La comédie inhumaine de l’Albanie

Ylljet Aliçka, romancier, diplomate et scénariste, dresse dans son dernier ouvrage, Métamorphose d’une capitale, un tableau complet de l’Albanie, de la dictature d’Enver Hoxha jusqu’à nos jours, avec une plume trempée dans le vitriol. Alternent l’implacabilité d’un système inhumain auquel il était impossible d’échapper et la fourberie d’une société débridée, ravagée par la cupidité et la soif de pouvoir. D’une manière atrocement distanciée, Aliçka balise les grands moments de la période dans laquelle les Albanais se trouvent emportés : purges de Hoxha, effondrement du régime, « transition », scandale des pyramides financières, guerre civile frôlée, stabilisation d’un système corrompu. On sort éreinté de cette lecture mais il faut savoir que toutes les énormités, narrées sur un ton d’ironie voltairienne, sont authentiques !


Ylljet Aliçka, Métamorphose d’une capitale. Trad. de l’albanais par Michel Aubry. L’Esprit du temps, 216 p., 18 €


Sous la tyrannie d’Enver Hoxha, un code idéologique et comportemental s’imposait. Vladimir, un diplomate plein d’avenir, se fiance avec la fille d’un général. Par malheur, celui-ci connaît la disgrâce. Aussitôt, le jeune homme doit renoncer au mariage et conseiller à son ex-promise d’avorter. Bien entendu, après qu’elle s’est suicidée dans le lac de Tirana, Vladimir n’assiste pas à son enterrement. C’est ainsi. « L’ennemi du peuple » est infréquentable, de même que sa famille qui part en relégation. Aucune éclaboussure ne doit souiller « la biographie » des membres du clan qui fut, un temps, au contact de l’infortuné, sous peine de redoutables représailles de la part de l’État.

Les purges, sans que l’on sache forcément pourquoi, éliminent même des membres de la redoutable police secrète, la Sigurimi, ce qui oblige les parents qui cherchent à échapper aux châtiments collectifs à devenir de zélés mouchards. Et il est affirmé sans ambages : « Qu’ils soient maudits tous ceux qui ne remercient pas le Guide avant d’être fusillés ! » Dans les dernières années du régime, le Premier ministre, Mehmet Shehu, est liquidé, et Ismaïl Kadaré considéré comme… un espion français.

Métamorphose d’une capitale, d'Ylljet Aliçka : Albanie, comédie inhumaine

La place Skanderbeg, à Tirana (octobre 1988) © CC/Peter

À la mort d’Enver Hoxha, Beniamine, un pauvre poète, maladroit dans son inspiration, écrit que le seul tort du dictateur fut de mourir. Le tyran étant sans reproche, le poète est envoyé en rééducation pour un an « au sein de la paysannerie patriotique des zones de montagne reculées ». Ce qui, heureuse coïncidence, correspondait à son désir le plus profond ! À la campagne, il s’aperçoit que les ouvriers d’étable, « abandonnés au milieu des montagnes […] n’ont rien de commun avec les paysans souriants avec des épis de blé dans les mains » que l’on voyait dans les magazines. Comme il leur distribue des caramels achetés lors d’un voyage hors d’Albanie pour gagner leur sympathie, ces paysans vont le dénoncer à la police car ces bonbons ne peuvent être qu’empoisonnés par les « agents de l’étranger ».

« La morale socialiste » brille par son absence et une grande noirceur d’âme se manifeste à travers la prétendue défense de l’idéologie. Un critique littéraire se spécialise dans le « lynchage » des écrivains ; les militants rêvent d’exclure leurs camarades et d’expulser les familles de Tirana. Un étudiant, qui a le tort de ne pas appartenir à un clan lié au pouvoir, est jeté en prison car une lettre envoyée à la police a révélé qu’il lisait des ouvrage interdits comme La nausée de Sartre. Il perdra toute envie de lire, ne comprenant plus à quoi lui serviraient les délires « d’un psychopathe tchèque […] quand il se prenait pour un scarabée ». En cela, il rejoint la société de l’après-communisme car « avec l’Ulysse de Joyce, on fait des cornets pour vendre des fruits ».

Arrive la chute du régime qui voit renverser la grande statue d’Enver Hoxha que le sculpteur Martin Shpiragu eut du mal à réaliser car, étant chargé de façonner la tête, il dut subir la jalousie de ceux qui étaient cantonnés à la réalisation des bras et des jambes. Ceux-ci n’hésitaient pas à augmenter la température de l’atelier pour que le visage du dictateur se fissure !

Au moment du basculement – dont on ignore jusqu’où il ira –, les militants ne comprennent pas pourquoi les emprisonnés libérés ne manifestent pas davantage de reconnaissance au pouvoir, encore communiste, qui vient de les libérer avant la fin de leur peine. Puis, après hésitation – les plus inquiets craignent l’ouverture des dossiers de police qui consignent leurs actes de délation et autres coups bas –, et surtout après les explications du successeur de Hoxha, les vestes se retournent : « Nous, les communistes réformateurs, nous appliquerons notre stratégie dans l’économie, de telle façon que les futurs capitalistes et propriétaires, ce soit nous ». Quant aux ex-prisonniers politiques, « nous leur donnerons à chacun un bout de papier reconnaissant leurs droits de propriété, mais sans que cela se concrétise par des restitutions ».

Personne n’est responsable des crimes du passé selon le slogan facile : « Tous complices, tous victimes » ; et chacun se plaint du régime déchu. Y compris « une mosaïque d’êtres humains au caractère clairvoyant, tels que les ex-agents de la Sigurimi, les enquêteurs, les procureurs, les secrétaires du Parti, les gardiens de prison, les délateurs volontaires » qui ne manquent pas de changer leurs idéaux. Tout se passe à Tirana, d’où le titre de l’ouvrage, car le pouvoir est hyper centralisé. De prétendus « intellectuels indépendants » cherchent à se gagner les bonnes grâces « des Internationaux » de diverses organisations. Ceux-ci ne connaissent rien au pays et, misant sur la jeunesse, considèrent que les relégués et les prisonniers sont tellement exténués physiquement et mentalement qu’ils ne peuvent participer au processus démocratique. « Le compliment suprême » des « Internationaux » consiste à dire aux jeunes femmes qui parlent les langues étrangères : « Vous n’avez pas du tout l’air d’une Albanaise… »

Métamorphose d’une capitale, d'Ylljet Aliçka : Albanie, comédie inhumaine

Tirana (2015) © CC/Albinfo

La bouffonnerie – absolument authentique – s’immisce aussi dans cette société naïve. Des aigrefins se prétendant de Cambridge ou d’Oxford vendent des diplômes qualifiant l’acheteur de « Personnalité Éminente du Siècle ou du Globe » ! En retour, des Albanais, futés comme Vladimir, vont monnayer des titres de noblesse ottomans qui sont occidentalisés pour l’occasion. Ainsi le titre de « Bey » de Koshovice devient « Vicomte ». Durant cette période, Beniamine, le poète revenu de sa relégation, tire également son épingle du jeu en composant des éloges funèbres dans les journaux qui séduisent les familles des défunts. D’autres, prudents, vont de parti en parti – il y en a une cinquantaine – tandis que les plus sages collectionnent les cartes d’adhésion, tout spécialement celle du Parti Chrétien-Islamique et celle du Parti des Droits Bafoués. De plus, la fécondité spirituelle d’une religion étant proportionnelle à sa contribution matérielle, « les brebis locales du Seigneur » deviennent tantôt bahaïs, tantôt bouddhistes, islamistes radicaux ou protestants, sans oublier les Témoins de Jéhovah.

Certains préfèrent quitter l’Albanie comme le sculpteur Martin Shpiragu qui reviendra déçu, n’ayant réussi à vendre, à la sauvette, que quelques statues de filles dénudées et des reproductions de Michel-Ange pour touristes. D’autres achètent des attestations aux associations de réconciliation de familles en situation de vendetta, qui affirment que leur vie est menacée par les dures lois du Kanun, le droit coutumier albanais. De son côté, une association culturelle italienne, préoccupée par « l’éducation culturelle de la jeunesse paysanne talentueuse », fait venir des jeunes filles en Italie qui ne réapparaissent pas.

Dans les médias, pendant les débats télévisés, « les rejetons des collabos et des traîtres à la patrie » arborent leur statut d’analystes médiatiques et « jettent le doute sur le nombre de martyrs tombés durant la Guerre de Libération Nationale ou sur le nombre de ceux qu’ils appellent les pseudo-martyrs tués légitimement par le régime communiste ».

Survient, en 1997, l’effondrement des pyramides financières qui plongent l’Albanie dans le chaos, à deux doigts de la guerre civile. Les arsenaux sont dévalisés, des tanks sont même dérobés dans les casernes. L’ONU valide l’envoi d’un contingent de l’armée italienne. En 2008, une entreprise américano-albanaise décide, par cupidité, de faire procéder au reconditionnement de l’abondant armement albanais sans beaucoup de précautions. L’arsenal explose, fauchant la vie de plus d’une vingtaine de personnes.

Vladimir, riche affairiste, devient député mais, comme il manifeste une ambition trop grande, une page de son dossier de la Sigurimi est rendue publique : il a jadis dénoncé son camarade qui lisait Sartre. Cependant, comme ce lecteur de livres prohibés était considéré comme un ennemi, son parti pardonne à Vladimir. Il ressent toutefois un certain vide et n’a plus d’affection que pour son chien qu’il s’inquiète toujours de voir barboter dans l’eau glaciale du lac dans laquelle sa fiancée s’était noyée volontairement. Mais il ne semble pas s’en souvenir.

Le rire grinçant d’Aliçka révèle la pensée profonde qui anime tout le roman : rien n’a été honnêtement reconnu ; personne n’a demandé pardon. Dans l’implosion de la société, les bourreaux se sont amplement auto-justifiés et nombre de staliniens sont devenus des capitalistes effrénés. Un personnage ne manque pas de rétorquer à un emprisonné : « Tu penses vraiment que les mémoires de prison puissent être utiles ? Qu’est-ce que ça va apporter à la jeunesse d’aujourd’hui, les os brisés, la sinistrose de vos souffrances au cachot ? » Il se peut que le désir des Albanais de quitter leur pays soit en grande partie économique, il n’est pas impossible cependant que l’ombre d’une histoire tragique jamais explicitée y soit aussi pour quelque chose. Le rire d’Aliçka éclate sur fond de désespérance.

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