Ce que font certains livres

La Fontaine demandait paraît-il à tout bout de champ : « avez-vous lu Baruch ? », en défense d’un génie méconnu. Les livres circulant sous le manteau inspirent un amour singulier, secret, d’autant plus inconditionnel, nourri de signes de reconnaissance. Autour des œuvres, ou d’un auteur oublié par la célébrité, se rassemblent d’étranges confréries. Avez-vous lu Saer ? Lui-même aurait pu écrire un roman sur ce thème.


Un ami, Jean Echenoz pour ne pas le nommer, m’envoie un SMS : « Est-ce que tu as lu Juan José Saer ? – Oui, réponds-je, un livre de lui, il y a très longtemps. C’était plutôt bien, autant que je me souvienne. » Et ainsi, sur ces phrases banales, démarre une partie de tennis qui va durer un bon mois, chacun se renvoyant un titre puis l’autre. « Je viens de lire L’Enquête, puis Glose. Grands livres. On se voit un de ces jours ? » Il a pris de l’avance sur moi (je suppose que pour filer la métaphore tennistique je devrais dire « il a pris mon service », mais je n’y tiens pas plus que ça et d’ailleurs je ne connais rien au tennis), j’aurai bientôt rattrapé mon retard mais non car entretemps il a lu L’Ancêtre, et attaqué Les Nuages, mais à la fin je le coiffe au poteau (laissons tomber le tennis) car je suis le premier à terminer Nadie Nada Nunca (celui que j’avais lu il y a une éternité, lors de sa parution, et qui m’avait laissé le souvenir, vérifié à la relecture, d’un livre impressionnant mais assez difficile, un peu trop « nouveau roman » à mon goût).

Ce que font certains livres : on se les échange comme des signes d’intelligence. On s’en entretient sans nécessairement beaucoup de bavardage, à demi-mot, ils sont le sujet de colloques très discrets. Ils sont comme les manifestes d’amicales sociétés secrètes. « Il existe une étrange confrérie, notait Maurice Nadeau, celle des amis d’Au-dessous du volcan » (j’en suis). Un pacte lie ceux qui admirent les livres de Volodine & hétéronymes (je suis de ceux-là aussi). SAER est le nom de l’une de ces franc-maçonneries littéraires. Société Artisanale d’Expérimentations Romanesques, Société Argentine d’Écriture Révolutionnaire, Société Anonyme d’Explorations Rêveuses, Société des Amis de l’Émancipation des Récits, etc., l’acronyme se décline en de nombreuses versions, il change comme un mot de passe. Ceux qui le connaissent sont des frères d’armes.

"Les nuages", Juan José Saer. L'illustration de la couverture a été réalisée par Nicolas Arispe (Détail) © Le Tripode
« Les nuages », Juan José Saer. L’illustration de la couverture a été réalisée par Nicolas Arispe (détail) © Le Tripode

Mais ce n’est pas tout. Ces livres-là donnent envie d’écrire. Ils suscitent cette chose étrange, oxymorique : une espèce de jalousie généreuse. Barthes parle de ce sentiment de manque dans La Préparation du roman : ce qui fait défaut aux grandes œuvres, c’est qu’on ne les a pas faites nous-mêmes. « Écrire c’est vouloir réécrire : je veux m’ajouter activement à ce qui est beau et cependant me manque, me faut. » Je n’ai pas écrit la première phrase parfaite de L’Ancêtre : « De ces rivages vides, il m’est surtout resté l’abondance de ciel » – ni les dernières pages admirables de Glose, évoquant la solitude héroïque et désespérée de l’action révolutionnaire dans l’Argentine de la dictature militaire : dramatique coup de gong qui vient clore l’immense conversation, futile et sophistiquée, et infiniment drôle, qu’a été jusque-là le livre. Je n’ai pas écrit ces pages si diverses, si constamment intelligentes, réinventant, de titre en titre, les multiples possibilités du roman. Alors, qu’est-ce que j’attends pour essayer de faire quelque chose qui soit à la hauteur ? Au boulot !

Et ce n’est pas seulement de l’émulation admirative qu’on ressent, c’est de la gratitude pour ceux qui nous laissent ce défi d’un beau livre. Et même plus que de la gratitude, de l’affection – pourquoi n’y aurait-il pas du sentiment dans notre rapport aux livres ? Cela ne me gêne pas d’être un lecteur sentimental. Et même plus que de l’affection, parfois : quelque chose comme le remords de n’avoir pas été assez attentif à un ami disparu. Kafka, je n’aurais pas pu le connaître (j’ai rencontré, il y a très longtemps, à Prague, une femme qui avait caressé ses cheveux), mais Saer, si. Pourquoi alors l’ai-je si peu lu de son vivant, ne lui ai-je pas écrit ? Ça devait être une fête, ¡che!, de boire des bières avec lui en poursuivant une discussion allègrement byzantine, comme le font les personnages de L’Enquête, dans un bistro des bords du fleuve Paraná. Il avait une tête à être un joyeux convive, une bonne tête de Turco, comme on dit en Argentine pour désigner les immigrés moyen-orientaux (sa famille était originaire de Damas).

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Je ne sais presque rien de sa vie, sa bio sur Wikipédia tient en cinq lignes, je vois qu’il est mort à Villejuif en 2005, j’imagine que c’est d’un cancer (je le vérifie sur le Wiki espagnol). Je n’ai pas le souvenir qu’en France, où il a vécu ses trente dernières années, ça ait fait grand bruit. Je crains que nous n’ayons pas su assez l’aimer. Pourquoi certains romanciers pontifiants sont-ils nobélisés quand d’autres, qui les valent cent fois, meurent presque inconnus, exilés loin de leur langue natale? Me reviennent les phrases de Michaux dans Ecuador : « Je compte sur toi, lecteur, sur toi qui vas me lire, quelque jour, sur toi, lectrice. Ne me laisse pas seul avec les morts comme un soldat sur le front qui ne reçoit pas de lettres. » Grâce aux très bienvenues rééditions faites par Le Tripode (et aux magnifiques traductions), on ne va plus le lâcher, le compañero Saer. Il serait temps.

Et il y a encore autre chose que font les livres, certains livres, à certains dont je suis : ils donnent envie de connaître les lieux de leurs histoires. Cette bizarre pulsion du pèlerinage littéraire, on peut s’en moquer si on ne la ressent pas, on peut aussi, la ressentant, éprouver pour elle une légère ironie, elle n’en est pas moins forte. Quelque chose, qui n’est pas de l’ordre de l’intelligence du texte, mais pas non plus de la sotte dévotion, incite à aller visiter ce que Christophe Pradeau, dans Sur les lieux, appelle « ces points d’intersection qui font communiquer et replient l’un sur l’autre le monde et la bibliothèque ». Aller visiter les lieux réels d’une fiction : c’est peut-être la charge d’irrationnel que recèle cette démarche qui en fait l’attrait. La plage sur le Paraná où les Indiens de L’Ancêtre ont leur village, au XVIe siècle, est la même que celle, dans Nadie Nada Nunca, au bord de laquelle se dresse la maison où Garay dit « le Chat » craint la survenue d’un mystérieux tueur de chevaux, qui est aussi celle, nous apprend en passant L’Enquête, d’où il sera enlevé avec sa maîtresse, Elisa, par les sbires de la dictature militaire. Et la rive du grand fleuve est un des décors de la lente action des Nuages, et aussi de Grande Fugue, le dernier livre, inachevé, de Saer. Depuis que j’ai compris ça, j’ai envie d’aller voir « la rivière lisse, dorée, sans une seule ride, et derrière, en plein soleil, basse, poussiéreuse, en pente douce vers l’eau qui ronge sa rive, l’île ». La province de Santa Fe, ce n’est pas la porte à côté, mais aller y visiter ce lieu où les fictions de Saer se nouent comme les bras du Paraná me paraît une raison avouable d’alourdir mon bilan carbone. Il s’est passé là-bas quelque chose d’imaginaire dont l’écho retentit encore.

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