Depuis Sidi Bouzid

Une nuit en Tunisie, de Fabrice Gabriel, construit un jeu savant autour des possibles, des analogies, des correspondances, voire des dissemblances, dont Perec semble la figure tutélaire et l’une des constellations. Lors de son service militaire en Tunisie, à la veille de la guerre du Golfe, le narrateur fait l’expérience de la traversée des temps.


Fabrice Gabriel, Une nuit en Tunisie. Seuil, coll. « Fiction & Cie », 204 p., 17 €


Janvier, le narrateur, qui fait son service militaire en 1990 à Sidi Bouzid, naît en 1965, la même année que Fabrice Gabriel. 1965 est également l’année de l’attribution du prix Renaudot au livre Les choses, édité par Maurice Nadeau aux Lettres Nouvelles chez Julliard. (On y découvre le portrait d’une génération en prise avec la société de consommation et les désirs complexes d’un bonheur asservi aux diktats d’une époque.) Ces « choses », qui apparaissent ici dans une édition 10/18 de 1981, ponctuent une temporalité patiente, facétieuse ou grave, à travers laquelle dialoguent passé et présent. Les œuvres, les peintres, les lieux se répondent.

Paul Klee a vécu en Tunisie. Perec pensait écrire un roman consacré à ce séjour de Klee : « C’est le troisième des projets consignés dans une liste soigneusement tapée à la machine en décembre 1976 (mais l’écrivain mourrait trop vite pour le réaliser). » Paul Klee, à nouveau, qui note dans son Journal, en avril 1915, aux portes de Kairouan : « la couleur me possède. Point n’est besoin de rechercher à la saisir. Elle me possède, je le sais. Voilà le sens du moment heureux : la couleur et moi sommes un. Je suis peintre ».

Fabrice Gabriel, Une nuit en Tunisie, Seuil

Fabrice Gabriel © Hermance Triay

Question de chronologie, d’associations, de couleurs : « La vie dès lors se mit à s’ouvrir jaune, chaque matin au réveil, un jaune clair presque blanc, délavé comme le plumage ancien d’un oiseau factice (le canari-jouet basculant dans le vide de l’enfance, dont le poids était problématique, comme l’équilibre dans la main de Janvier glissée à l’intérieur de la cage, elle-même un jouet : tout était alors à l’échelle réduite du rêve). C’était un jaune passé peut-être, mais du vrai jaune tout de même, non pas celui qu’on dit, par exemple de Mars, déjà presque rouge… Un jaune couleur de chrome, du soufre, de l’or massif… » La perception, ce prisme sensoriel, est invariablement soumise à ce désir de narration, de transcription, d’inédits recommencements, dans lequel les émotions, les paysages, « ces phases, ces phrases », s’animent, cessent d’être des théâtres vides, se réinventent au gré d’une géographie plus intérieure qu’historique.

Près des ruines, du désert, loin de la civilisation, errer, lire, fumer dans l’immédiate beauté d’une lumière rosée.

Ainsi, à la signification donnée de certains événements – les préludes d’une guerre, les débuts de l’aventure d’un jeune « coopérant » vingt ans auparavant –, à la densité du réel, s’oppose une porosité entre telle vie rêvée et telle existence vécue.

Tout se passe comme si le narrateur tentait peu ou prou de faire, non pas l’inventaire non exhaustif de tous les lieux où il a dormi, à la Perec, mais celui des strates mémorielles, chaque strate sensible à l’aune d’une expérience humaine, l’apprentissage de l’existence où se mêlent alors, en vrac, l’amour, les rencontres, les promenades, le souvenir, les mots en écho qui réveillent, soudain, tel « hélicoptère » paternel, puis la mort des êtres chers.

« La vie heureuse se trouve-t-elle dans la mémoire ? » C’est peut-être à cette question que tente de répondre Une nuit en Tunisie. Certes, A night in Tunisia, ce standard de jazz interprété par Dizzy Gillespie, est également connu sous le titre d’Interlude.

Ce sont les motifs d’un mouvement traduit, quand le jour s’achève, comme un divertissement qui conduit vers « le fils du poisson d’or, tapis de mémoire, cheveux d’ange ».

Mais on sait que l’histoire qui a une fin heureuse se déroule dans le passé.

Shoshana Rappaport-Jaccottet

À la Une du n° 35