En bref : transmissions ou désespoirs

La traduction de la littérature française en langues étrangères crée des « ponts » ou des « passerelles » vers d’autres espaces littéraires, comme ceux d’Europe centrale, qu’analyse une équipe mobilisée par Antoine Marès et Clara Royer. Un grand travail sur les mécanismes de transmissions que complètent des œuvres différentes, souvent hantées par des désespoirs. À découvrir les nouveaux livres de Jean-Claude Leroy, Eduardo Halfon, Olivia Laing et le travail du poète surréaliste oublié Roland Sig.

Antoine Marès et Clara Royer (dir.) | Les traductions de la littérature de langue française en Europe centrale. Flux, réseaux et circulation au XXe siècle. Presses universitaires de Rennes, 622 p., 30 €

Devant ce gros volume de 600 pages, envahi de notes de bas de page, on pense être tombé sur un pudding universitaire. Or, rien de tel. Les deux directeurs de l’ouvrage, Antoine Marès et Clara Royer, se sont intéressés aux « flux du français vers les langues d’Europe centrale ». Quand, comment et par qui notre langue est-elle traduite dans cette région du monde ? Pour répondre, ils ont su mobiliser pendant des années plus d’une trentaine de chercheurs, tous excellents connaisseurs de leur sujet, et ils les ont édités avec talent en un volume très clair et passionnant. Le sujet est plutôt rare. Ils ont choisi quatre espaces littéraires en Europe centrale – le polonais, le tchèque, le slovaque et le hongrois – et se sont limités au XXe siècle. La littérature étudiée ne comprend que la poésie, la fiction, le théâtre et la critique littéraire. Ces choix écartent la littérature russe, généralement privilégiée, alors que l’Europe centrale demeure « un angle mort dans l’historiographie française ».

Le contexte historique de ce siècle, si complexe et meurtrier, nous vaut en introduction une brillante synthèse de Balazs Ablonczy, Antoine Marès et Maria Pasztor, indispensable pour s’orienter, tant ces contextes « expliquent qu’une appréhension fine de l’Europe centrale doit passer par une comparaison de ces composantes plutôt que par une approche globale qui serait trop réductrice ». Le livre est divisé en trois parties. La première s’appuie sur des enquêtes quantitatives. On constate sans s’étonner que les classiques du XIXe siècle et de la première moitié du XXe dominent. En Hongrie, Jules Verne est en tête, tandis qu’en Pologne ce sont Balzac, Verne, Zola ou Proust, et quelques contemporains – Camus, Sartre, Romain Gary ou Gide. La même tendance se retrouve en Tchécoslovaquie.

La deuxième partie est la plus significative. Intitulée « Passeurs et passeuses », elle est introduite par Tiphaine Samoyault qui insiste sur le fait que la médiation n’est pas qu’une affaire de passion. Il y a aussi une « économie de la médiation » qui coûte cher à ceux ou celles qui s’y consacrent. Cette partie présente de très intéressants portraits de ces hommes et femmes comme le Tchèque Josef Florian, le Polonais Tadeusz Boy-Zelenski ou le Slovaque Josef Felix. La Hongroise Julia Jancso témoigne directement. Ces portraits et témoignages individuels en disent long sur la personnalité de ces médiateurs et sur leurs conditions de vie. Ce que confirme la troisième partie, consacrée à la « circulation et acceptation de la langue française en Europe centrale ». Elle se concentre sur quelques œuvres ou auteurs comme Proust en Pologne ou Romain Rolland en Hongrie. L’étude de l’influence de Baudelaire en Hongrie ou en Bohême est plus forte et différenciée. En fait, cet ouvrage passionnant incite à mieux sentir notre langue à travers la découverte et l’usage qu’en font d’autre peuples. Jean-Yves Potel

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Jean-Claude Leroy | Pavés. Lunatique, 102 p., 12 €

Lire Jean-Claude Leroy n’est jamais de tout repos. Auteur d’une bonne vingtaine de livres, récits et poèmes – ces derniers sont publiés essentiellement aux éditions Rougerie –, il ne pardonne rien à l’écriture et c’est à peine s’il se reconnaît comme écrivain. Dans son nouveau livre, Pavés – au sens de « brefs entrefilets rédactionnels insérés dans une page » –, il choisit de s’exprimer en fragments qui, par la densité et la rigueur que cette forme exige, lui permettent de déjouer les pièges d’une littérature trop souvent portée à l’étalement et à la surenchère : « Écrire, c’est comme se reculer pour dire de plus près », écrit-il.

Ce qui se joue là, dans cette écriture, c’est autre chose que la mise en avant d’un style ou le déroulement d’une histoire, ou si histoire il y a c’est la sienne, au plus intime. Tout son livre engage une interrogation sans concession du « qui suis-je ? », en lui-même certes, mais aussi en situation dans une réalité sociale qu’il abhorre. D’un côté, il y a du Artaud, celui de la correspondance avec Jacques Rivière, dans sa démarche, par une certaine façon de traquer l’être dans ses moindres recoins et dans ses dérobades, « reclus dans sa solitude ». De l’autre, il dresse un réquisitoire impitoyable, avec une lucidité et une ironie vengeresse, contre la société, qui n’est pas sans faire penser à Guy Debord, mais plus en praticien d’une vie quotidienne difficile qu’en théoricien : « La première règle est de ne jamais travailler. Vous me voyez prendre au sérieux quiconque y dérogerait ? Lutter contre la passivité, c’est bien sûr promouvoir la paresse. Combat sans relâche que de ne pas obéir, que de ne pas commander. Le mendiant, le cambrioleur, l’ascète sont les modèles parfaits. Le politicard ou le technicien, la pire espèce de parasite ».

Cet homme, qui « cherche la clef d’un corps qui n’est plus là », porte en lui son propre cadavre. Suicidaire n’est pas le mot qui convient. Comme Cioran, c’est plutôt l’idée du suicide qui l’intéresse et l’empêche précisément de se suicider. Et d’une autre façon, l’écriture le sauve : « si j’acceptais de déjà me taire, dès lors je serais fait comme un rat ». Alain Roussel

Eduardo Halfon,
« Saturne », Eduardo Halfon (détail) ©. La Table Ronde
Eduardo Halfon | Saturne. Trad. de l’espagnol (Guatemala) par David Fauquemberg. La Table Ronde, 74 p., 12,50 €

« Vos lettres, père, me parvenaient deux ou trois fois par an… Je cherchais vos mots, j’en avais besoin, et c’est avec avidité que je dépliais ce papier. Alors, telle une feuille morte oscillant dans la brise, le chèque tombait vers le sol. C’est peut-être pour cela que j’écris ou plutôt pour cela que j’ai besoin d’écrire ». Le narrateur écrit une longue lettre à un père par qui il a désespérément essayé de se faire aimer, ou au moins regarder. Et qu’il déteste profondément. « Vous m’insultiez, tel un vulgaire insecte ».

Après cette déclaration liminaire, suit une longue liste d’écrivains suicidés. Il y en a un grand nombre, suicidés par une variété de moyens. Ça commence avec Klaus Mann (somnifères) et ça commence particulièrement mal. Son père, l’écrivain et Prix Nobel Thomas Mann, refuse d’annuler sa tournée de conférences pour assister à l’enterrement de son fils. Ça continue avec les empoisonnés : Malcolm Lowry (alcool + barbituriques), Horacio Quiroga, George Sterling, Cesare Pavese (17 boîtes de somnifères dans sa chambre d’hôtel à Turin).

Il y a ceux qui se sont défenestrés comme Gilles Deleuze. Ceux qui ont utilisé une arme : Ernest Hemingway (une balle dans la tête avec le fusil de son père), José Asunción Silva (le pistolet de son père), Maïakovski (une balle dans la poitrine après avoir changé de chemise). Ou encore le Japonais Mishima qui recourt au rituel du seppuku (il se taillade l’abdomen, avant que, à la quatrième tentative, ses disciples réussissent à le décapiter avec son sabre). Il y a Sylvia Plath (la tête dans le four après avoir préparé le petit déjeuner de ses deux enfants). Ou encore Virginia Woolf, Primo Levi, Stefan Zweig, Paul Celan…

« Moi aussi père, je pense sans cesse au suicide ».

Cette litanie est régulièrement interrompue par des scènes au centre desquelles règne un père autoritaire, glacial, tyrannique, qui de temps en temps se met en rage contre son fils. « Vous êtes parti sans jamais avoir été là… Vous m’avez abandonné, père, non pas le jour de votre mort mais le jour de ma naissance ».          

Saturne, le titre du livre, fait référence au dieu romain qui dévore ses fils à la naissance. Cette novella, publiée au Guatemala en 2003 (avec une première traduction française en 2011), est le premier texte du Guatémaltèque Eduardo Halfon. Depuis, il a écrit de très courts et très beaux romans, parmi lesquels Monastère, Deuils et Tarentule (La Table Ronde). Natalie Levisalles

Olivia Laing | Lonely City. Aventures dans l’art de la solitude. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Stéphane Roques. Gallimard, 318 p., 23,50 €

Lonely City (titre non traduit, pour faire chic ?) d’Olivia Laing est un essai né de l’expérience que fit l’autrice britannique à New York après une rupture amoureuse. Elle s’y demande « ce que cela signifie d’être solitaire », « comment [nous] vivons lorsque nous ne sommes pas engagés dans une relation intime avec un autre être humain ». Et pour tenter de comprendre, elle fait l’analyse de ses propres sentiments et celle de vies d’artistes qui furent solitaires chacun à sa manière comme Edward Hopper et Andy Warhol ou d’autres plus marginaux comme Henry Starger et David Wojnarowicz. Une dimension sociétale de la solitude est aussi envisagée dans un chapitre concernant les années les plus meurtrières de l’épidémie de sida. New York est ici présente à de multiples titres (décor, cause, symptôme, image de la solitude, écrin de la marginalité).

La réflexion de Laing est ainsi personnelle, psychologique, culturelle, et esthétique. Plutôt qu’esthétique d’ailleurs, elle reste (dans le cas des arts visuels qui occupent l’essentiel du texte) surtout biographique – hormis pour Hopper dont la thématique apporte beaucoup d’eau à son petit moulin.

Le livre, plaisant à lire, très anglo-saxon et fixé sur la période contemporaine (une bibliographie finale renvoie à des ouvrages presque exclusivement en anglais et du XXe et du XXIe siècle), laisse une impression un peu superficielle tant il ne songe ni à questionner la notion de solitude, ni à se donner des méthodes pour l’analyser ou l’historiciser. Claude Grimal

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Roland Sig | Images pilleuses. Galerie Métamorphoses, 184 p., 40 €

Personnage ignoré d’un surréalisme lui aussi trop souvent ignoré (celui des années 1950 et 1960), Roland Sig vient de resurgir non seulement à la galerie Métamorphoses au printemps dernier mais encore dans l’ouvrage qui sert à la fois de catalogue et de monographie où l’énigmatique côtoie le scabreux, où l’érotique invite l’étrange. Pour qui fréquente avec une certaine assiduité les choses du surréalisme, le visage de Roland Sig (alias Robert Siril, 1927-1985) n’est pas tout à fait inconnu.

Sur la photo de la p. 25 de ce catalogue monographique, c’est certes le visage d’André Breton qui prend toute la lumière, mais en face de lui, à côté de Robert Benayoun, on reconnait le visage émacié de Sig, barré d’une moustache à la fois fine et indubitable, comme celle reproduite p. 52 dans Le rire des surréalistes (du même Robert Benayoun, éd. La bougie du sapeur, 1988). Mais le livre qui nous occupe pourrait être qualifié de « total » : il y a autant à lire qu’à regarder et même, pour certaines images difficiles à décrypter, qu’à imaginer. Incontournable et dense, la présentation de Patrick Lepetit prend appui sur des œuvres et des correspondances auxquelles on a rarement accès.

Outre les lettres à Breton probablement déposées comme les autres à la bibliothèque Doucet, les échanges avec des surréalistes de la dernière phase – Robert Lagarde et Guy Cabanel en priorité, mais aussi Georges Goldfayn, Jean-Louis Bédouin et Jean Schuster – témoignent d’un esprit farouchement surréaliste et constamment revendiqué, non sans fraîcheur ni jubilation malgré les aléas de la vie du groupe. Et pour clore le domaine de ce qu’il y a à lire, brille d’une véhémence à la fois poétique et naïve une nouvelle intitulée « Alberte en tenue lamée la nuit » dont la dernière phrase, « Immense couteau tigré, face au scintillant bouquet de prunelles envahies, la cruauté de l’amour éclipse le soleil », n’a pu que séduire Annie Le Brun, l’amoureuse du noir.

Ces quinze fragments n’éclipsent pas « La Comtesse aux images », une nouvelle qui accompagne des collages par nature scandaleux. Pour ce qui est du regard, sautent aux yeux cette calligraphie appliquée mais d’une commodité de lecture irréprochable et ces collages démarqués d’abord de Max Ernst, à qui Sig rend hommage avec un Max Ernst est mort lors de la disparition en 1976 de l’auteur d’Une semaine de bonté. Ils s’émancipent ensuite totalement de la tutelle d’Ernst avec des « emprunts » tout en provocation tant à la peinture religieuse qu’aux revues pornographiques d’aujourd’hui. François-René Simon


Cette chronique est coordonnée par Jean-Yves Potel

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