Hommage à Richard Brautigan

Olivier Haralambon, ancien coureur cycliste, écrivain et philosophe, s’intéresse à la volonté. Dans Le petit homme dans ma tête qui m’empêcha de m’y mettre, récit consacré à Lee Mellon, héros d’Un général sudiste de Big Sur, roman de Richard Brautigan, il imagine une relation surréelle avec son sujet, afin de réfléchir sur l’immobilité. Ce qui l’amène à Descartes et à la primauté de la pensée ou l’intention… Ce livre serait-il un éloge de la paresse ? Ou plutôt de l’action ?

Olivier Haralambon | Le petit homme dans ma tête qui m’empêcha de m’y mettre. Premier Parallèle, coll. « La vie rêvée des personnages », 128 p., 13,90 €

Les contraintes conduisent souvent à la bonne littérature. Premier Parallèle, maison fondée il y a une douzaine d’années par Sophie Caillat et Amélie Petit, a eu l’idée de créer une collection, « La vie rêvée des personnages », dédiée aux reprises fantaisistes des personnages du passé, mettant en tandem un auteur contemporain et son héros ou héroïne préféré(e). Dans le sillage de la Laureline de Christin et Mézières et du Pnine de Nabokov, Lee Mellon renaît à son tour, sous la plume d’Olivier Haralambon.

On l’avait rencontré en 1964, dans le premier roman de Brautigan. Convaincu d’être le descendant d’un prétendu général sudiste, Lee se distinguait par sa paresse, comme dans une scène sur le sol d’un bar à Monterey, où il gisait sous un carton, son copain l’ayant nettoyé au jet d’eau pour enlever le vomi. Abandonné pendant vingt-quatre heures, il sera récupéré le lendemain, encore inconscient, pour retourner à Big Sur, accompagné par son ami, une cliente du bar et deux alligators.  

Avance rapide vers le présent : Lee a bougé, il se loge dorénavant dans la tête d’Olivier, voire dans le « je » de ce roman ; corps et corpus cohabitent. Il y a toujours vécu : à la différence d’autres personnages qui « peuplent » l’auteur, il est le seul à s’incarner, avec des mains minuscules, une petite chevelure, et des vêtements lilliputiens. Comme dans son ancienne vie chez Brautigan, il n’est pas propre.

Est-ce agréable d’être occupé par ce petit bonhomme ? Le narrateur s’en plaint : « Il imposait à mon esprit une indicible discontinuité d’accidents, et à mon corps de plus en plus fortes migraines. » Au fil des années, Haralambon l’entendait arriver : Lee parlait en marchant, récitant des mystères. Sa logorrhée maintenait son hôte dans un état perpétuel d’intranquillité.

Olivier Haralambon Le petit homme dans ma tête qui m'empêcha de m'y mettre
Olivier Haralambon © Claire Moliterni

Jusqu’au jour où, dans un café de la gare de l’Est, par un minuit pluvieux, Lee sort de sa coquille : « J’éprouvai un mouvement dans mon crâne. Un mouvement, entendez-vous ? Je le dis bien au sens propre, au sens physique. Sans doute n’aurais-je pas été capable d’imaginer pareille sensation avant qu’elle ne m’advînt. […] Soudain – après quelques secondes, j’imagine – la lumière revint, et il fut là. Là, sur la table. […] Jurant, il se redressa contre le pied de mon verre, homoncule – de quoi, cinq centimètres ? – époussetant son habit et se frottant les cheveux des deux mains ».

Comme tous les personnages romanesques importants, Lee Mellon, dans sa déclinaison minuscule, incarne un principe. Lequel ? D’abord, celui d’une gravidité masculine. Le narrateur évoque une « gestation » longue et progressive, pendant longtemps refoulée, qu’il compare à un déni de grossesse. Lorsque son corps sera enfin délivré de cette « personnalité emboîtée dans la mienne », il la reconnaît et l’enregistre à l’état civil.

Olivier Haralambon – tel Descartes, telle une femme enceinte à l’approche du terme – fut cloué au lit par le poids de sa création. L’aveu peut surprendre, venant d’un ancien coureur, mais, depuis son enfance, il ne s’est jamais senti aussi bien que lorsqu’il était au pieu : « Je n’étais tout à fait bien qu’un oreiller dans mon dos, les genoux repliés sous la couverture. Comme René Descartes, c’est au lit que j’ai découvert la certitude de mon existence. »

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Mais si le narrateur partage avec l’auteur du Discours de la méthode un faible pour la literie, il n’en fait pas le même usage, il n’arrive pas à « bâtir la moindre conviction sur cette base pourtant solide ». Qu’est-ce qui l’en empêche ? Au fond, Lee Mellon. Même à l’époque où celui-ci n’était alors qu’une voix, il harcelait son hôte avec sa « sévérité moqueuse ». Les attaques de la part de l’homoncule enfoui ont eu l’effet d’éveiller chez son hôte la capacité de « résister », lui apprenant à vivre en permanence entre « une volonté et une résistance », entre une initiative et la chose qui s’y oppose. Haralambon devient ainsi un disciple de Maine de Biran (1766-1824), philosophe à l’origine du « cogito biranien », où l’abstraction cartésienne sera remplacée par « la réduction à l’os de l’expérience vécue ». Autrement dit, la certitude du moi se trouve dans « l’évidence du sentiment de l’effort ». Enfin on reconnaît l’étoffe d’un ancien coureur !

Descartes lui-même, selon l’affirmation osée du narrateur, serait un adepte avant l’heure de Biran : « Ne pourrait-on dire, d’ailleurs, que le doute cartésien fut une modalité, certes spectaculaire mais parmi d’autres, de cette épreuve de la résistance ? Même perdu dans nos pensées, quand on imagine, lorsqu’on croit se laisser aller, il y a toujours, aussi discrètes soient-elles, de l’intention et de la résistance. »

Biran serait ainsi un précurseur des phénoménologues français, avec son insistance sur « la dimension intentionnelle, la visée active dans la perception, l’œil et l’esprit ». Au fond de nous-mêmes, « nous sommes effort », ou pour adopter le néologisme de l’auteur, « efforcement ». Sur ce point, il prétend être sur la même longueur d’onde que le personnage de Brautigan : « Lee Mellon et moi sommes des biraniens subtils et convaincus ».

Lee Mellon apôtre de l’effort, n’est-ce pas un contresens ? De fait, si le « général sudiste » restait dans une torpeur quasi permanente, c’était pour mieux économiser ses forces. Le narrateur relate sa lecture de Paul Lafargue – effectuée pendant que l’homoncule se posait sur son épaule gauche –, où Lafargue, gendre de Karl Marx, défend un droit à la paresse. Pour Haralambon, « rien ne dit que la volonté se doive d’être aveugle, ni qu’elle ne puisse choisir son opposition, en force comme en qualité ». Il proclame haut et fort : « Vivre n’est pas une raison pour se tuer. »

Pourtant, c’est ce qu’a fait le créateur de Lee Mellon : Brautigan a mis fin à ses jours en se tirant une balle dans la tête avec un revolver Smith & Wesson de calibre 44. Aurait-il pu prévoir le beau destin de son personnage paresseux, transformé en phénoménologue français ? Vive la vie rêvée des personnages !