me souviens d’une angoisse qui s’épand, petits rus, mains moites, puis grande rivière, puis lac noir et profond, pleurs. Mon père s’alarme et je lui explique le drame en cours. Il prend alors la décision extraordinaire d’écrire lui-même la partition. J’étais à la fois incrédule et soulagée. Il est revenu me voir avec un texte sur la description d’un port, son agitation, les marins, leurs bateaux. Il n’avait pas hésité sur le sujet et le résultat m’a paru fabuleux. Mon père avait eu son brevet et avait dû quitter l’école pour rejoindre un apprentissage de mousse. Il avait navigué, était devenu radio dans la marine marchande. La guerre survenue, il avait rejoint Londres dans un réseau de résistants. Je ne savais rien de tout cela au moment de l’écriture du livre, mais j’avais été éblouie par l’aisance de son écrit. La gêne que j’éprouvais d’avoir produit en quelque sorte un faux, d’avoir fait de mon père un ghost writer, n’a pas entamé la fierté de remettre cette copie à la maîtresse.

Voilà donc ce qu’a été mon premier écrit en tant qu’autrice.
Je crois qu’il en reste quelque chose. Avec évidence, ces questions qui toujours surgissent : est-ce que c’est ça, mon écriture ? Vraiment ? Est-ce bien à moi d’ordonner les mots de cette façon, de risquer de ne pas oser ou d’oser mal ? Est-ce bien à moi qu’il revient de faire le geste décisif d’écrire un livre, celui qui écrasera tous ceux qui auraient pu advenir à sa place ?
Mais l’imposture a laissé une marque autre. Reste d’abord de cet épisode le chagrin de savoir que mon père écrivain ne l’aura été que par le truchement de sa fille.
Et aussi, plus profond, plus grave, que j’éprouve toujours, donc là, maintenant où j’écris ceci. Quel que soit le désir d’écrire, je rencontre cette angoisse (petits rus, grande rivière, lac noir et profond), qui, pourtant, n’en réduit pas le bonheur, qui est maintenant le signe que je suis en route, que je verse là mon obole, cette piécette placée dans la bouche des morts. Et je me rends compte encore à quel point l’écriture est nouée aux morts, à ce qui leur est dû, si peu, si nécessaire. Non pas fatalement l’écriture de tombeaux, mais toute écriture vient d’eux (morts réels et morts figurés) et il convient d’en payer le prix.
Jane Sautière est écrivaine. Dernier livre paru : (avec Marie Sordat) Adventices (Les Inaperçus, 2026)
