S’il y a une aire culturelle méditerranéenne qui résiste à la simplification, c’est bien la Tunisie, dont la restitution exacte du caractère composite des littératures qui s’y sont développées est délicate à assurer. Ce caractère composite puise ses origines dans la nature même du peuplement premier mais s’est surtout affirmé au gré des étapes de l’évolution historique du pays, mosaïque qu’achèvent de colorer, depuis le IIe siècle av. J.-C. jusqu’en 1881, les différentes colonisations que le territoire tunisien a vécues. Tous les livres d’histoire de la Tunisie témoignnt de ce faisceau d’imprégnations qui informe le substrat du territoire, dessinant un profil en cohérence avec sa situation géographique, pourvue d’une double interface, continentale et maritime.
Dès l’Antiquité, Ifrîqiya fut en effet un carrefour où se croisèrent puniques, libyques, berbères, latins – plus tard, la région deviendra une caisse de résonance de langues diverses : arabe, judéo-arabe, chelha, espagnol, italien, maltais. Au Ve siècle av. J.-C., Carthage possédait déjà sa propre littérature. Le Périple d’Hannon le Navigateur, récit d’exploration, en constitue le plus ancien témoignage, suivi du Traité agronomique de Magon, véritable encyclopédie en 28 volumes, écrit en punique et traduit en grec puis en latin. Le punique s’impose comme langue officielle des royaumes numides.
Avec la domination romaine apparaît une littérature latine d’Afrique. Térence (IIe siècle av. J.-C.), né à Carthage, écrit ses comédies en latin. Puis vient Apulée (IIe siècle après J.-C.), auteur de L’Âne d’or, érudit bilingue dont le nom berbère est Afulay, comme se plaisent à le rappeler certains intellectuels algériens et marocains qui, depuis plusieurs années, se réapproprient sa mémoire en la revendiquant comme partie intégrante du patrimoine amazigh. Tertullien, « l’Africain endiablé » selon l’expression de Paul Monceaux, rhéteur né lui aussi au IIe siècle après J.-C., est « considéré […] comme le premier théologien de l’Église en langue latine », ou encore saint Augustin, dont l’œuvre monumentale marque le début du christianisme – pour ne citer qu’eux. Dans cette Tunisie-là, on parle quatre langues : le punique, le berbère, le latin et, plus tard, le vandale des envahisseurs.
Avec la conquête arabe (VIIe siècle), l’arabe devient langue dominante, enclosant une diversité culturelle qui s’accommode de l’harmonisation linguistique. Kairouan, capitale intellectuelle et creuset humaniste, abrite non seulement un foyer arabo-musulman très dynamique, mais aussi un important centre de culture juive. Aux IXe-XIe siècles, des penseurs comme Dounash ben Tamîm écrivent en arabe – mais en caractères hébraïques. Cette littérature qui entrelace les langues comprend traités de médecine, commentaires talmudiques et recueils de contes. Parallèlement, la poésie arabe classique fleurit avec Ibn Hani, souvent répertorié comme le premier grand poète de l’Occident musulman, Ibn Rachiq, auteur de ‘Umda, chef-d’œuvre de critique poétique, et Ibn Charaf. Ibn Khaldoun, né à Tunis en 1332 et père de la sociologie arabe, élabore ses Prolégomènes, fondant une pensée universelle de l’Histoire.
À l’époque moderne, aux XVIe-XVIIe siècles, l’afflux régulier de Morisques (musulmans expulsés d’Espagne à l’issue de la Reconquista) introduit une littérature en espagnol et avec elle les langues de l’exil. Des auteurs comme Juan Pérez (dont le nom arabe est Ibrahim Taibili) composent en castillan des poèmes et commentaires, dont une analyse du Quichotte de Cervantès. À Testour, village du centre-nord tunisien, fondé en 1609 par la dernière vague de Morisques, des traditions de représentations théâtrales en espagnol sont attestées. On ne peut manquer de rappeler ici que, jusqu’à nos jours, ce lien puissant avec l’heureux temps de l’Espagne musulmane, el-Andalus, perdure dans la littérature tunisienne la plus contemporaine – évoquant ce paradis perdu, le grand historien Évariste Lévi-Provençal souligne que « nulle part dans le monde musulman […] le jeu des influences réciproques entre vainqueurs et vaincus ne s’exerça d’une manière aussi ample et aussi prolongée ». Parallèlement, une littérature judéo-arabe florissante se développe en Tunisie. L’historien juif tunisien Paul Sebag recense plus de cinq cents ouvrages en judéo-arabe transcrits en langue arabe, mais en caractères hébraïques : chansons de geste, contes des Mille et Une Nuits, romans traduits de Dumas ou Eugène Sue, et journaux comme al-Sabah (1904). Cette littérature permet aux Juifs non francophones de s’informer et de se divertir.

La fin du XIXe siècle marque l’installation du protectorat français sur la Tunisie (1881), et l’entrée en scène de la langue française dans le corps de la littérature date du début du XXe siècle. Il est significatif qu’en 1920 Arthur Pellegrin, auteur français d’un roman qui paraît en 1932, Les Aventures de Ragabouche, fonde la Société des écrivains d’Afrique du Nord (SEAN) en collaboration avec un poète italo-maltais, Mario Scalési (1892-1922) et un écrivain tunisien, Abderrahmane Guiga (1889-1960). Ce cercle réunit des écrivains et intellectuels d’origines variées, dont l’objectif commun est de mettre en valeur la langue française par la publication d’œuvres représentatives de cette « littérature d’Afrique du Nord », en particulier en Tunisie dans une maison d’édition qui leur est consacrée – les éditions de la Kahéna.
Au début du XXe siècle, la littérature de langue arabe expérimente une modernité qui conteste les formes et thématiques traditionnelles du fonds littéraire arabe. Le grand poète Aboulkacem Chebbi (1909-1934), natif du Sud tunisien, compose en arabe classique ses Hymnes à la vie, appelant à une rupture radicale avec les anciennes poétiques. Dans la célèbre conférence qu’il prononce en 1929, à l’âge de vingt ans, sur « L’imaginaire poétique chez les Arabes », Chebbi stigmatise les formes sclérosées de la poésie arabe ancienne et notamment les visions stéréotypées qu’y affectent les représentations du féminin. La période de l’entre-deux-guerres est caractérisée par l’avènement du groupe du Café Taht Essour (Sous les remparts), mouvement de tendance bohème composé d’Ali Douagi (1909-1949), Mohamed Laribi (1915-1946) et Abderrazak Karabaka (1901-1945). Représentants d’une génération qui pratique une écriture réaliste de la nouvelle, puisée dans les faits divers, ces auteurs combinent dans leurs poétiques des séquences narratives et des dialogues fréquents en langue dialectale. De ce groupe, émerge notamment la figure d’Ali Douagi, nouvelliste dont l’œuvre polyvalente magistrale est saluée par le poète contemporain Tahar Bekri comme étant « irrévérencieuse à l’égard des traditions et des pesanteurs moralisatrices ». Ces années de turbulences sont en outre favorables à l’émergence d’un courant parodique inspiré de la coexistence de différentes communautés sur le même territoire. Ainsi, Kaddour Ben Nitram (pseudonyme du Français Eugène Martin, qui rentre infirme de la Première Guerre mondiale) réécrit dans ses Sabirs (1931) La Fontaine et Victor Hugo en sabir franco-arabe, mettant en scène dans ses sketches des quiproquos burlesques entre Siciliens, Arabes, Juifs et Corses.
C’est durant cette première moitié du XXe siècle qu’émerge une première littérature judéo-tunisienne. Daisy Sebag publie en 1929, à seize ans, le premier roman tunisien en français du XXe siècle : Loin de la terre rouge, roman sur l’exode des Russes blancs sans référence aucune à la Tunisie ou – contre toute attente – à la judéité. Sa posture contraste ainsi avec celle des instituteurs des écoles de l’Alliance israélite, comme Ryvel (pseudonyme de Raphaël Lévy), qui donne en 1931 le recueil de nouvelles réalistes L’Enfant de l’Oukala, plongeant dans le quotidien du quartier juif de Tunis. Avec Jacques Véhel et Vitalis Danon (Ninette de la rue du péché, 1936), ils créent une littérature du « dedans », décrivant la vie des Juifs twânsa. Ces premières figures littéraires, toutes liées à l’installation des écoles de l’Alliance israélite en Tunisie à la fin du XIXe siècle, qui implantent une culture française laïque, précèdent l’émergence de celui que l’on considère comme la figure-phare de la littérature judéo-tunisienne, Albert Memmi, précurseur de la théorie postcoloniale et penseur des minorités.
Les écrivains contemporains issus de la communauté juive tunisienne, il faut le noter, ont donné des œuvres qui tout à la fois témoignent de l’ancrage au sol natal et de cette situation incommode d’en être… tout en n’y étant plus. Cette situation est particulièrement bien rendue par le titre de l’essai de Sophie Bessis, Dedans, dehors (2010) ou encore par la poétique de Colette Fellous qui, dans presque toutes ses œuvres, élabore une poétique de l’autobiographie collective en pistant les traces du passé judéo-tunisien des siens, après le grand départ de 1967. S’il est indéniable que, dans la critique et la réception internationale notamment, c’est surtout la stature d’Albert Memmi qui domine, il n’en demeure pas moins que des figures tout aussi engagées ont produit des œuvres qui gagnent à être lues aujourd’hui. C’est le cas de l’immense Gisèle Halimi, autrice de 15 essais, dont on a tendance à valoriser davantage l’admirable composante féministe de l’engagement, plutôt que sa posture d’avocate anticolonialiste incorruptible, ennemie du sectarisme. Or, son inaltérable ligne de défense en faveur des opprimés, de quelque bord qu’ils soient, trouve d’abord sa source dans l’éveil de la conscience des inégalités ethniques et sociales qu’elle a pu vivre dans son adolescence tunisienne, à l’époque du protectorat français. Aussi la prise en compte des différentes déclinaisons de la sensibilité face au vécu et du sentiment d’appartenance de ces écrivains est-elle capitale pour la restitution exacte et sans escamotage de l’irréductible complexité de cette « littérature de minorités ».
Outre La Statue de sel (1953), récit autobiographique poignant de ses années tunisiennes, L’Homme dominé (1968) et plus tard les réflexions sociopolitiques qu’Albert Memmi tisse dans le Portrait du colonisé (1957), puis, quarante-sept ans après, dans le Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques autres (2004), gagneraient à être lus en écho avec la pensée critique de la grande essayiste Hélé Béji. Hélé Béji dont le Désenchantement national : essai sur la décolonisation (1982) puis Nous, décolonisés (2008) fustigent les manquements aux promesses d’après la décolonisation. La mise en procès de ce processus rejoint d’ailleurs, en un sens, la vigilance critique mais plus contemplative d’Abdelwahab Meddeb, qui choisit de se tourner vers une élucidation comparative des grands textes inspirants de la pensée occidentale et de la culture arabe – soufie, notamment, avec Ibn Arabi et Ibn Taymiyya. Dans « Le Palimpseste du bilingue : Ibn ‘Arabi et Dante » (1985), le dispositif central de sa poétique inclusive est clairement implanté : un incessant et fructueux dialogue entre penseurs d’Orient et d’Occident.

Dans la première moitié du XXe siècle tunisien, les fondations de la société tunisienne traditionnelle commencent à trembler, et de nouvelles forces émergent dans le paysage social, préparant l’Indépendance qui advient en 1956. En littérature, la grande mutation se joue sur le terrain du roman de langue arabe, avec celui que l’on considère comme le père de ce genre en Tunisie, Béchir Khraïef (1917-1983). Figure de proue de la littérature tunisienne, que l’on peut situer dans l’orbite du groupe Taht Essour, Khraïef répercute dans toute sa poétique cette bienveillance un peu caustique de l’homme du Sud tunisien, qu’il a mise au service de la défense des libertés des subalternes, que ceux-ci soient femme ou esclave, ou encore simple marginal, dans un milieu dominé par la force des interdits sociaux et religieux, et par la domination phallocratique. Chez Béchir Khraïef, l’une de ces forces émergentes, c’est la femme, dont l’existence est alors sévèrement régie par les codes moraux de la tradition, et qui n’expérimente librement sa féminité qu’en de trop rares occasions. Son œuvre peut d’ailleurs être appréciée dans le prolongement des travaux de Tahar Haddad, le grand penseur libéral qui milita dans les années 1920 en faveur de l’autonomie féminine. Tout comme Salah Garmadi, lequel écrit aussi bien en arabe qu’en français, Khraïef fait entrer par effraction le dialectal tunisien dans la langue écrite, la réhabilitation littéraire de la langue du quotidien relevant à la fois d’un choix idéologique et artistique.
Composé dans les années 1940, le chef-d’œuvre de Mahmoud Messaâdi, Le Barrage (1955), plante des héros paradoxaux qui incarnent une modernité existentielle marquée par le nihilisme, la perte des repères et la quête de sens. La pièce met en scène les tensions entre tentation de domination technique et conscience écologique, reflétant la condition de l’homme moderne, entre démesure nietzschéenne et déchéance. Un peu plus tard, Aroussia Nallouti fait bouger quant à elle les structures de la nouvelle ; elle conçoit l’écriture comme un lieu actif de défense des libertés et de justice sociale en composant dans « L’autre face du document » (1975) une étonnante relecture des Mille et Une Nuits dont elle explore les faces cachées et les non-dits. À cet effet, elle construit une allégorie, celle de l’Histoire comme palais dont l’accès est interdit, mais dont elle franchit le seuil par effraction, à la recherche de manuscrits enfouis. Cette allégorie lui permet de composer une représentation de l’Histoire comme espace masculin, impénétrable et massif, dont la femme est exclue.
Il serait toutefois fallacieux de penser que la littérature de Tunisie se réduit au XXe siècle à une simple opposition binaire entre arabe et français – même si la création en ces deux langues est largement dominante. Dans les années 1920-1930, une riche production émerge aussi de la diaspora italienne. Francesco Cucca, écrivain de tendance anarchiste et anticolonialiste, si pleinement ouvert à l’altérité arabe qu’il est surnommé « le sarde arabe », écrit en italien des récits de voyage (Galoppate nell’Islam, 1922). Mario Scalési, « le plus grand poète à qui la Tunisie ait donné le jour depuis l’occupation française », compose en français ses Poèmes d’un maudit (1923), profondément baudelairiens. Il incarne ce métissage propre aux populations italiennes de Tunisie : Tunisien de naissance, Italo-Maltais par ses ascendants, Français par sa formation. Cesare Luccio (pseudonyme d’Aurelio de Montis), auteur de Cinq hommes devant la montagne (1933) et La Sicile à Tunis (1934), décrit en français la vie de la communauté sicilienne dans une position ambiguë « entre colonisateurs et colonisés ». Adrien Salmieri publie quant à lui en 1974 Chronique des morts, long récit de filiation qui remonte au XVIe siècle pour élever un mémorial à la présence italienne en Tunisie au XIXe et au XXe siècle, mais aussi, plus récemment, Michel Auguglioro, dont le magnifique La Partenza (suivi de Besbessia, 2011) revient sur la saga de l’émigration sicilienne en Tunisie à la fin du XIXe siècle.
La poésie de langue arabe a été longtemps dominée par un mouvement auquel s’associent, entre autres, les poètes kairouanais Moncef Ouhaïbi, Jamila Mejri et Mohamed Ghozzi, férus d’un langage poétique qui puise la substance de sa matière dans le soufisme et la mythologie, avec une prédilection pour le mélange du rêve contemplatif et du réalisme. Au début des années 1980, s’opère une scission à la suite de laquelle un groupe de poètes choisit de prendre ses distances par rapport à la poésie d’inspiration soufie, pour fonder Al-Rouh Al-ibda‘iya al-thâlitha (La troisième inspiration créative). Parmi ces poètes se distingueront d’une part Adam Fathi (Chants pour la rose de poussière), traducteur en arabe de Baudelaire, Cioran et Naïm Kattan, et d’autre part Mohamed Sghaïer Ouled Ahmed, écrivain engagé, passionnément patriote et non moins ouvert à l’altérité. Outre Jamila Mejri dont la beauté de la facture poétique exalte souvent des figures mythiques de femmes puissantes, la créativité féminine en poésie est d’une vitalité qui déploie différentes palettes stylistiques, depuis Amel Moussa jusqu’à Oumama Ezzaïer, membre du mouvement « Texte », qui infiltre dans son recueil Le monde est une gerbe d’imaginaires (2013) une déclaration d’insoumission à l’ordre établi.
La littérature francophone est aussi enrichie par des poètes qui déclinent un clavier de belle facture. Hédi Bouraoui, émigré au Canada, est l’auteur d’une poétique nourrie de l’expérience migratoire : « des mots dans l’interstice des ethnies/ Pour conjurer les fausses notes à venir ». Dans Ignescent (1982), il « accuse le monde de proposer comme seul contrat social l’effacement de l’autre, son absorption », comme le note le préfacier du recueil, le poète haïtien Jean Metellus. Chems Nadir, pseudonyme de Mohamed Aziza, marquera les esprits avec son Astrolabe de la mer (1980, préfacé par Léopold Sédar Senghor) ou encore Le Livre des Célébrations (1983). Dans un volume bilingue franco-italien publié en 2002, Le regard du cœur (Lo sguardo del cuore), dédié à la mémoire de Tahar Djaout et de Youssef Sebti, tous deux amis « assassinés par l’intégrisme barbare », Majid El Houssi chante la berbéritude et la Méditerranée comme espace de rencontre. Éperdument amoureux de l’Italie, où il s’installe définitivement, El Houssi compose de magnifiques récits : Des voix dans la traversée (1999), qui compte parmi les plus belles pages qui aient été consacrées au Quattrocento italien, mais aussi Une Journée à Palerme (2004) où un dialogue imaginaire s’amorce entre le narrateur tunisien, promeneur amoureux de la Sicile, et Ibn al-Qattâ al-Siqilli (« Le Sicilien »), poète et philologue arabe émigré à Palerme où il vécut entre le XIe et le XIIe siècle. Enfin, il faut souligner la beauté du style de Moncef Ghachem dont le recueil L’Épervier. Nouvelles de Mahdia (1994), prose poétique sous-tendue par une puissante émotion, chante à la fois sa ville natale, Mahdia, et les Grecs qui s’y implantèrent, menant le poète à partir en Grèce à la rencontre de Yannis Rítsos – qu’il traduit en arabe – en qui il voit un frère de ces marins et pêcheurs émigrés au début du XXe siècle depuis leur Péloponnèse natal jusque sur les littoraux tunisiens.

La poésie francophone atteint encore ses sommets avec Amina Saïd et Tahar Bekri. Amina Saïd, poétesse contemporaine vivant entre Paris et Tunis, fait de la langue française le lieu d’une expérimentation identitaire ouverte, au cœur de ses Gisements de lumière (1998) où « l’horizon est apatride » – le choix, pour l’une de ses épigraphes, du « Can this be the right place ? » de Derek Walcott répercute particulièrement sa quête existentielle. Tahar Bekri, enfin, dont Le Cœur rompu aux océans (1988) mais plus encore Les Chapelets d’attache en 1993 qui restitue la vérité profonde des lieux hybrides, célébrant l’Andalousie, ce « lieu de la mémoire euro-arabe partagée », à travers un hommage aux poètes arabes disparus et notamment à l’auteur cordouan du Collier de la Colombe (XIe siècle), Ibn Hazm. Parmi la jeune garde, il faut citer le travail de Samar Miled, qui après Sucrée-Salée (2020) a vu son recueil Printemps (2025) primé, ainsi que deux autres jeunes poétesses, Hanen Marouani (Le sourire mouillé de pleurs) et Imèn Moussa (Il fallait bien une racine ailleurs, 2020), qui viennent de voir leur poétique consacrée à l’occasion de la onzième édition du prix international de Poésie Léopold Sédar Senghor, ce mois-ci à Milan.
Les romancières tunisiennes de langue arabe ne sont pas en reste – c’est même sur le clavier du roman que les personnalités littéraires les plus engagées se font entendre. Parmi le concert contemporain de voix pénétrantes, celles de Messaouda Boubaker, d’Amel Mokhtar et d’Amira Ghenim retentissent avec une puissance particulière. Exploratrice audacieuse des filiations perturbées, Messaouda Boubaker brosse dans Turchqâna (1999) le portrait d’un être en détresse psychique, confronté à la violence des normes sociales lorsqu’il exprime son désir de changer de sexe. Al-Korsiy al-hazzâz (Le Rocking-chair, 2002) d’Amel Mokhtar dresse quant à lui un état des lieux sans concession des crises profondes qui secouent le système patriarcal en Tunisie, avec l’ébranlement de la figure du père, confronté à la perte progressive de son autorité symbolique. Cette question de l’autorité patriarcale sera particulièrement problématisée par une essayiste bilingue, écrivant aussi bien en arabe qu’en français, Raja Ben Slama, qui déconstruit, via une approche féministe mais aussi psychanalytique, le système de représentation de la virilité dans la pensée arabe contemporaine, dont elle explore sans concessions les refoulés. Enfin, la poétique plus récente d’Amira Ghenim vient attester la force stylistique des jeunes voix en Tunisie, Amira Ghenim qui dans Le désastre de la maison des notables (2021 ; en traduction française 10/18, 2025) fictionnalise l’Histoire en redessinant le corps vivant de la société tunisienne du XXe siècle.
Sur le versant francophone du roman, se fait entendre la voix remarquable de Fawzia Zouari, qui vient de faire paraître son Dictionnaire amoureux de la Tunisie (2026), mais dont il ne faut pas oublier Ce pays dont je meurs en 1999 – sans doute le meilleur roman qui ait été composé au XXe siècle sur l’immigration maghrébine en France. Si Emna Belhadj Yahia explore les contradictions et les paradoxes de la société tunisienne – Questions à mon pays, 2014 –, le retour du voile et la condition féminine, Azza Filali sillonne pour sa part les psychés, posant des diagnostics psychosociaux qui systématiquement ébranlent les idées convenues et démasquent les inégalités de genre, comme dans son tout dernier roman, Malentendues (2025). Le tracé de cette dernière romancière n’est d’ailleurs pas éloigné de l’ironie mordante de Rafik Ben Salah, qui composa une œuvre publiée majoritairement en Suisse, où il vécut jusqu’à sa disparition, et dont le talent de nouvelliste a notamment fait de lui l’un des meilleurs critiques tunisiens francophones du rigorisme des traditions religieuses, et l’un des plus féministes, comme en témoigne la nouvelle intitulée Le Temps des femmes, consacrée en 2005 par le Femina suisse.
Dans la même lignée, Ali Bécheur rend dans Le Paradis des femmes (2006) un éblouissant hommage aux matrices féminines des imaginaires. La part féminine inhérente à l’homme y est revendiquée à contre-courant de la forte inhibition sociale, non comme une conquête mais comme un versant inhérent à l’être-homme, tout comme chez Fawzi Mellah, écrivain majeur de la rédemption féminine du masculin, qui interroge dans Le Conclave des pleureuses (1987) la difficile appartenance à une masculinité exclusive censurant toute part féminine en elle. Dans son chef-d’œuvre Elissa, la reine vagabonde (1988), Mellah réécrit la légende de la fondation de Carthage par la reine phénicienne, faisant du récit historique un roman d’apprentissage où, là encore, le modèle patriarcal se fissure, la reine désirant une « matrie » et non une patrie, et préférant paradoxalement l’errance à l’enracinement au bout de son périple méditerranéen. Analyste perspicace de l’Histoire postcoloniale qui sous-tend son œuvre princeps – La Rage aux tripes (1975, suivi de Rage et sang pour une grande bataille en 1995) –, le romancier Mustapha Tlili élucide avec une rare vérité la violence des tentations politiques extrémistes dans le monde arabe, mais aussi les ignorances réciproques de l’Occident et de l’Orient. Plus près de nous, des romanciers tels que Yamen Manai prolongent cette tradition avec une écriture qui, au-delà de la dimension politique (La Sérénade d’Ibrahim Santos, 2011), ne manque pas sa portée existentielle (Bel abîme, 2022). Sans doute doit-on souligner à cet égard que ces trois derniers écrivains ont pour point commun de vivre – ou pour Mustapha Tlili, disparu aujourd’hui, d’avoir vécu – en dehors de la Tunisie, dans une posture comparable à celle de Saber Mansouri, jeune romancier qui prend à rebours Hemingway dans son truculent Paris est une dette (2024) ou encore Zied Bakir qui, dans La Naturalisation (2025), questionne avec un sens évident de l’ironie le devenir postcolonial et l’épreuve de l’immigration.
Et qu’en est-il du théâtre ? Après les influences occidentales et égyptiennes au début du siècle dernier, les premières troupes théâtrales tunisiennes voient le jour dès 1908-1910. L’indépendance et le discours de Bourguiba en 1962, qui valorise l’art du théâtre, impulsent une institutionnalisation, avec des figures comme Aly Ben Ayed qui modernise la scène. Le Manifeste des Onze (1966) marque un tournant, une rupture brechtienne menant à des expériences régionales, telles que celle de Moncef Souissi et du Nouveau Théâtre dans les années 1970, et à un théâtre plus populaire, critique et revendiquant la langue parlée. Car le théâtre tunisien contemporain voit le triomphe du dialectal. Les années 1990 correspondent à l’essor de compagnies privées (Théâtre organique, Compagnie Sindbad, Théâtre Phou, etc.), avec une diversification esthétique, entre théâtre pauvre, chorégraphique ou d’images. Fadhel Jaïbi et Jélila Baccar, Taoufik Jebali, Fadhel Jaziri inventent et expérimentent un théâtre où le dialectal devient langue de création, « celle dans laquelle les Tunisiens expriment leurs pulsions », un théâtre qui saisit les consciences et manie la critique.
Multistrate, la Tunisie littéraire apparaît comme un archipel où la diversité des origines, des référents culturels et des sensibilités sont le signe le plus tangible de sa richesse et de sa singularité méditerranéenne.
Samia Kassab-Charfi est Tunisienne, professeure de littératures française et francophones à l’Université de Tunis. Elle est l’auteure avec A. Khedher d’Un Siècle de Littérature en Tunisie (1900-2017), Paris, Honoré Champion, « Poétiques et esthétiques XXe-XXIe siècle » , 550 pages.
