Les livres de la petite enfance semblent toujours être de grand format : la petitesse de l’enfance les faisait paraître gigantesques et plus tard la mémoire les magnifie. Le lecteur novice effectue « une plongée sans masque dans le liquide salvateur de l’imagination », sans s’y perdre définitivement. Alice au pays des merveilles ne retranche pas le lecteur du monde, mais permet au contraire une « connivence avec le Grand Tout ».
Au plein de l’été sauvage, qui même au fond de la vallée installe une torpeur moite, l’eau du ru pousse devant elle un rideau de froid. Il déborde un peu de chaque côté le long de la rive. Sur la gauche, filant vers le village, elle s’abaisse et délimite une vaste étendue sans arbres, presque un marécage où patauge un troupeau de vaches dont les déplacements, accompagnés d’une émission de bruits pneumatiques, laissent des trous dans la végétation molle semi aquatique, aussitôt remplis d’une bourbe noirâtre. Curieuses de nature, les belles dames enveloppées dans une mantille d’insectes viennent très près du courant, et se perdent pour quelques minutes dans la contemplation d’un quelque chose d’intéressant, en face de leur mufle rose, rive droite.
Celle-ci est toute différente. Beaucoup plus haute, sèche, elle est bordée par une ancienne plantation de sapins d’un vert très sombre, entre lesquels s’ouvre une large allée terminée au niveau du ru par une dalle de pierre et montant à partir du ruisseau le flanc ubac de la vallée, sous un couvert de rosiers accrochés à des supports de fer, tout droit jusqu’à la maison, qu’on ne voit pas.
Le plus vieux, le plus grand, le plus majestueux des sapins – il faut l’étreinte conjointe d’un adulte et d’un enfant pour lui enserrer le tronc – a ses premières branches qui descendent jusqu’à terre. Il abrite non loin de son faîte, chaque année, plusieurs nids de corbeaux, ce qui dissuade les ramiers de s’y établir, mais ils s’y posent volontiers, sont mal reçus par les femelles noires quand elles couvent, se font chasser à coups de bec et abandonnent quelques plumes bleues qui lentement, parmi les aiguilles vertes, atteignent le matelas de couleur fauve composé de celles qui, déjà, gisent et embaument.
À deux mètres à peine de l’eau, au-dessus du dais d’aiguilles vives, un renfoncement spacieux s’est créé entre les dos gibbeux des racines des arbres s’agrippant sur plus de deux mètres carrés après la surface du sol, faute d’une pivotante que le sapin ne possède pas. C’est là, dans le berceau squameux de gros serpents tors, le dos appuyé contre la masse rassurante du colosse, que le petit garçon s’est réservé un gîte odorant et douillet, une cache protectrice sauf en cas de pluie, mais aujourd’hui pas une goutte ne se fraie un chemin au milieu des pelotes au goût astringent de résine fraîche.

Les vaches le regardent et hochent la tête. Au début, il y a très longtemps – au moins trois ans et demi –, elle réagissaient en meuglant doucement, comme pour lui demander des comptes, à cette présence insolite, mais elles se sont en partie rassurées depuis et se contentent de tourniquer autour du vieux saule unique ancré dans la berge, l’une d’elles s’y gratte longuement le haut de la cuisse tout en chassant d’un moulinet de queue l’essaim de mouches qui la tourmente, puis toutes s’en vont, dans la moiteur du terrain inondé, rejoindre le ruisselet à l’autre bout de l’espace, peu encaissé, où elles peuvent boire.
Le petit garçon lit un volume relié de cuir vert, où figurent en relief au centre le portrait, dessiné par l’auteur, de « l’enfant d’éléphant » qui élève avec orgueil au-dessus de son crâne déjà bossué une trompe toute neuve, et tout autour du livre une frise d’animaux se suivant comme à la parade, d’un pas tranquille, le bestiaire incomparable de Kipling, miracle de traduction poétique de Louis Fabulet et Robert d’Humières, deux des compagnons de Proust. L’exemplaire a reçu, au cours des dizaines de relectures, quelques jus d’herbes mâchonnées, un peu du suc filant des prêles, et des taches crayeuses et blanches issues des coulées de résine qu’il est si doux de récolter tout en lisant, au-dessus de sa tête, afin d’en humer le vague relent de miel.
Il y a d’autres livres éparpillés au milieu des aiguilles tombées. De grands formats de chez Delagrave, qui correspondent à la petite enfance, au temps hélas ! passé où l’on ne savait pas encore lire – avant l’entrée tardive à l’école du village, temps de liberté et de bonheur absolus –, quand chaque nuit de guerre le texte passait par la voix maternelle et presque aussitôt se mémorisait : les premiers Samivel, antérieurs à la piteuse conversion du conteur et illustrateur de grand talent en chantre du sinistre État Français, les Babar de Jean de Brunhoff. Mais aussi, à égalité de dévotion, jamais loin du sapin sacré, posé parmi les rares touffes vertes capables de résister à l’ombre dense, le livre magique qu’un diacre mathématicien, anglais et bègue, écrivit pour une fillette qui boudait l’histoire « sans images ni conversation » lue par sa sœur aînée au seuil du terrier du Lapin Blanc.
Alice ! À tout jamais le plus définitif des chefs-d’œuvre, une plongée sans masque dans le liquide salvateur de l’imagination ! Tout imprégné pourtant des objets, des attitudes et des manies d’une Angleterre victorienne désespérément rétrograde mais que son fidèle servant, qui au fond l’exècre, envoie promener par ses personnages, sans pitié.
Ce livre-là, le livre de l’enfance vengeresse, qui se fout des règles, du pouvoir des grands et des mômeries de la bienséance, il ne faut pas croire un instant qu’il coupe le petit lecteur de la réalité qui l’entoure. Au sortir du souterrain, du puits aux confitures, de l’angoissante galerie aux portes hautes et fermées, et non pas en dépit mais à cause d’une taille réduite qui garde Alice de basculer trop vite dans l’univers nauséeux des adultes, ce qui éclate, quand enfin la clé minuscule permet de se glisser, comme un hérisson qui sait s’aplatir pour passer au-dessous d’une grille basse, c’est le fantastique jardin des rêves vécus autant qu’imaginés. Non pas ceux que l’argent peut acheter – ceux-là sont bons pour l’être achevé dont le pitoyable Musk est le parangon – mais bien les rêves d’une enfance indéfiniment prolongée, qui sait d’instinct que la nature existe, qu’elle est riche en bêtes, en rencontres avec des arbres, des sensations uniques et des parfums.
Au pied de son arbre, au sein de la rivière des mots qui le berce et lui apporte tout ce dont il a besoin, le lecteur ne s’éloigne pas du monde, il ne renonce pas délibérément aux « choses sérieuses ». Car les choses sérieuses sont là toutes, offertes à la sensibilité physique, au mouvement le plus intime de sa vie. Il se sent, se sait, s’éprouve par tous les pores relié au réel, au contact avec les éléments dont il partage l’origine animale, cellulaire, matérielle même au sens le plus fort du mot, parent du vivant dans toute son étendue, de l’orvet, de l’herbe, de l’aiguille à peine naissante et de l’aiguille chue, parent de la terre et de la pierre, de l’eau qui court et de la truite.
Qui dit relié dit religion ? Mais non, Monsieur le Diacre (et Lewis Carroll, puisqu’il se faufile si aisément « de l’autre côté du miroir », est-il vraiment diacre en inventant Alice ?), le religieux au sens canonique est le contraire du relié. Il est du côté de l’entravé, du ligoté, de l’enchaîné, de tout ce qu’il faut fuir ! Et le moyen le plus efficace pour éprouver la connivence avec le Grand Tout, ce n’est pas la compagnie des doctes, de quelque obédience qu’ils soient, mais ce vice impuni, la lecture libre, hors secte, pratique animiste par excellence en ce qu’elle a besoin pour exister pleinement d’établir avec la réalité tout entière, à travers le langage aux pouvoirs infinis du livre, un contact vrai et charnel avec les choses que l’enfant connaît d’autant plus naturellement qu’il y a été initié très tôt seul, sans écran, sans bluff, sans complicité factice avec des amis en toc. Le livre sans foi ni loi, qui relie au seul univers qui existe en chacun. Le livre, voie d’accès à l’univers sensible s’il ne comporte aucun programme déjà codifié, médiateur direct entre ce que je vois et ce que je rêve : entre moi et la vérité, en somme, par le grand véhicule des mots.
