Une jeunesse en Allemagne

Le titre original de ce livre, Une jeunesse en Allemagne, rendait parfaitement compte de son contenu ; il est devenu Le livre des hirondelles, en hommage aux vers qu’Ernst Toller écrivit en prison. Dans sa traduction, Pierre Gallissaires a su conserver la langue parfaitement naturelle et sans apprêts de Toller, dont l’autobiographie coïncide avec l’histoire de l’Allemagne à la pointe d’elle-même, à l’instant de son effondrement définitif ; le nazisme y est inscrit désormais comme son essence historique.


Ernst Toller, Le livre des hirondelles. Allemagne, 1893-1933. Souvenirs d’un lanceur d’alerte. Suivi de quelques poèmes de l’auteur. Trad. de l’allemand par Pierre Gallissaires. Préface d’Olivier Guez. Séguier, 334 p., 21 €


Dans un texte d’introduction, Ilya Ehrenbourg, ce survivant du stalinisme, après avoir rappelé en quelle estime le tenaient beaucoup de grands esprits, écrit de Toller : « Il n’était pas devenu un soldat de la révolution, et il ne pouvait pas le devenir, mais il continuait à mener la lutte dans le maquis ». Le livre des hirondelles, l’histoire de Toller écrite par lui-même, est une vue en coupe de toute l’histoire de l’Allemagne du début du XXe siècle. Dès l’enfance, il sait la douleur d’être juif, il est né dans une partie de la Pologne encore sous domination prussienne et se sent allemand au plus profond de lui, au point de s’engager volontaire en 1914, à l’âge de vingt et un ans.

Ernst Toller, Le livre des hirondelles. Allemagne, 1893-1933. Souvenirs d’un lanceur d’alerte

Ernst Toller (vers 1923)

Au front, Toller tombe gravement malade, reprend ses études à Heidelberg avec Max Weber. Il rencontre Thomas Mann, Wedekind, Rilke, impressionnés, tout comme Gorki ou Sinclair Lewis, par son extraordinaire intelligence, qui lui fait mesurer dès 1918 la situation catastrophique d’une Allemagne restée en proie, malgré les débuts de la République, aux structures autoritaires et rétrogrades de l’empire wilhelminien. À aucun moment, la Première Guerre mondiale n’a touché, en quelque manière, le sol allemand, alors qu’un tiers de la France était ravagé. Mais, dans une Allemagne à la fois intacte et ruinée, la misère est extrême.

Admettre cette défaite et en assumer à la fois les causes et les conséquences, c’était presque impossible pour un peuple depuis toujours dressé par l’Obrigkeit, l’autorité impériale. En 1918, se joue le destin de l’Allemagne. Si la République qui vient de naître de la défaite ne s’affirme pas, le retour à un régime impérial dépassé est certain. Toller raconte les événements qui se déroulèrent à partir du 9 novembre 1918. Le peuple a faim et Karl Liebknecht proclame la république socialiste allemande. Il est assassiné avec Rosa Luxemburg, en janvier 1919, par un membre de l’extrême droite militaire.

La défaillance absolue des détenteurs du pouvoir impérial compromet, dès le départ, l’instauration de la République des conseils de Munich. Les « dignitaires » du régime précédent, tous les esprits compétents s’étant dérobés, les nouveaux arrivants enthousiastes et idéologues de bonne volonté sont obligés de gouverner, dépourvus de toute expérience politique, comme Kurt Eisner, qui fut un court temps à la tête de ce gouvernement. Toller fut ministre, quelques jours durant, du 7 avril au 1er mai 1919. L’improvisation et le manque de coordination politique joints au sabotage par le parti communiste bavarois eurent tôt fait de mettre fin à l’expérience. Toller est obligé de se cacher dans l’appartement d’un peintre ami car Rilke, surveillé de près, ne peut l’accueillir. Il finit par être arrêté et passe cinq ans en prison. Ses pièces de théâtre sont les premières à être brûlées, lors du bûcher de livres organisé par les nazis le 31 mai 1933, bûcher qui fait aujourd’hui des émules avides de destruction. Toller émigre la même année aux États-Unis, où il se suicide en 1939.

Ernst Toller, Le livre des hirondelles. Allemagne, 1893-1933. Souvenirs d’un lanceur d’alerte

Le livre des hirondelles – à l’origine le titre du recueil de ses poèmes écrits en prison – ne raconte pas seulement la vie de Toller, mais aussi celle toute l’Allemagne et de son destin : le passage de l’enthousiasme guerrier de 1914, qu’il partageait avec bien d’autres intellectuels de l’époque, au pacifisme et à la gauche pourtant aussitôt accusée d’être responsable de la défaite, essentiellement due à l’aveuglement du gouvernement impérial. Le livre de Toller restitue, à la manière de Kafka, le déroulement des événements à travers quelques anecdotes caractéristiques, écrites en ayant soin d’éviter les détails superflus.

Toller, qui passa par toutes les modalités de l’engagement politique, en tira cette conclusion précise : « Quiconque veut combattre aujourd’hui, au niveau politique, dans l’entremêlement des intérêts économiques et humains, doit clairement savoir que les lois et les conséquences de son combat sont déterminées par d’autres forces que ses bonnes intentions. »

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