Passé recomposé

Tu nous as enfin trouvés est le premier livre de l’acteur allemand Edgar Selge, qui a tourné dans nombre de films et de séries télévisées. L’ouvrage rencontra un vif succès dans son pays, car, en racontant l’histoire de sa famille au lendemain de la guerre, l’auteur (né en 1948) parlait à un public qui partageait une mémoire identique. Mais le livre est plus qu’un document : comme l’a dit son auteur, la fiction commence là où le souvenir devient récit ; au-delà des éléments autobiographiques, Tu nous as enfin trouvés se veut aussi une œuvre romanesque de notre temps.

Edgar Selge | Tu nous as enfin trouvés. Trad. de l’allemand par Jacqueline Chambon. Actes Sud, 318 p., 22,50 €

Il semble qu’Edgar Selge ait mis à profit le loisir forcé imposé par la pandémie de 2020 pour peaufiner son roman, publié en Allemagne peu de temps après. En se remémorant une époque disparue que seuls les anciens ont pu connaître, l’auteur réendosse ses habits d’enfant peu sensible au climat de l’époque. Laissant de côté les événements politiques, les débuts des deux républiques allemandes et la guerre froide, il se concentre sur son entourage et sa famille, sur le mélange d’amour et de répulsion qu’il éprouva jadis, garçonnet de douze ans, envers un père tyrannique, brutal, et pourtant aimant – et malgré tout aimé : la fiction littéraire peut alors transcender les désarrois passés pour en faire un récit universel, et surtout intemporel.

« Qui je suis à cette époque ? Je ne me sens pas différent aujourd’hui de celui que j’étais dans le labyrinthe de mon enfance. » Cette interrogation liminaire induit tout ce qui suit, car l’auteur âgé de plus de soixante-dix ans construit patiemment dans son ouvrage le pont qui le relie à l’enfant qu’il fut jadis. Edgar Selge aborde ainsi à son tour le problème de la continuité ou de la pérennité de l’être dont tant d’écrivains et d’artistes ont su s’emparer. Mais il le fait à sa manière, s’attachant à remodeler dans son style les pensées et le langage propres à l’enfance. Les personnages portent leurs véritables noms, le récit est écrit à la première personne, le plus souvent au présent, et l’auteur devenu narrateur se met ainsi en position de parler depuis un temps révolu, mais qui n’a pas vocation à passer. L’exploration a posteriori d’anciennes traces toujours vivaces transforme alors les souvenirs en un roman dont chaque chapitre succède librement à l’autre, l’auteur ayant choisi la spontanéité – même retravaillée – de la mémoire contre la chronologie usuelle.

La famille Selge habitait Königsberg, l’actuelle Kaliningrad, dans cette Prusse-Orientale qu’il lui fallut quitter dare-dare à la fin de la guerre pour se joindre aux  milliers de réfugiés qui affluaient soudainement de toutes parts dans une nouvelle Allemagne redécoupée, occupée et largement détruite qui ne les voyait guère arriver d’un bon œil. Mais les souvenirs du petit Edgar ne peuvent remonter si loin, et le récit qu’il en fait plus de cinquante ans après s’attache à la période où, dans les zones occidentales, la démocratie s’installe tant bien que mal sur les débris encore tièdes du nazisme, permettant aux familles de retrouver une vie normale en l’espace de quelques années : un travail, un toit, des magasins convenablement approvisionnés.

Les Selge s’installèrent à Herford, vieille ville hanséatique de l’actuelle Rhénanie-du-Nord-Westsphalie, où le père d’Edgar prit la direction d’un centre de détention pour jeunes délinquants (qui d’ailleurs existe toujours). Ayant lui-même été prisonnier de guerre, il connaît le poids de l’enfermement et s’impose sans peine auprès des jeunes détenus rééduqués par le travail – certains construisant des meubles qui prennent place dans son propre appartement. En mélomane averti, et sûr que la musique élève l’âme, il n’hésite pas à inviter ses prisonniers préférés chez lui, pour un concert qui accueille aussi la bourgeoisie locale. Il a beau être compétent et instruit, le directeur Selge (qui se prénomme Edgar comme son fils) élève ses enfants avec  des méthodes héritées des temps passés où les coups sanctionnent les manquements aux règles comme les fautes de conjugaison latine. Un mélange d’éducation rigoriste (telle qu’elle apparaît dans le film de Michael Haneke Le ruban blanc) et de drill national-socialiste : Adolf Hitler n’appelait-il pas de ses vœux une jeunesse « rapide comme le lévrier, coriace comme le cuir, dure comme l’acier Krupp » ? Edgar Selge junior reçoit donc tout naturellement en cadeau de Noël un couteau, rappel en sous-texte du poignard (Fahrtenmesser) de la Jeunesse hitlérienne.

« Berlin, Mairie rouge, Ruines », 1954 © CC-BY-SA-3.0/German Federal Archives/WikiCommons

Lorsqu’il est seul avec lui, le père est parfois capable d’avoir à l’égard de son fils un comportement qui frôle l’agression sexuelle, et laisse l’enfant interloqué. Mais il est aussi des moments où il s’adoucit, laisse libre cours à sa tendresse paternelle retrouvée, et l’enfant perçoit alors immédiatement le changement de ton : « Quand tu prends cette voix, je t’aime », s’exclame-t-il. Endossant ces soirs-là son véritable rôle d’éducateur, le père fait au fils la lecture des grands classiques, Les frères Karamazov par exemple, suscitant en lui un amour de la littérature qui ne se démentira jamais. Et aussi une vocation d’acteur qui s’affine au contact des détenus et de leur « énergie criminelle », tel ce Lamont que le père appelle un « demi-Kleist » parce qu’il n’a tiré que sur son amie, en oubliant de se tuer lui-même comme l’avait fait en 1811 le célèbre poète romantique en un double suicide. C’est avec ce même Lamont dans le rôle de l’Orsino de La nuit des rois qu’Edgar monte pour la première fois sur les planches dans le gymnase de la prison, et commence à imaginer son avenir.

D’un souvenir à l’autre, d’une page à l’autre, le père tyrannique aux multiples facettes en a donc aussi qui le rendent plus humain, plus digne de l’amour de son fils. Il peut se montrer docile et soumis lorsque le violoniste qui lui donne des leçons de musique le rabroue, ou bouleversé après une représentation du Roi Lear à Vienne : le roi abandonné et chassé par ses filles ingrates semble le mettre en garde contre ses propres fils, lui insuffler à son insu la « peur fondamentale de la descendance » qui hante les hommes depuis Ouranos, Kronos et Zeus. Le récit d’Edgar Selge ne manque certes pas d’humour, mais il en ressort un portrait contrasté de ce père qui réussit dans son métier et prétend régner sur sa famille : officiellement réadapté à la nouvelle société, il reste, malgré son brevet de dénazification, à jamais marqué par son adhésion passée au parti nazi.

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Signe, la mère d’Edgar (un prénom issu de la mythologie nordique), vit dans son ombre, après avoir renoncé jadis à ses ambitions et accepté le rôle subalterne que Hitler assignait aux femmes. Pas plus que son mari, elle ne s’est entièrement débarrassée de ses anciennes convictions, et elle reste capable de faire devant les siens l’éloge d’une mort glorieuse pour la patrie. Comme pour obéir au Führer, le couple a eu cinq fils : Edgar et son frère Andreas sont nés après 1945, mais Rainer, Werner et Martin ont connu la guerre. Pour le malheur des Selge, Rainer meurt stupidement, tué par l’explosion d’une grenade qu’il a trouvée dans un jardin – un accident assez fréquent après toutes les guerres. Les deux autres aînés tiennent le rôle habituel des grands frères auprès du jeune Edgar, et sont en voie de s’émanciper d’un milieu où ils sont mal à l’aise : Werner en devenant musicien, Martin en envisageant une carrière dans l’armée. Andreas étant trop jeune, c’est donc essentiellement sur le narrateur que s’exerce, pour le meilleur comme pour le pire, l’autorité paternelle.

Dans ce roman où la chronologie perd son sens, il est aussi des moments où l’auteur quitte le temps de l’enfance pour revenir à celui de la pandémie, comme si, à force de remuer ses souvenirs, ses parents disparus revenaient lui rendre visite. Il peut, comme dans l’épilogue, converser avec son frère Andreas, mort de maladie à dix-neuf ans, ou rêver de sa mère qui, dans un très beau passage, prononce la phrase qui donne son titre au roman :

« Tu es là, je dis doucement.

Elle est contente mais pas autrement surprise. Sur son visage brille une tendre gentillesse et je prends conscience que c’est la plus belle et la plus précieuse des choses que j’aie jamais rencontrées. Mais cette gentillesse reste avec elle, elle flotte sur les traits de son visage mais ne m’atteint pas. Les vagues qui transportent tout dans la vie sont trop courtes et ne peuvent porter cette expression jusqu’à mon cœur.

Comme c’est beau, dit-elle. Tu nous as enfin trouvés.

Tu m’as mis au monde ! je laisse échapper, tout en pensant : Quelle phrase stupide ! »

Le livre d’Edgar Selge fait ressurgir des années que beaucoup n’ont pas connues, non pas celles du nazisme ou de la guerre, déjà bien documentées dans la littérature, mais celles de l’immédiat après-guerre, quand tout était à reconstruire. En dépit de ce qu’on appelle à l’Ouest le miracle économique, les relents du nazisme continuaient d’infester plus ou moins discrètement l’esprit public comme celui des citoyens, « pris au piège de leurs idées ». Ceux qui avaient eu des responsabilités ou avaient grandi sous le nazisme, comme les parents d’Edgar, avaient à leur tour des enfants qu’ils élevaient sans trop s’appesantir sur leur propre jeunesse. Le réveil serait d’autant plus dur quand ces jeunes découvriraient le pot aux roses et se révolteraient dans les années 1960, ajoutant au mouvement de contestation qui souleva la jeunesse européenne et mondiale la rébellion contre leurs propres aînés. Mais ceci est une autre histoire.