Moira Millán brosse une grande fresque familiale dont le cœur est la Patagonie, sa terre natale. Dans Le train de l’oubli, un roman censuré dans son pays, elle retrace l’histoire des Mapuches et des Tehuelches depuis la fin du XIXe siècle, la période de la « Conquête du Désert » qui a relégué ces peuples toujours plus aux marges sans parvenir à les exterminer. Elle entretient la mémoire de leurs luttes tout en donnant à voir la beauté des lieux et la complexité des rapports humains. Cette lecture prend encore plus de sens si on la complète par l’essai Terricide, qui défend une vision du monde plaçant la terre et ses cycles au cœur de toute existence.
Cette femme mapuche est avant tout une activiste qui défend les droits des populations amérindiennes en général et des femmes en particulier. Dans l’histoire coloniale, l’appropriation des terres et celle des corps vont généralement de pair : terres confisquées, peuples réduits en esclavage ou du moins assujettis par la force. La narratrice, Llankaray, retrace une histoire de violences et de résistance : son arrière-grand-mère, Kalfurayen, a ainsi été violée par un ecclésiastique dans un de ces pensionnats dans lesquels les « indigènes » étaient élevés loin de leurs traditions. Sa grand-mère, Pirenrayen, a perdu son mari, Linkoyan, dans une altercation avec un gaucho. La mère de Linkoyan, Chekeken (une Telhueche), a été enlevée par un homme riche et puissant pour être exhibée au zoo humain de l’Exposition universelle de Paris comme « géante de Patagonie » et délivrée in extremis, la veille du départ prévu. Pirenrayen se bat toute sa vie pour vivre sur la terre de ses ancêtres, contre les propriétaires terriens, contre les autorités argentines et le projet de construire un chemin de fer dans la région. Elle a reçu de sa propre grand-mère, Fresia, nombre de connaissances sur les plantes médicinales et la spiritualité mapuche – le nom « Mapuche » signifie « peuple de la terre ».
Mais le récit ne s’égare pas dans quelque chose de trop manichéen : les Européens ne sont pas tous violents et trompeurs. Roig Evans, un Gallois surnommé « le Galensho », n’a pas les mêmes préjugés que la plupart de ses compatriotes et choisit de s’installer parmi les Mapuches. De nombreuses pages racontent l’histoire de Liam O’Sullivan, un Irlandais né en 1900, comme Pirenrayen, que les conflits avec les Anglais amènent à s’exiler en Argentine. Les relations entre ces deux enfants du XXe siècle sont au cœur du récit. Liam, fasciné par les trains, participe à la construction du chemin de fer jusqu’en Patagonie. Ironie de l’histoire, « la Trochita », ce train tant désiré par les Européens, rejeté puis adopté par les habitants de la Patagonie, est aujourd’hui hors service, à l’exception d’un tronçon à vocation touristique. Est-ce que la construction d’un train, unissant les efforts de gens d’ici et d’ailleurs, reliant des territoires, permet la construction d’un « nous » ? Ou est-ce qu’accepter un tel aménagement revient à oublier, voire trahir, ses racines et sa communauté ?

Les paysages montagneux, tantôt verdoyants, tantôt enneigés, de cette région d’Amérique du Sud sont célébrés autant que la force de résilience des Mapuches, qui forment une communauté soudée, au-delà des frontières entre Argentine et Chili. Pirenrayen est un personnage de femme puissante convaincant, habitée par le respect du vivant et une profonde empathie, mais également une détermination sans faille. Tout à la fois amante passionnée, mère courage, soignante hors pair, membre actif de sa communauté sur le plan politique, elle fait partie d’une lignée dont la variété d’expériences permet au récit de résonner fortement auprès des lecteurs et lectrices. D’autres personnages, venus de la lointaine Irlande, enrichissent cette fresque et nuancent les perspectives, même si aucun n’est insensible au territoire enchanteur de la province de Chubut.
Ce roman vient d’être publié en français alors qu’il a été écrit en 2019 ; plus récemment, Moira Millán a aussi écrit un essai, Terricide, paru en traduction française en 2025. Sa lecture est un utile prolongement de la fiction : on comprend que l’autrice est personnellement, viscéralement, engagée dans la vie de sa communauté et du territoire de ses ancêtres. Elle a reçu des menaces pour cet engagement et pour les dénonciations d’assassinats d’activistes mapuches. L’Amérique latine est une région du monde dangereuse pour les militants écologistes. Elle a sillonné le continent, quitte à laisser ses enfants, en quête de témoignages de femmes indigènes et réalisé un documentaire, Pupila de mujer, mirada de tierra. Dans Terricide, elle dénonce les abus des sociétés coloniales patriarcales – l’expropriation, le droit de cuissage (appelé « chineo »), la déculturation – et énonce ses propositions pour le « Buen Vivir » (Bien vivre).
Elle rappelle la violence de l’histoire argentine. Si aux États-Unis les Amérindiens parlent de « Piste des larmes » (Trail of Tears) pour les populations déplacées de force, en Patagonie existent les « pieds de pierre », ainsi appelés en mémoire des enfants morts d’épuisement auxquels on a coupé les pieds parce qu’ils étaient à la traîne. Malgré l’importance des femmes dans son œuvre, elle rejette le terme de féministe, trop lié selon elle à la version blanche de celui-ci, en particulier parce qu’elle a constaté que certaines militantes blanches organisaient des mobilisations sans inclure des femmes non blanches telles que leurs employées. Ses références non mapuches sont, outre d’autres voix amérindiennes, Angela Davis, Maya Angelou, Naledi Pandor (ancienne ministre sud-africaine). Elle a également à cœur d’inclure les LGBT dans la communauté (la traduction reflète un choix d’écriture inclusive très poussée pour englober les non-binaires). Elle a contribué à la création du Mouvement des Femmes et des Diversités Indigènes pour le Bien Vivre.
On pourrait la qualifier d’écologiste puisqu’elle place le respect de la nature, de ses rythmes, de ses habitants, au cœur de son action. Elle se définit comme weychafe, défenseuse plus que « guerrière », caillou dans la chaussure plus que bras armé. Ses propositions sont radicales mais son argumentaire ne manque pas de cohérence ; elle refuse que la culture soit folklorisée, que les sites sacrés ou les connaissances de la médecine traditionnelle fassent l’objet de transactions mercantiles. Cet essai est le pendant théorique d’un roman qui tente de dépasser les oppositions binaires. Pour reprendre les termes de l’anthropologue Arturo Escobar qui signe la préface : « Face aux binarismes statiques et épuisés – moderne/non moderne, civilisé/non civilisé, développé/sous-développé –, Moira propose une différenciation dynamique différente, « Peuples Telluriques » et « Peuples Domestiqués ». […] Il ne s’agit pas d’une opposition statique, car il existe une lutte anti-systémique continue entre les deux modes d’existence ». Linguistiquement parlant, Le train de l’oubli est plus chatoyant mais marque davantage les différences, avec les mots en mapudungun signalés en italique et un lexique en fin d’ouvrage, tandis que Terricide s’attache à ne pas utiliser d’italique pour la langue des Mapuches et embrasse les variantes orthographiques d’une langue qui ne saurait rester figée dans un groupe de signes plutôt qu’un autre. La complémentarité des deux livres saute aux yeux et renforce le message essentiel de leur autrice.
