Persécutions familiales

Pour la fillette qu’était Lea Ypi, la vie en Albanie était une sorte de comédie dont elle n’avait pas conscience. Sa famille lui cachait habilement la réalité idéologique, ce qui fit d’elle une partisane enthousiaste du régime stalinien. Elle a raconté son histoire dans Enfin libre. Grandir quand tout s’écroule. Quatre ans plus tard, elle publiait Indignité, désormais traduit en français.

 

 

Lea Ypi | Indignité. Trad. de l’anglais par Emmanuelle et Philippe Aronson. Calmann-Lévy, 458 p., 23,90 €

Dans ce nouveau roman autobiographique, la naïveté enjouée de la petite fille fait place à l’anxiété d’une femme qui cherche dans les archives la vérité sur sa grand-mère qui fut qualifiée d’espionne au service de la Grèce par la terrible Sigurimi, la Sécurité d’État communiste, qui noyautait toute la société. Les dossiers, évidemment, sont loin de la vie mais ce sont eux qui restent lorsque les personnes disparaissent. Lea Ypi nous convie à partager cette douloureuse enquête, faisant ainsi une histoire de l’Albanie dans laquelle tant de destins furent brisés.

Tout commence par une photographie de ses grands-parents, postée sur internet par quelqu’un que Lea Ypi ne connaît pas. Elle avait été prise à Cortina d’Ampezzo en 1941. La narratrice se souvient que sa grand-mère lui avait confié qu’à cet endroit elle avait « l’impression d’être la personne la plus heureuse qui soit ». Ce qui ne laisse pas d’interroger la jeune femme car la guerre faisait rage alors… Sa grand-mère, Leman, ayant disparu en 2006, l’énigme reste entière. D’autant que son grand-père a été arrêté en 1946 par le régime communiste, pour collaboration avec les Britanniques, et que photos et courriers familiaux ont été saisis. De plus, Leman ne semble pas si joyeuse sur le cliché.

Nonobstant, l’image sur les réseaux sociaux provoque des réactions. L’un reproche à la narratrice de n’avoir aucune morale car elle est professeur de philosophie, spécialiste de Marx en Angleterre : « Tu as déshonoré non seulement ta grand-mère mais toutes les victimes du communisme, salope de communiste ». Un autre affirme que Leman était une espionne communiste « et, avant ça, une collabo fasciste ». Pourtant, cette grand-mère avait affirmé à Lea qu’elle n’avait jamais perdu sa « dignité ». Celle-ci, non sans hésitation – « De quel droit puis-je m’exprimer sur une existence déjà vécue ? » –, se décide à explorer, pendant trois ans, huit services d’archives dans cinq pays différents. Elle commence par celles de la Sécurité d’État albanaise qui ont mis vingt-cinq ans à s’ouvrir, « dans un endroit entre Showroom Ikea et salle d’attente d’hôpital ». L’anxiété est de mise ; et si la grand-mère avait été, effectivement, une collaboratrice ? Dès 1952, son dossier mentionne qu’elle est « soupçonnée d’être une agente étrangère ».

Pour comprendre la situation, il convient de remonter à l’Empire ottoman. Leman est née à Salonique car son père, Ibrahim Pacha, d’origine albanaise, suspecté par le sultan d’être un comploteur, avait été exilé de Constantinople. Plus tard, en 1923, lors de l’échange de populations entre la Grèce et la Turquie, la question de l’identité domine : « VOUS ÊTES QUOI ? ». La famille reste à Salonique, grâce à son origine albanaise, mais sans jamais avoir vécu en Albanie. Leman est très influencée par sa tante Selma qui lui lit Mme de Staël et lui fait apprendre les dates des principaux événements de la révolution française. Selma se suicide le jour de ses noces, pour éviter un mariage arrangé avec un homme d’affaires allemand obtus et cynique. La jeune fille est très perplexe : « Selma lui avait appris à se battre, et ensuite, elle avait abandonné ». Fréquentant le lycée français de la mission laïque, seule fille de sa classe, elle se politise rapidement. Sa cousine lui recommande de ne pas se laisser laver le cerveau par les « communistes juifs ». En 1936, elle termine ses études secondaires et apprend la sténo. Afin d’éviter à ses parents la charge d’études à Paris, elle choisit de se rendre en Albanie, pays qu’elle ne connaît pas. Elle n’a que dix-huit ans mais elle est éprise d’indépendance. L’autrice médite sur la chaîne de décisions qui scelle un destin imprévu et tragique.

« La mer », Ibrahim Kodra (1968) © CC-BY-4.0/The Kosova National Art Gallery/WikiCommons

Dans les archives, les mouchards albanais portent des noms pittoresques : La Tribune, la Pince, Le Rameau de saule, Vent de Mars, l’Engrenage. La narratrice ne reconnait pas sa grand-mère, qui parlait français comme une « grecque », dans les descriptions des rapports de police. Elle éprouve un malaise dans cette ambiance délétère. En albanais, les mots Arkiv (archive) et arkivol (cercueil) sont très proches… Dans le livre de Lea Ypi, les pages de rapport sont dans une autre police – c’est le cas de le dire – que le reste de l’ouvrage. Elle rappelle les caractères de machine à écrire de jadis. C’est toute une génération de citadins, bourgeois et intellectuels, ayant séjourné à l’étranger, qui va se retrouver dans la nasse. Le régime communiste va ficher la population et instaurer une responsabilité familiale impitoyable. Si un membre du clan est fautif ou déchu, c’est « la biographie » du clan qui est entachée, engendrant de multiples obstacles dans la vie sociale et professionnelle.

Leman va épouser Asllan, le fils du Premier ministre, Xhafer Upi, qui va devenir inspecteur de la cour royale. Cette période troublée de l’histoire de l’Albanie se déploie alors, véritablement incarnée par des personnages vivants qui ne pressentent pas le funeste destin qui les attend. En 1928, le président Ahmet Zogu se proclame roi. En 1938, son mariage avec Géraldine, « la plus belle princesse d’Europe », est un événement « people » retentissant. Or, l’un des témoins, le comte Ciano, gendre de Mussolini, procède à des repérages pour envahir le pays l’année suivante. Il s’agissait de répondre à l’Anschluss, puis d’attaquer la Grèce. Après la chute de Mussolini, l’Italie ayant signé un armistice avec les Alliés, l’Allemagne nazie vient « libérer » l’Albanie.

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La dignité – alors que le roman a pour titre Indignité – représente un enjeu pour les personnages. Asllan, socialisant, s’entend mal avec son père ministre, à qui il reproche d’avoir travaillé pour tous les régimes successifs. Celui-ci lui répond : « Il y a des nations dans le monde qui font l’histoire. Nous n’en faisons pas partie, mon garçon. Nous la subissons, nous ». Il ajoute : « La source du droit, la volonté générale, la volonté de tous et tous ces magnifiques termes qui te captivent, m’échappent complètement » ; « Pour moi la dignité c’est simplement circonscrire le feu qui se propage ». Il précise que la politique ne consiste pas à faire le bien mais à « compenser l’absence de bien ». Conflit habituel entre l’éthique de responsabilité et l’éthique de conviction ! Xhafer sera tué par une bombe grecque en 1940, lors d’une visite sur le front, et ne pourra donc pas entrer en collaboration avec les Allemands, ce qui évitera d’alourdir « la biographie » familiale.

Un personnage fugace n’est autre… qu’Enver Hoxha, ce qui a valu des reproches à Lea Ypi. Pourtant, il n’est guère présenté à son avantage. C’est un dandy narcissique, « bruyant et agité », à l’haleine parfumée à l’ail ! Sous l’égide de Tito, un parti communiste est fondé. Il prendra le pouvoir, en évinçant les puissances occidentales qui avaient pourtant fourni des armes à la résistance. Asllan, qui voulait aller combattre en Espagne, en avait été empêché par son père. Cette fois-ci, malgré des sollicitations, il refuse de s’engager dans le Parti communiste dirigé par les Yougoslaves car il redoute « une secte avant-gardiste ». La déroute se profile. Un homme d’affaires allemand, ami de la famille et devenu nazi, conseille instamment à Leman de quitter l’Albanie rapidement. Fréquentant des Britanniques, le couple refuse, croyant à la tenue d’élections libres. L’amitié ancienne entre Enver Hoxha et Asllan n’évitera pas à celui-ci vingt ans de travaux forcés. Leman est exilée dans un village d’Albanie centrale pour creuser des canaux d’irrigation, et elle est hantée par la peur d’être arrêtée. Cependant, à la fin du roman, les archives se brouillent, et l’ouvrage nous réserve une fin à la Borges.

L’autrice, ayant longuement fréquenté les archives, est assiégée par de lancinantes questions : « Qui est responsable ? » et « Pourquoi les choses se sont passées ainsi ? » Elle a l’impression d’être une historienne « qui documente les procès de sorcières » fondés sur les rapports d’inquisition. Mais elle se dit : « Je suis peut-être celle à qui l’on doit la vérité, au nom des traumatismes qu’a vécus ma famille ». Elle sait aussi que, si Leman n’avait pas pris la décision de gagner l’Albanie, elle-même ne serait pas née : « En fin de compte, je dois ma vie au mal qu’elle a subi ». Elle reconnaît aussi qu’elle est le produit du système qui a détruit la vie de sa grand-mère bien-aimée.