Nous signalons trois autobiographies originales. Celle de l’écrivaine chinoise Yan Geling, qui dresse un portrait doux-amer d’une génération ballotée de la Révolution culturelle à la période contemporaine ; les deux livres de Martin de La Soudière qui se raconte dans l’intimité des paysages, d’un sol à arpenter, d’une terre sensible à gravir ; ou la grand-mère d’Adrien Rupp qui n’a rien à dire, qui n’a rien fait, et qui est à elle seule la félicité incarnée. Les autodéfenses mentionnées viennent d’Afrique du Sud, avec l’édition d’un très bel ensemble de poèmes dus à Breyten Breytenbach dont le courage a produit une œuvre forte, et d’Israël, avec Tsedek!, un jeune collectif juif décolonial qui se place sous l’égide de valeurs juives mises à mal par le sionisme.
Près de dix ans après sa publication en Chine et son adaptation au cinéma par le réalisateur Feng Xiaogang sous le titre de Youth (Jeunesse), ce roman de Yan Geling est aujourd’hui proposé aux lecteurs français avec le titre original choisi par l’auteur, Le jour où tu m’as touchée. Le timing de cette traduction et le retour au titre original ne sont peut-être pas un hasard : depuis qu’elle a pris position publiquement pour critiquer la gestion du covid par la Chine et défendre l’autrice Fang Fang dont les écrits sur le confinement de Wuhan ont été censurés par Pékin, Yan Geling, pourtant l’une des autrices chinoises les plus prolifiques de sa génération, est elle-même en délicatesse avec son pays natal.
En partie inspiré de la jeunesse de Yan Geling dans une troupe de danse de l’Armée populaire de libération à Chengdu, le roman balaie plusieurs décennies, de la fin de la Révolution culturelle jusqu’aux années 2010. On y découvre de jeunes artistes qui partagent une vie de troupe : les amitiés, les inimitiés, les amours et les trahisons se mêlent aux exigences politiques des années 1970. Puis on suit leurs destins à travers une Chine qui change à toute vitesse, jusque dans ses valeurs. L’adolescent voyou devient un homme d’affaires prospère. Le soldat modèle, presque homonyme du célèbre Lei Feng, est déchu et végète dans une Chine qu’il ne comprend plus. La jeune première bien née que tout le monde admirait s’étiole dans un mariage raté. La narratrice, elle, tente de donner du sens à ses souvenirs, à ces parcours de vie restitués de façon parcellaire, au gré des souvenirs qui refont surface. Ou qu’elle s’applique à enterrer, tout comme le pays, souvent, s’applique à oublier.
Plus qu’un roman sur la Révolution culturelle ou sur l’événement qui lui a donné son titre, une « affaire d’attouchement » qui scellera le destin de l’un des personnages, Le jour où tu m’as touchée est le roman d’une génération. Une génération irrémédiablement marquée par les tumultes politiques de sa jeunesse et qui se penche avec un regard un peu doux-amer sur un passé dont il ne reste aujourd’hui que peu de traces. Séverine Bardon
Pour rendre hommage à Martin de La Soudière, géographe-ethnologue des paysages à l’EHESS, disparu en février 2026 en toute discrétion, les éditons Anamosa rééditent Le col de l’oubli (paru en 2017) et Par monts et par vaux. Petit abécédaire des paysages (paru en 2023). Toujours en montagne, ce scientifique inclassable parcourait inlassablement les territoires pour comprendre comment ils étaient habités. Suivre des inconnus, « être toujours en prise avec le terrain », l’auteur, depuis 1980, allait jusqu’à se mettre dans les pas de ce fameux Paul, instituteur en Lozère, fils d’immigrés espagnols passionnés par la Lozère. Une docu-fiction étonnante qui brouille les pistes de l’autobiographie.
Ses terrains ? Ce sont ces terres qui ceinturent le Massif central, des Causses à La Margeride, du Mercoire à Sarran, d’où son abécédaire savant et souriant, avec ses « alpages » et « verger », en passant, évidemment par « chemin », « forêt », « vallée » et le « Plateau de Millevaches ». Tel un petit chaperon, Martin de La Soudière s’imprègne des lieux, entre en paysage selon son expression, se rend physiquement sur les reliefs, parcourt les distances, prend ce temps de l’observation pour humer les brouillards.
Avec lui, on apprend ce que veut dire la lenteur, en convoquant poètes, géographes, peintre et montagnards comme dans son remarquable Arpenter le paysage (Anamosa, 2019). On se souvient aussi de son étonnant Au bonheur des saisons. Voyage au pays de la météo (Grasset, 1999), des pages très drôles et justes sur notre passion pour la météo, « quel temps fait-il ce matin ? », et sa malicieuse remarque : « on est toujours plus bavard lorsqu’il s’agit de se plaindre du temps pourri. Un soleil radieux oblige, si l’on peut dire, à se découvrir ».
Avec lui, le paysage est un territoire intime, un sol à arpenter, une terre sensible à gravir, observer, franchir, défiant les corps et les rêves. De manière à fabriquer nos propres lieux. Deux ouvrages inaugurant la nouvelle collection « Chaki » de la maison d’édition Anamosa (« petit » en langue algonquienne). Jean-François Laé

Simone, c’est la félicité incarnée, un cœur simple, mais toujours sur la main, le langage qui va avec, jamais un mot plus haut que l’autre, la phrase sans emphase, et pourtant, la vie qui tient tout entière dans une formule de peu, de rien, mais pas de rien du tout quand même : « Elle est comme ça la Simone. Ses observations tiennent en une phrase, ni plus ni moins. Impossible de savoir si c’est pour ne pas prendre trop de place ou si, au fond, elle n’a finalement rien d’autre à ajouter. C’est la philosophie d’une couturière de campagne, d’une sœur de paysan. »
La Simone, c’est la grand-mère de l’auteur, Adrien Rupp, et c’est le cœur de son livre éponyme, le personnage principal, devrait-on dire, ou l’héroïne, mais les mots dépassent déjà les sentiments qui s’agrègent autour d’une femme qui préférerait qu’on ne parle pas d’elle : « Mais pourquoi t’écris un livre sur moi ? – Pourquoi pas ? – Y’a rien à raconter, j’ai rien fait ! – C’est vrai ! Tu n’as tué personne, tu n’as pas élaboré de grandes théories économiques… tu n’as pas monté d’arnaque mémorable… »
Alors il la laisse parler, la Simone, avec ses « euuuh », ses « rhôôô », ses « mais nooon », il la regarde danser aussi, comme elle savait si bien danser, il la surprend encore à repriser un des costumes du directeur de la banque régionale aux mesures de Pierrot, un petit margoulin du coin. C’est qu’elle ne voit pas le mal, la Simone, Pierrot lui a dit qu’on lui avait offert, elle le redit naturellement aux gendarmes. Elle leur parle avec son cœur, ça vaut toutes les explications du monde.
C’est quoi, c’est qui, une grand-mère quand elle s’appelle la Simone ? La femme d’un homme qui l’aime comme personne (le grand-père), la sœur du grand-oncle Louis (pas un enfant de l’amour, mais elle l’aime, elle), la mère d’une femme qui fait un beau mariage (pas avec de l’argent, mais « avec des lumières, des couleurs »), la femme, bonne, au milieu de toutes les femmes, tous les hommes, comme une fleur qui se lève, musicalement. Comme un rêve : « La Simone, c’est le genre de personne dont on ne se rend compte de la présence qu’au moment de leur absence. Une personne qui vide la pièce à l’instant précis où elle s’en va, alors même qu’on avait oublié qu’elle était là. »
Un jour, la tête de la Simone ne va plus, s’en va, le sang irrigue mal le cerveau, les mots commencent à lui faire défaut, elle ne se rappelle plus les prénoms, et puis il y a le corps qui suit, ne suit plus. La Simone, elle est déjà partie, mais pas encore, un dernier tour de piste, une flamme qui ne s’éteint pas, parce qu’on la rallume encore une fois. Le cœur comme une pendule, qui ne bat plus, bat encore… Roger-Yves Roche
Que retient-on de ce qu’on lit, de ses engagements, de ses enthousiasmes ? Que garde-t-on d’une époque, des voix qui l’ont nourrie, interloquée ? Pourquoi se souvient-on davantage de tel ou tel écrivain ? Il y a quelque chose d’un peu injuste parfois dans la fortune des œuvres. Si André Brink occupe une place de choix dans nos bibliothèques et nos mémoires des luttes politiques en Afrique du Sud, l’autre grand écrivain de cette époque – avec Coetzee, évidemment, qui préface le livre bilingue que nous lisons aujourd’hui –, Breyten Breytenbach (1939-2024), semble presque s’effacer.
Et Dieu sait qu’il a instillé quelque chose dans la manière dont nous avons lu la littérature sud-africaine, comme il a fait preuve de courage et a produit une œuvre de grande qualité, d’une profondeur frappante. Serait-ce parce qu’il écrit une partie de ses textes en afrikaans, parce que les combats politiques se dissipent, que les exigences du monde changent ? Probablement un peu de tout ça.
Eh bien pour y remédier, quoi de mieux que de découvrir Capturer le vent, le très bel ensemble de poèmes que traduit Georges-Marie Lory aujourd’hui ? Il faut lire cette poésie qui déploie un afrikaans dont Coetzee loue la « souplesse », la « vigueur », la « capacité à affronter le monde, son étonnante aspiration à la beauté ». Et c’est ainsi que nous suivrons la revendication qui ouvre le « le poème comme cachette » : « il faut que d’urgence je te parle de la vie ». Une admonestation qui semble abriter le cœur d’une œuvre qui entremêle existence, sexualité, nature, biographique, avec le politique, l’engagement, la réalité de la violence et la métaphysique.
La parole de Breytenbach est charnelle, brusque et tendre à la fois. Elle obéit à un emportement, à une nécessité absolue. On y entend le trouble de la vie, de l’exil, de la provenance, d’une dépossession de la langue qu’il faut maintenir vivante en soi. À lire ces beaux poèmes qui semblent sortir de l’oubli, on entend cette exigence de la vie, d’une lucidité et d’un partage qui ne s’achève jamais. Parce que le poète écrit « des vers à capturer le vent » et nous rappelle que « nous sommes des noyés rejetés sous les sabots gris du temps » ? Peut-être. Pour s’en convaincre, lisons ces poèmes d’un écrivain qu’il fait bon retrouver. Hugo Pradelle
Comme le rappelle Judith Butler dans sa préface, « Tsedek » en hébreu signifie à la fois justice et vertu. « C’est un principe d’égalité selon lequel tous les humains ont même valeur, et doivent être traité-es avec la même dignité ». Le jeune collectif juif décolonial qui s’est constitué en juin 2023 se place sous l’égide de ce principe fondamental et fondateur des anciennes valeurs juives mises à mal par le sionisme. Dans un essai dense, plein de passion, d’intelligence et de références philosophiques et historiques, le groupe explique comment il entend développer une politique proprement juive, c’est-à-dire une politique de rupture fondée sur la mémoire juive d’avant le ralliement de bon nombre de Juifs à la suprématie blanche : celle de la tradition d’une communauté juive réellement révolutionnaire qui se réclame aussi du Baal Shem Tov, le fondateur de l’hassidisme. Walter Benjamin n’est jamais très loin.
L’horizon de cette politique a pour nom antiracisme, qui lie le combat contre l’antisémitisme aux luttes contre l’islamophobie, la négrophobie, l’antitziganisme, mais aussi l’homophobie, etc. sans les hiérarchiser mais en les distinguant. Tsedek! rappelle les spécificités de l’antisémitisme « qui persiste comme code culturel constitutif de la société française », et se diffuse dans toutes les strates du pays en prenant actuellement la forme d’un philosémitisme d’État. Le soutien inconditionnel à l’État d’Israël, « qui consacre à travers un système d’apartheid la suprématie de certain-es de ses citoyen-nes sur les autres », sépare les Juif-ves des autres populations victimes des politiques racistes et impérialistes, et permet aux forces qui avaient été historiquement les principales porteuses de l’antisémitisme de s’absoudre de leurs torts vis-à-vis des Juif-ves.
Au-delà de la mémoire, c’est l’histoire qui est ici convoquée, celle des identités diasporiques fondées sur l’exil, communes aux Juif-ves, en particulier aux auteurs de ce livre volontairement dérangeant mais fort nécessaire en un moment où le consensus mou ouvre la porte à ce que d’aucuns appellent fascisme. Sonia Dayan-Herzbrun
Une chronique coordonnée par Jean-Yves Potel
